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Adieu à Pierre-Guillaume de Roux

Hommage à Pierre-Guillaume de Roux, par Christopher Gérard.

Adieu à Pierre-Guillaume de Roux

Terrible nouvelle, à moi parvenue comme cela arrive de plus en plus souvent par le biais de la toile : Pierre-Guillaume de Roux, mon ami, mon éditeur, vient de mourir d’un cancer caché avec autant de soin que de courage à presque tout son entourage.

L’autre jour, je rece­vais encore l’un de ces ser­vices de presse qui illu­minent ma jour­née, le livre d’un ami, Ludo­vic Mau­breuil, autour du cinéaste Claude Sau­tet, empa­que­té par son édi­teur et dont l’étiquette por­tait son écriture.

À l’instar de son ami et par­rain dans l’Orthodoxie, Vla­di­mir Dimi­tri­je­vic, alias Dimi­tri, Pierre-Guillaume aura tra­vaillé jusqu’au bout. Le pre­mier est tom­bé sur la route, au volant de sa camion­nette bour­rée de livres ; le second, aux com­mandes de sa mai­son, avec droi­ture et cou­rage. Com­ment, aujourd’hui, ne pas unir ces deux magni­fiques figures dans pen­sées & prières ?

« Je sou­haite qu’il soit Atti­la », écri­vait un jeune père — et quel père, le comte Domi­nique de Roux, un vrai cor­saire ! — le jour de la nais­sance de Pierre-Guillaume, son pre­mier fils. Un demi-siècle et des pous­sières plus tard, Atti­la était dési­gné, si l’on en croit des gazettes, comme « l’éditeur des pros­crits », voire comme « celui du Diable ». À l’heure des ges­tion­naires et des cura­teurs, Pierre-Guillaume de Roux, actif dans l’édition depuis presque qua­rante ans, tour à tour à La Table ronde, chez Jul­liard et chez Cri­té­rion, aux Syrtes ou au Rocher, conti­nuait d’incarner la figure soli­taire du pas­seur, tota­le­ment dévoué à cet art aus­tère, sou­vent déli­cat, dan­ge­reux par­fois, de l’édition vécue comme un sacer­doce.

Il l’a payé cher : sa col­la­bo­ra­trice, une consœur, me rap­pe­lait hier à quel point, pour avoir osé publier un auteur consi­dé­ré comme malé­fique, il fut ago­ni d’injures et même mena­cé de mort, jour après jour. L’envie, la méchan­ce­té, la rage idéo­lo­gique ont sapé cet homme d’une folle inté­gri­té qui n’aimait que la lit­té­ra­ture en tant qu’expérience spi­ri­tuelle et ini­tia­tique. Toutes nos conver­sa­tions tour­naient autour de ce thème – qu’est-ce qu’éditer ? Com­ment résis­ter aux étouf­foirs spi­ri­tuels de notre temps ? - qu’il défen­dait avec une fer­veur de jeune homme, mais sans naï­ve­té aucune, car lucide était l’homme que je pleure aujourd’hui.

Il y a vingt ans, lors de son départ des édi­tions des Syrtes, qu’il avait fon­dées et dont il fut exclu (un peu comme son père le fut de L’Herne), il expli­quait à un confrère que son objec­tif était de « main­te­nir très haut la barre » et d’assurer le renou­vel­le­ment et de « nou­velles échap­pées du génie fran­çais, issues des marges, des parages incon­trô­lables ». Tout Pierre-Guillaume, que j’appelais par­fois Louis-Fer­di­nand, son autre pré­nom, est là, dans cette inflexible volon­té de résis­ter au fatal renoncement.

J’aimais chez Pierre-Guillaume qu’il incar­nât une figure, fidèle aux rêves de l’enfant qui lisait Bloy et Sha­kes­peare, entre deux mis­sives de son père, occu­pé à édi­ter Pound ou Céline, quand il ne fomen­tait pas quelque révo­lu­tion dans la brousse africaine.

J’aimais qu’il m’ait accueilli dans son caphar­naüm de la rue de Riche­lieu par ces mots : « vous êtes ici chez vous ». J’aimais qu’il ait repris le flam­beau de son maître, Vla­di­mir Dimi­tri­je­vic, et qu’il vou­lût jouer pour moi comme pour tant d’autres le rôle de Dimitri.

Lors de mes trop rares pas­sages pari­siens, j’aimais me retrou­ver en face de cet homme élé­gant (je ne l’ai jamais vu sans cra­vate), un tan­ti­net dis­tant, hau­tain peut-être (par timi­di­té et parce que ce monde le bles­sait, lui aus­si), tou­jours atten­tif, d’une si rare affa­bi­li­té, qui croi­sa Pound et Gracq, conver­sa avec Abel­lio et Savim­bi, et qui par­lait — cet impar­fait me cru­ci­fie — comme per­sonne de Gre­gor von Rez­zo­ri ou de Boris Biancheri.

J’aimais qu’il publiât de nou­veaux mau­dits que les cen­seurs ne pre­naient pas la peine de lire, tout aveu­glés par la haine aux noires prunelles.

J’aimais qu’il me confiât sa pas­sion pour Dickens ou pour l’Italie, quand il me deman­dait des nou­velles de tel ami. J’aimais lui trans­mettre mes hom­mages à Madame Mère, à qui vont aujourd’hui mes fidèles pen­sées. J’aimais cette rai­deur de la nuque sans rien de sec, cette tenue et la vision che­va­le­resque qu’il avait de son métier — je devrais dire, de son des­tin.

J’aimais enfin cette modes­tie devant la chose écrite, son émer­veille­ment intact, sa pas­sion d’éditer mal­gré les embûches et les cabales.

Adieu, jeune frère, que la terre te soit légère !

Chris­to­pher Gérard, le 14 février 2021.
Source : archaion.hautetfort.com