Les vivants flambeaux de notre civilisation : introduction au Chant des alouettes, par Thibaud Cassel

Les vivants flambeaux de notre civilisation : introduction au Chant des alouettes, par Thibaud Cassel

Les vivants flambeaux de notre civilisation : introduction au Chant des alouettes, par Thibaud Cassel

Les vivants flambeaux de notre civilisation : introduction au Chant des alouettes, par Thibaud Cassel.

Le chant des alouettes

Acheter Le Chant des alouettes

Le Chant des alouet­tes, par Thi­baud Cas­sel, pré­fa­ce de Chris­to­pher Gérard, édi­tion Ins­ti­tut Ilia­de / Pier­re-Guillau­me de Roux, 2017, 175 p.

Prix (frais de port inclus)



Évo­quer une civi­li­sa­tion en une soixan­tai­ne de tex­tes exi­ge un sévè­re par­ti pris. Dans un sou­ci d’unité de sty­le, ces jalons euro­péens sont pres­que tous fran­çais ; quel­ques auteurs sont convo­qués, cer­tains à plu­sieurs repri­ses, pour dire ce qu’on peut devi­ner chez quel­ques mil­liers d’autres. C’est que ces extraits ne font pas seule­ment état de ce qui exis­te : ils pei­gnent d’une lumiè­re très vive ce qui a exis­té le mieux. Ce sont com­me de hauts reliefs, par­fai­te­ment des­si­nés, du haut des­quels on dis­tin­gue les autres. En reliant ces som­mets, tou­te une civi­li­sa­tion se dévoi­le, qui s’exprime dans le sol, le sang et l’esprit euro­péens.

L’unité de sty­le recher­chée rési­de dans la pure­té clas­si­que. Le choix des tex­tes, venant d’un « Euro­péen d’expression fran­çai­se », com­me aimait à se défi­nir Domi­ni­que Ven­ner, n’a rien d’un inven­tai­re conti­nen­tal où le plus grand nom­bre d’auteurs devraient avoir leur pla­ce : l’envergure du recueil est euro­péen­ne, mais la plu­me est fran­çai­se. C’est aus­si un iti­né­rai­re per­son­nel entre des géants de la lit­té­ra­tu­re, ren­con­trés au hasard d’une échop­pe ou d’un conseil de lec­tu­re fidè­le­ment sui­vi. La ren­con­tre de Cha­teau­briand, assu­rée grâ­ce au clin d’œil de la qua­triè­me de cou­ver­tu­re des Mémoi­res, qui lan­guis­saient chez un bou­qui­nis­te du cen­tre-vil­le de Nîmes, a bou­le­ver­sé l’adolescent qui pas­sait là.

Tous ces hom­mes furent des arti­sans du ver­be, com­me on trou­ve des arti­sans du bois ou de la pier­re. Leur tâche était d’exprimer avec exac­ti­tu­de ce qu’ils res­sen­taient le plus puis­sam­ment, et leur talent révè­le ce que nous avons de plus essen­tiel. Sans dou­te, un tex­te sem­ble­ra usé tant il est connu, mais ce n’est pas La Peti­te Musi­que de nuit de Mozart qui est bana­le, c’est notre oreille qui est bla­sée, et les chefs-d’œuvre gagnent à être redé­cou­verts sous un jour nou­veau. Si des lec­teurs fâchés avec la lit­té­ra­tu­re exi­gean­te pou­vaient se récon­ci­lier au gré de ces pages, un but auxi­liai­re de notre tra­vail serait atteint.

Notre objec­tif prin­ci­pal a été d’esquisser l’esprit de notre civi­li­sa­tion, l’Europe. Nous ne nous adres­sons pas aux nihi­lis­tes qui la contes­te, mais à tous les autres qui, incer­tains du pas­sé et dou­tant de l’avenir, cher­chent à mieux com­pren­dre qui nous som­mes et où nous allons.

