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Achille, un modèle de bravoure dans la pensée guerrière d’Alexandre

Placée par Platon, dans les Lois, parmi les quatre biens divins, la bravoure est dans toute pensée guerrière, l’un des principes moteurs de la victoire. Un texte de Stéphane Perez-Giudicelli, reproduit avec l'aimable autorisation de la revue Conflits.

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Qu’est-ce que la bravoure ? Comment se définit le courage ? Les Grecs ont réfléchi à ces vertus, tout autant civile que guerrière. A travers le personnage d’Achille et l’action d’Alexandre, c’est toute une vision du courage et de la vertu humaine qui se donne à voir.

Dans le Lachès (199e), la quête de Socrate d’une défi­ni­tion de l’andreia se conclut par une apo­rie. Accom­pa­gné pour­tant d’un stra­tège, en la per­sonne de l’Athénien Lachès, il n’a pu expri­mer de manière satis­fai­sante l’essence même de ce qu’est, pour les Grecs, la notion que nous tra­dui­sons géné­ra­le­ment par bra­voure. Il conclue tou­te­fois que pour com­prendre la véri­table por­tée de l’andreia, il est néces­saire de s’exercer à décou­vrir ce qu’elle est par les actes et l’attitude au quo­ti­dien. Pla­cée par Pla­ton, dans les Lois (I, 631 c), par­mi les quatre biens divins, elle est dans toute pen­sée guer­rière, l’un des prin­cipes moteurs de la vic­toire, comme le rap­pelle éga­le­ment Bra­si­das, dans le golfe de Corinthe, à l’attention de ses sol­dats : sans bra­voure, toute expé­rience est inutile (Thu­cy­dide, La guerre du Pélo­pon­nèse, II, 87, 3–4). Nous trou­vons aus­si chez Aris­tote une défi­ni­tion équi­va­lente : elle ne se pro­duit pas sans pas­sion ni motif, mais doit venir de la rai­son, laquelle lui donne l’impulsion (La Grande Morale, I, 20, 10, 6).

Une origine héroïque de la bravoure d’Alexandre

Le désir de la gloire éter­nelle est chez Achille sa rai­son d’être. Il s’agit d’une quête d’immortalité, d’une vic­toire sur le temps qui dévore la gloire guer­rière. Le fils de Pélée craint la mort autant qu’il la désire, car il y a la pro­messe de ce kléos qui le récon­forte, l’affirme dans son choix de la vie brève. Nous le voyons par exemple lorsque, pri­son­nier du Xanthe, le fils de Pélée se lamente qu’un fleuve le prive d’exprimer par les actes son désir de com­battre et de suc­com­ber hono­ra­ble­ment (Iliade, XXI, 284–286). Ce choix de la belle mort et son effet sur la déter­mi­na­tion d’Alexandre à obte­nir une grande renom­mée, nous le consta­tons très bien lors de l’assaut de la cita­delle des Malles au cours de l’Hiver 326 (Quinte-Curce, IX, 5, 6–7) et lors de l’assaut final de la cita­delle de Tyr depuis le rem­part Sud de la cita­delle phé­ni­cienne. Les des­crip­tions de Dio­dore (XVII, 46, 2) et de Quinte-Curce (IV, 4, 11) nous dressent un por­trait tout à fait épique du conqué­rant. Il y affronte sans crainte appa­rente, seul et en pre­mière ligne, de nom­breux enne­mis déter­mi­nés à résis­ter aux Macé­do­niens. Der­rière lui, témoins de sa bra­voure, les meilleurs de ses sol­dats. Ce sont les vain­queurs d’Issos et du Gra­nique, leur moral est ren­for­cé par l’effet de ces vic­toires. Ren­ver­sant les enne­mis de son bou­clier, les per­fo­rant de son glaive avec une aisance admi­rable, Alexandre donne sens par ses actions à cet idéal d’andreia décrit par Bra­si­das et Aris­tote.

