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À l’écoute du murmure des forêts…

« Ils nomment dieu le secret des bois » disait Tacite des Germains pour souligner le lien particulier que les peuplades d'outre-Rhin entretenaient avec leurs forêts. Effectivement, le "deutscher Wald", depuis les Nibelungen jusqu'aux Romantiques du XIXe siècle, fait intrinsèquement partie de la Weltanschauung germanique. Dès lors, qui mieux qu'un forestier allemand pouvait écrire un livre consacré aux arbres qui allait devenir un véritable phénomène de librairie ?

À l'écoute du murmure des forêts...

« La vie secrète des arbres » (Ed. des Arènes) de Peter Wohlleben s’est ainsi vendu à près de deux millions d’exemplaires, dont 650 000 ex. en Allemagne ! Il a depuis été traduit dans une trentaine de pays et adapté en film. Succès mérité : au fil des pages, l’ancien garde forestier entraîne ses lecteurs dans une stupéfiante promenade à l’écoute du murmure des forêts, nous invitant à la découverte des mystères cachés sous la sylve, invisibles aux profanes.

La communauté des arbres

L’intérêt de ce livre dépasse largement la dimension écologique du sujet : à travers les arbres, c’est une leçon de vie que nous offre son auteur. Alors que l’homme contemporain, soumis au désenchantement du monde, considère les forêts, au mieux, comme des lieux de promenade et d’oxygénation, au pire, comme des territoires soumis à des objectifs d’arraisonnement économique, Peter Wohlleben nous en dévoile la magie…

« La vie secrète des arbres » de Peter WohllebenÀ l’image des « Ent » de la forêt de Fangorn imaginés par J.R.R. Tolkien, on y apprend que les arbres ne sont pas des êtres inertes, immobiles et silencieux, mais réagissent entre eux, échangeant leurs informations et se soutenant mutuellement. Par leur système racinaire et par de microscopiques filaments de champignons appelés hyphes, les arbres communiquent, mettant en réseau des forêts entières. Ces échanges leur permettent ainsi de se défendre des agressions extérieures qu’elles soient d’ordre biologique, météorologique ou autre. Entre arbres d’une même espèce, la solidarité est ainsi de mise : si certains, davantage vigoureux, fabriquent plus de glucides et de bois, ils compensent alors mutuellement les plus faibles en assurant le rééquilibrage dans le sol, par les racines.

Le temps des amours est également effectué de concert. Afin d’éviter toute consanguinité, les essences forestières préfèrent fleurir toutes en même temps mais selon un rythme très irrégulier, tous les deux ou trois ans. Elles assurent ainsi la régulation des populations de chevreuils et sangliers qui raffolent de leurs fruits riches en glucides, indispensables à l’approche de l’hiver. Les années sans floraison permettent alors de limiter la surpopulation des grands animaux qui pourrait être fatale au renouvellement forestier.

Le livre de Peter Wohlleben nous rappelle également quelques vérités essentielles représentant l’éternelle et rude loi de la vie. L’entraide entre arbres sous-entend une société hiérarchisée et inégalitaire où règnent les plus grands et les plus vieux d’entre eux. Formant la canopée directement soumise au rayonnement solaire, ils masquent la lumière aux jeunes arbres, limitant ainsi leur croissance par une photosynthèse minimale (3 % seulement des rayons du soleil parviennent jusqu’aux sous-bois). Cette croissance lente se révèle bienfaitrice, fortifiant les arbrisseaux que les grands arbres protègent également des tempêtes et nourrissent en sucres et éléments nutritifs par leurs racines. Mais la sélection est sévère : des 1,8 million de faînes fructifiés par un hêtre durant ses 400 ans d’existence, un seul permettra la croissance d’un arbre qui atteindra l’âge adulte !

Cette « communauté des arbres » ne s’observe que dans les forêts naturelles. Dans les forêts d’exploitation, les arbres plantés par la main de l’homme poussent en solitaires, leur plantation endommageant durablement les racines, empêchant toute mise en réseau. Les « enfants des rues » que sont les arbres d’alignement de nos avenues urbaines sont également privés de ce réseau d’entraide. Promis à une croissance accélérée artificiellement par les soins de l’homme, ils s’étiolent ensuite rapidement, victimes d’une poussée trop rapide, terrassés par l’isolement et les maladies dans un milieu qui leur est largement hostile…

Quand l’espace naît du temps

Autre considération que nous apporte ce livre : face à l’immédiateté qui caractérise notre monde, les arbres privilégient la lenteur et le temps long, même si notre époque pressée en a, là encore, considérablement réduit la durée. Si dans les forêts d’exploitation, un arbre de haute tige est censé arriver au stade adulte à 80 ans, ce rythme quasi humain ne correspond en rien à ce que l’on observe dans les forêts naturelles. Privilégiant la durée pour assurer une croissance saine, un hêtre d’une forêt primaire ne sera encore qu’un mince baliveau à cet âge, les représentants adultes pouvant approcher les 500 ans… Plus surprenant encore, l’auteur nous relate l’existence de souches multicentenaires qui subsisteraient après la chute de l’arbre, coupé par les hommes ou brisé par une tempête. Il évoque ainsi la souche d’un épicéa en Suède, daté de 10 000 ans au carbone 14 et sur laquelle fleurissaient encore de jeunes pousses. Selon le forestier, ces souches garderaient en mémoire des millénaires d’informations sur l’évolution du climat, permettant d’anticiper les parades aux années de sécheresse et aux attaques parasitaires. Vénérables gardiennes de la mémoire, elles seraient maintenues en vie par les autres arbres à travers leurs systèmes racinaires. Ainsi, dans une métaphore évocatrice, c’est dans la souche et les racines que Peter Wohlleben imagine que les arbres conserveraient le fil de leur très long passé…

« Tu trouveras dans les forêts plus que dans les livres. Les arbres et les rochers t’enseigneront les choses qu’aucun maître ne te dira » nous disait le grand saint Bernard de Clairvaux. Du chêne de Saint Louis à l’arbre aux fées de Jehanne, d’Yggdrasil à l’Irminsul, de la forêt des Carnutes à celle de Teutoburg, des pommiers d’Avalon aux chênes sacrés de Dodone, l’arbre et la forêt font indubitablement partie du patrimoine spirituel des Européens. Au-delà d’une passionnante leçon de sciences naturelles, La vie secrète des arbres nous délivre un véritable enseignement sur la forêt, perçant ses secrets et nous permettant d’appréhender ce que nos ancêtres ressentaient confusément devant la nature, « ce grand corps animé et sacré, expression visible de l’invisible »

B.C.T.

« La vie secrète des arbres » de Peter Wohlleben, éditions des Arènes (2017), 272 pages, 20,90 €.

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