Jux­ta­po­sant des chefs-d’œuvre, cet­te antho­lo­gie for­me un vas­te poè­me iden­ti­tai­re. On trou­ve­ra bien sûr l’évocation du sol. Mais la part la plus insai­sis­sa­ble de l’énigme rési­de dans cet­te chaî­ne inin­ter­rom­pue d’hommes et de fem­mes : les Euro­péens de cet­te heu­re sont l’expression pas­sa­gè­re d’un être col­lec­tif, fruit d’un héri­ta­ge et d’une volon­té. Ces tex­tes révè­lent, au sens chi­mi­que du ter­me, l’unité civi­li­sa­tion­nel­le à quoi nous devons notre com­mu­ne des­ti­née.

Une civilisation face à l’Orient

L’affirmation de ce que nous som­mes peut se cla­ri­fier en pré­ci­sant briè­ve­ment ce que nous ne som­mes pas. L’Europe n’est pas et ne peut pas être musul­ma­ne, par­ce que l’Europe est le fruit de qua­tor­ze siè­cles de conflit face à l’islam, et que cet­te dis­tinc­tion est bon­ne car elle est clai­re. Plus enco­re, l’Europe n’est pas orien­ta­le.

L’Hellade était un avant-pos­te euro­péen épa­noui dans la région égéen­ne. Après les conquê­tes d’Alexandre le Grand, le cen­tre de gra­vi­té de la Grè­ce se dépla­ça à l’est. Les deux métro­po­les cos­mo­po­li­tes qui éclip­saient Athè­nes étaient Alexan­drie en Afri­que et Per­ga­me en Asie. Se posait la ques­tion de savoir quel royau­me repren­drait le flam­beau de la civi­li­sa­tion. Mais à la sui­te de la deuxiè­me guer­re puni­que, les Romains ren­for­cè­rent leurs posi­tions en Médi­ter­ra­née orien­ta­le. En — 197, la Répu­bli­que romai­ne s’imposa en Grè­ce aux dépens du roi de Macé­doi­ne Phi­lip­pe V. L’année sui­van­te, aux Jeux isth­mi­ques à Corin­the, le géné­ral romain Fla­mi­ni­nus pro­cla­mait l’indépendance des cités grec­ques.

Cet évè­ne­ment valut au géné­ral d’être divi­ni­sé par cer­tai­nes cités, et à Rome entiè­re d’être consi­dé­rée, elle, la loin­tai­ne et frus­te répu­bli­que d’Italie, com­me héri­tiè­re de la civi­li­sa­tion grec­que. Si le témoin s’est effec­ti­ve­ment trans­mis, en dépit de la réduc­tion ulté­rieu­re de la Grè­ce en pro­vin­ces romai­nes, c’est par­ce que Rome était euro­péen­ne sans le savoir, et que les États hel­lé­nis­ti­ques d’Asie étaient deve­nus orien­taux à leur insu.

La religion de l’Europe

L’Europe, c’est l’expression de nos peu­ples à la clar­té des astres parents et suc­ces­sifs de la Grè­ce, de Rome, de la Chré­tien­té puis des Nations. Non que ces cou­ches se soient entas­sées par mégar­de : elles sont liées par le fil com­mun qui des­si­ne notre mon­de.

L’Europe pré­exis­te à la for­me his­to­ri­que que le des­tin lui a don­née ; exis­tant en puis­san­ce dans cha­cun de ses peu­ples autoch­to­nes, elle s’est cris­tal­li­sée dans la Grè­ce, puis s’est ins­ti­tuée en Rome et enfin s’est éten­due à l’échelle du conti­nent avec le catho­li­cis­me.

Durant de longs siè­cles, l’Église a inci­dem­ment rem­pli le rôle de mar­rai­ne des nations : elle fut l’intermédiaire entre l’Europe de Rome et l’Europe des nations en deve­nir. De la monar­chie fran­que éta­blie sur les décom­bres de l’Empire romain d’occident à la tar­di­ve conver­sion de la Litua­nie, neuf siè­cles sont néces­sai­res à l’établissement, d’une civi­li­sa­tion tri­ple­ment mar­qué par l’influence de la Grè­ce et « des Rome » païen­ne et catho­li­que. Ce cadre n’est ni bon ni mau­vais : il est grand et nôtre. Puis l’unité romai­ne s’est déli­tée ; depuis cinq siè­cles les pays euro­péens ont peu à peu repous­sé sa tutel­le. Le même cadre civi­li­sa­tion­nel s’est pour­sui­vi par la sécu­la­ri­sa­tion de nos socié­tés hors du giron chré­tien, et par­fois contre lui.