Le com­bat de la cita­delle des Malles est aus­si un bon exemple de vic­toire héroïque, propre à ins­pi­rer les guer­riers. Le géné­ral Arthur Bou­cher déve­loppe dans son Art de vaincre, aux deux pôles de l’Histoire cette doc­trine qui consiste à consi­dé­rer la vic­toire comme but véri­table de la pen­sée guer­rière, seule capable de rendre de sol­dat heu­reux et prompt à obéir, en par­faite har­mo­nie avec ses offi­ciers et néces­site que le chef soit fort bien dis­po­sé à mon­trer l’exemple. C’est ce que fit Alexandre, une fois dans l’enceinte de cette cita­delle. Le roi, seul, se tient en haut du rem­part et accom­plit un exploit mémo­rable, celui de sau­ter seul dans l’enceinte de la cita­delle et d’affronter les vagues d’Indiens accou­rant pour l’abattre. Son excep­tion­nelle bra­voure ins­pire ses Com­pa­gnons puis toute l’armée, au point que l’assaut trouve rapi­de­ment un dénoue­ment favo­rable aux Macé­do­niens. L’acte héroïque de bra­voure, de sacri­fice, se révèle comme prin­ci­pale cause de la vic­toire (Dio­dore, XVII, 99, 1–2 ; cf. Plu­tarque, Alex., 63, 2 ; Arrien, VI, 9, 5–6 ; Quinte-Curce, IX, 5, 2 ; Jus­tin, XII, 9). Cet épi­sode démontre l’importance des exploits pour la renom­mée du géné­ral en chef et par exten­sion pour le moral et l’obéissance des sol­dats. On retrouve aus­si cette doc­trine guer­rière chez Xéno­phon (Anab., III, 1, 37 ; Cyr., I, 5, 21–22 ; III, 3, 38 ; VII, 5, 78 ; VIII, 1, 39). Elle est le fait d’une rela­tion de qua­li­té, éta­blie dans le res­pect mutuel et la confiance, ne pou­vant être obte­nus que dans la démons­tra­tion chez les chefs des valeurs véhi­cu­lées par l’Iliade. Dans son Alexandre le Grand, Oli­vier Bat­tis­ti­ni démontre qu’une telle doc­trine est au cœur de l’enseignement d’Aristote. Elle a for­gé chez le conqué­rant une pen­sée de la guerre par la pour­suite des aspi­ra­tions les plus nobles, l’origine de son aris­teia.

Si nous reve­nons à l’Iliade, l’aris­teia d’Achille passe pour être la plus recon­nue, supé­rieure même à celle d’Ajax (II, 769). Du point de vue d’Alexandre, cet attri­but est éga­le­ment indis­so­ciable de la bra­voure qui lui per­met de prou­ver par des exploits sa supé­rio­ri­té guer­rière, et elle com­mence tou­jours par le choix de l’action. Cepen­dant, la démons­tra­tion de l’excellence s’accomplit aus­si de manière col­lec­tive, en s’entourant des meilleurs et en com­bat­tant à leurs côtés en pre­mière ligne, comme nous le consta­tons par exemple à la bataille d’Issos chez Dio­dore (XVII, 33, 2). La charge de la cava­le­rie lourde macé­do­nienne avec l’Escadron Royal à l’aile droite est tou­jours com­po­sée des meilleurs élé­ments, des plus puis­sants (ἔχων μεθ᾽ ἑαυτοῦ τοὺς κρατίστους τῶν ἱππέων). Cela donne une accep­tion concrète à la notion d’aris­teia, qui n’est pas un état ou un titre, mais bien le fait d’une action, d’un mou­ve­ment, d’un κράτος en l’occurrence. L’exemple des charges de l’Escadron Royal est des plus signi­fi­ca­tifs lorsqu’il s’agit de mon­trer com­ment la notion d’aris­teia est capable d’influencer jusqu’à la pen­sée stra­té­gique du guer­rier.

