Nouvelle Sparte

Nouvelle Sparte

Nouvelle Sparte

Il est rare de trouver des livres « profonds » dans la littérature pour adolescents, souvent tournée uniquement vers le divertissement. « Nouvelle Sparte », le dernier roman d’Erik L’Homme rompt avec ce conformisme ambiant. Après son très réussi « Regard des princes à minuit » (Gallimard Jeunesse, coll. Scripto — 2014), l’écrivain, maîtrisant parfaitement les codes propres à séduire les jeunes lecteurs d’aujourd’hui, nous offre avec ce dernier livre un récit trépidant par son rythme mais aussi empreint de poésie et de sentimentalité, nous invitant, surtout, à réfléchir à notre être-au-monde.

La Fédération, une cité antique au XXIIIe siècle !

Nouvelle SparteNous sommes deux siècles après les « Grands Bou­le­ver­se­ments » qui ont détruit le « monde-d’avant » — le nôtre — « régi par l’égoïsme, le je-jette-pol­lu­tion, le je-ne-pense-qu’à-moi ». Née de la « lente migra­tion d’une meute euro­pienne » fuyant le désastre, une cité-état, « la Fédé­ra­tion » s’est éta­blie aux confins de l’Eurasie, bâtis­sant sa capi­tale « Nou­velle Sparte » sur les rives du Lac Baï­kal.

Résur­gence des temps les plus loin­tains pro­je­tée dans un uni­vers futu­riste, la Fédé­ra­tion a reje­té « ce men­songe qu’on appe­lait la civi­li­sa­tion » et recou­vré l’ordre des anciens jours. Moderne Lacé­dé­mone, la dimen­sion com­mu­nau­taire régit les règles de la socié­té et l’or y est mau­dit. L’Être a sup­plan­té l’Avoir, valeur autre­fois domi­nante du monde-d’avant. Chaque citoyen y est défi­ni par ses fonc­tions et son appar­te­nance, le « je-suis-je-fais » , et sa citoyen­ne­té, le « nous-ensemble, nous-main­te­nant-et-plus-tard ». Comme dans l’antique cité spar­tiate, les jeunes ado­les­cents entrent dans l’âge adulte en pas­sant l’épreuve ini­tia­tique et virile de la kryp­tie.

Si la Cité observe une paix armée avec ses loin­tains voi­sins, l’« Occi­die » et le « Daris­lam », elle n’oublie pas pour autant, comme le pro­fesse la grande prê­tresse qui pré­side au culte d’Hestia, que sa force « ne réside ni dans ses satel­lites-tueurs ni dans ses féroces squa­lines, mais dans le carac­tère de ses citoyens ! » Car « une chose est plus impor­tante que la vie, c’est la sur­vie de la Fédé­ra­tion ».

La vie har­mo­nieuse de ce monde ordon­né est sou­dai­ne­ment ensan­glan­tée par de mys­té­rieux et lâches atten­tats. L’Occidie, conti­nua­tion du monde-d’avant dont elle a récu­pé­ré toutes les sco­ries, est soup­çon­née de fomen­ter cette vague ter­ro­riste.

Occidie, avatar monstrueux de notre monde

Le roman quitte alors les rivages du lac Baï­kal pour être trans­po­sé à « Para­dise », la capi­tale de l’Occidie, mons­trueuse méga­pole où le jeune héros Valère, occi­dien par sa mère, est envoyé en mis­sion d’espionnage chez son oncle Carl, richis­sime oli­garque évo­luant dans les sphères pri­vi­lé­giées de cette nou­velle Baby­lone. Le jeune Baï­ka­lien découvre effa­ré le grouille­ment humain insen­sé d’une cité immense et sur­pol­luée, domi­née par l’hubris, où règnent maté­ria­lisme et vide spi­ri­tuel. L’inégalité la plus effrayante sépare les « j’ai-tout » des « sans-rien », cha­cun vivant dans un strict apar­theid social, sur lequel veillent des armées de vigiles pro­té­geant les riches cités d’affaires des masses pauvres lais­sées à l’abandon. L’oncle Carl accueille avec bien­veillance l’enfant pro­digue, per­sua­dé de conver­tir le jeune Baï­ka­lien au mode de vie hédo­niste car « si la Fédé­ra­tion fabrique des phi­lo­sophes avec des gar­çons de 16 ans, en Occi­die, on est jeune et on en pro­fite »… Les notions d’effort, de sacri­fice, d’élévation spi­ri­tuelle sont incon­nus des jeunes nan­tis de l’Occidie qui consi­dèrent la Fédé­ra­tion comme une mys­té­rieuse cité aux moeurs archaïques et inquié­tantes. Le jeune fédé­ré est pour­tant accueilli avec sym­pa­thie et curio­si­té par ses cou­sins dont il par­tage la vie confor­table mais ennuyeuse. Tel Ulysse ensor­ce­lé par une moderne Cir­cé, s’abandonnant aux plai­sirs char­nels, Valère manque un temps d’oublier sa mis­sion et ceux qui sont chers à son cœur, la Fédé­ra­tion et sa jeune fian­cée Alexia res­tée là-bas en Baï­ka­lie…

Tous les hommes de qualité sont frères

Comme dans la plu­part des romans d’Erik L’Homme, les valeurs propres à la jeu­nesse sont pré­sentes tout au long du récit : ami­tié, fidé­li­té à la parole don­née, dépas­se­ment de soi… Si cette éthique domine chez les Baï­ka­liens, elles peuvent éga­le­ment être par­ta­gées par-delà fron­tières cultu­relles et bar­rières sociales. Le cas d’Hilal, jeune Daris­la­mien sin­cère et culti­vé, qui devient l’ami de Valère est emblé­ma­tique : mal­gré leurs concep­tions du monde clai­re­ment anta­go­nistes, vision mono­théiste du désert contre poly­pho­nie païenne, tous deux par­tagent la condam­na­tion de l’avachissement moral, spi­ri­tuel et phy­sique de l’Occidie. Ce com­mun rejet motive le res­pect mutuel qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, démon­trant que tous les hommes de qua­li­té sont frères dès qu’ils agissent avec hon­neur et dés­in­té­res­se­ment, quels que soient les camps qui les opposent.

Si Nou­velle Sparte se lit comme un roman d’aventure pour jeunes lec­teurs, il est aus­si bien plus que cela : c’est d’abord une édi­fiante para­bole oppo­sant la lai­deur des temps pré­sents, sym­bo­li­sée par l’odieuse Occi­die, à la ver­ti­ca­li­té du monde antique lorsque l’Europe était encore à son aurore, ce loin­tain héri­tage auquel s’est rat­ta­chée la Fédé­ra­tion, la revi­vi­fiant d’un sang neuf. Des­ti­né à être lu par des ado­les­cents d’aujourd’hui (mais pas seule­ment), ce livre sau­ra leur révé­ler, qu’au-delà de l’existence indo­lente et sans but à laquelle le sys­tème veut les obli­ger, il existe d’autres voies pour mener leurs vies avec cou­rage, sagesse et beau­té.

B.C.T.

Nou­velle Sparte, d’Erik L’Homme – édi­tions Gal­li­mard Jeu­nesse (2017), 320 pages, 13,50 €