Les qua­li­tés du héros et du chef d’armée résultent aus­si d’une édu­ca­tion par­ti­cu­lière, à laquelle il se réfère, qui l’influence et fait naître chez lui la plus grande ambi­tion. Quant à l’éducation d’Alexandre elle nous informe sur les ori­gines de ses aspi­ra­tions héroïques, notam­ment par l’anecdote mon­trant Lysi­maque lui don­ner le nom d’Achille, pre­nant pour lui celui de Phoe­nix et don­nant à Phi­lippe celui de Pélée (Plu­tarque, Alex., 5, 8). Le pré­cep­teur avait remar­qué très tôt que son pro­té­gé avait une fas­ci­na­tion pour l’œuvre homé­rique et s’identifiait à son plus grand héros. La rela­tion entre Phé­nix et Achille est, sur bien des points, iden­tique avec celle qu’entretiennent Alexandre et ses dif­fé­rents maîtres, à la dif­fé­rence que seul Lysi­maque l’accompagna au com­bat (Plu­tarque, Alex., 24, 11). Mais c’est sur­tout par l’enseignement d’Aristote que la pai­deia d’Alexandre prend une dimen­sion héroïque, car le Sta­gi­rite, en for­mant son esprit à la pra­tique de la rai­son et par une lec­ture phi­lo­so­phique de l’Iliade (Plu­tarque, Alex., 8, 2), lui a don­né les moyens de vaincre.

Imitation achilléenne et rivalités

La mimè­sis d’Achille chez le roi des Macé­do­niens exerce une influence cer­taine sur son atti­tude au com­bat. La conclu­sion du siège de Gaza en est une par­faite illus­tra­tion. Le récit de la pro­fa­na­tion du corps d’Hector autour des murailles de Troie (Iliade, XXIV, 15–21) trouve un écho dans les tour­ments infli­gés à Bétis, le gou­ver­neur de la ville. Alexandre, dans sa colère, fait tra­ver­ser par des cour­roies les talons de l’eunuque et le traîne vivant autour de la ville pour le punir et dans le des­sein d’imiter la gloire de son ancêtre héroïque (Quinte-Curce, IV, 6, 29). Il est après tout natu­rel qu’Alexandre, après de nom­breux mois de siège à Tyr et à Gaza, ait vou­lu redon­ner du moral et du cou­rage aux troupes en se défou­lant sur un com­man­dant enne­mi tota­le­ment dévoué à Darius et donc inutile voir dan­ge­reux. L’imitation homé­rique d’Alexandre a eu pour objec­tifs à la fois de redon­ner du moral aux sol­dats et d’envoyer un mes­sage à des­ti­na­tion des Perses pour démon­trer sa supé­rio­ri­té, son abso­lue confiance en sa supé­rio­ri­té guer­rière. Dans une socié­té macé­do­nienne lar­ge­ment empreinte des valeurs de l’époque homé­rique, plus d’ailleurs que le reste du monde grec, la riva­li­té héroïque par imi­ta­tion que révèle cet acte n’est pas si éton­nante que cela. Quelque part, la gran­deur des idéaux homé­riques était tou­jours à la por­tée d’Alexandre, et ses sol­dats pou­vaient aus­si pro­fi­ter de l’opportunité de se com­pa­rer eux aus­si aux modèles de l’Épopée.

Cela dit, en tant que roi des Macé­do­niens, il s’agit aus­si de n’avoir aucun égal par­mi ses com­pa­triotes sur le champ de bataille, dans l’assemblée de l’armée et par­mi ses enne­mis. On observe bien cette néces­si­té d’être inflexible et meilleur en toute cir­cons­tance lorsque les ambas­sa­deurs du Grand Roi se pré­sentent une der­nière fois, afin d’émettre de nou­velles offres en vue de la ces­sa­tion immé­diate de la cam­pagne d’Asie (Dio­dore, XVII, 54, 1–2 ; Arrien, Anab. II, 25, 1–2 ; Quinte-Curce, IV, 5, 1–9 ; Plu­tarque, Alex. 29, 7 ; Jus­tin, XI, 12). Devant les conces­sions de Darius, Par­mé­nion y voit une oppor­tu­ni­té de s’en retour­ner dans leur patrie, Alexandre, quant à lui, y voit le moyen d’acquérir le kléos. Ain­si, la réponse néga­tive d’Alexandre était de nature à créer chez ses guer­riers une forte ému­la­tion. À ce titre nous pou­vons poser en paral­lèle ce refus des offres perses et le refus d’Achille de céder Bri­séis à Aga­mem­non (Iliade, I, 220–250), car ce serait aban­don­ner les faveurs que lui accorde son aris­teia par­mi les Achéens. Or, si Alexandre veut sus­ci­ter l’andreia chez ses sol­dats, il se doit, confor­mé­ment à la tra­di­tion Macé­do­nienne d’être le meilleur d’entre eux, c’est-à-dire meilleur que Par­mé­nion qui ne sou­haite plus affron­ter Darius. Nous pou­vons voir en outre la célèbre réplique d’Alexandre à Par­mé­nion comme attes­tant de cet état de fait : « Et moi aus­si j’accepterais, si j’étais Par­mé­nion ! » (Dio­dore, XVII, 54, 5 ; Quinte-Curce, IV, 11, 14). La notion de sacri­fice de soi, propre aux conduites guer­rières d’Achille tout comme d’Hector, et qui peut se tra­duire en l’occurrence par la lourde déci­sion de pour­suivre la cam­pagne d’Asie, va de pair avec celle d’aris­teia. Le géné­ral doit ins­pi­rer ses troupes per­son­nel­le­ment, se lance au com­bat au détri­ment de sa sécu­ri­té, en pre­mière ligne et devient ain­si la repré­sen­ta­tion du héros, tel que se le figurent les sol­dats par l’œuvre d’Homère. Témoins de l’andreia de leur chef, les sol­dats sont trans­por­tés par leur ima­gi­naire, leurs valeurs, leur aspi­ra­tion sin­cère et authen­tique à repro­duire les exploits chan­tés par les aèdes.

Quant à la pai­deia d’Alexandre avec Aris­tote, elle lui fit com­prendre le sens caché de la pen­sée de la guerre chez Homère. Cette proxi­mi­té, créa­trice d’émulation, peut être com­pa­rée à celle que l’on retrouve dans le bataillon sacré de Thèbes (Plu­tarque, Agés. 19, 5). La riva­li­té par imi­ta­tion entre Achille et Alexandre vise par­ti­cu­liè­re­ment à conso­li­der son aris­teia, et à chaque fois les sol­dats et géné­raux s’y mon­trés récep­tifs, nour­ris­sant de l’exemple don­né leur propre bra­voure. Cela nous ren­voie aus­si à la notion de phi­lia, qui n’est pas une ami­tié, mais le fait, pour Alexandre, de recon­naître un autre soi en Héphes­tion, avec qui il a été ins­truit chez le Sta­gi­rite à la plus haute aré­tè dans les domaines de la guerre et de la phi­lo­so­phie. Mais ces années d’étude, avec le concours des leçons épop­tiques et acroa­ma­tiques d’Aristote, nous pou­vons le sup­po­ser, ont aus­si contri­bué à enflam­mer, par l’émulation née d’une ver­tueuse riva­li­té avec Achille, une phi­lia homé­rique entre le fils de Pélée et le prince macé­do­nien. De ce fait, le res­pect d’une ligne de conduite, fon­dée sur les illustres exploits d’un modèle héroïque, s’avère être une for­mi­dable source d’émulation pour l’audace et la déter­mi­na­tion guer­rière. Enfin, l’admiration que voue Alexandre à Achille est à leur manière par­ta­gée glo­ba­le­ment par les Macé­do­niens et les Grecs. Tout chez Alexandre concourt à l’obtention de la vic­toire, il n’est alors plus ques­tion d’y voir une seule­ment une imi­ta­tion d’Achille, mais bien un renou­vel­le­ment des exploits du Péléide.

Sté­phane Per­ez-Giu­di­cel­li
Source : revueconflits.com