Le maté­ria­lis­me de l’ère contem­po­rai­ne fut une chu­te ; qu’attendre à son issue ? La pour­pre augus­téen­ne s’est per­pé­tuée tant de siè­cles durant dans les habits du sou­ve­rain pon­ti­fe… Cepen­dant, l’Église s’est trou­vée sur ter­re d’autres filleuls à qui révé­ler ses dog­mes et par les­quels modi­fier sa sub­stan­ce à leur ima­ge : si Urbi et Orbi fut Rome et l’Europe, c’est aujourd’hui le Vati­can et le mon­de. Dans le chris­tia­nis­me, qui consi­dè­re l’Europe com­me une éta­pe de son triom­phe, nous pou­vons voir une éta­pe entre Rome et l’inconnu qui s’impose à nous. Si le des­tin de nos peu­ples se pour­suit hors des Évan­gi­les vers des étoi­les nou­vel­les ou plus ancien­nes enco­re, ni le Dia­ble ni Dieu ne nous empor­te. Devant l’immense pers­pec­ti­ve décou­ver­te, la foi de notre ave­nir en ce mon­de nous entraî­ne, et les croix qui par­sè­ment nos pays nous accom­pa­gnent sur la rou­te nou­vel­le.

Un des impé­ra­tifs adres­sés à notre siè­cle est de sor­tir du char­nier des idéo­lo­gies pas­sées. Nous n’en sor­ti­rons par le haut qu’en retrou­vant un hori­zon spi­ri­tuel, dont les idéo­lo­gies furent un pro­duit de sub­sti­tu­tion.

Ces tex­tes réunis n’invitent pas à pen­ser pour ou contre le chris­tia­nis­me, mais par­fois avec, par­fois en-deçà et au-delà, car notre tâche est de renouer, non de renier.

Un héritage en devenir

Un même orga­nis­me génè­re néces­sai­re­ment des for­mes aus­si sem­bla­bles que nou­vel­les. Les dif­fé­ren­ces et les contra­dic­tions appa­rais­sent com­me des contras­tes pas­sa­gers qu’un même cou­rant empor­te. Par­fois, c’est une même fidé­li­té qui génè­re les bou­le­ver­se­ments révo­lu­tion­nai­res et les res­sacs réac­tion­nai­res. À l’aune de la civi­li­sa­tion, on ne doit pas arbi­trer entre les char­mes de l’Ancien Régi­me et les gloi­res impé­ria­les, pas plus que les nations ne s’opposent. En réfé­ren­ce à la tria­de homé­ri­que esquis­sée par Domi­ni­que Ven­ner, nous plai­dons pour que tout ren­de tri­but à la natu­re, et s’élève par goût de l’excellence vers un bel hori­zon.

Nous com­bat­tons l’excès, l’hybris, lequel se mani­fes­te aujourd’hui sous la for­me du déli­te­ment libé­ral, du maté­ria­lis­me et de la xéno­ma­nie. Mais en dehors de cela, nous som­mes le fruit de l’histoire, et l’histoire ne se récu­se pas. Nos peu­ples ont per­pé­tué à lon­gueur de siè­cle le tis­sa­ge d’une même civi­li­sa­tion, vas­te et si pro­fon­de qu’y trou­vent pla­ce les modes et les épo­ques. Aus­si, la connais­san­ce de notre héri­ta­ge his­to­ri­que nous ins­pi­re-t-elle autant que l’Europe ori­gi­nel­le, mais l’un et l’autre appar­tien­nent à une géné­ra­tion tou­jours nou­vel­le, à qui il incom­be de fai­re répon­dre l’or de l’aurore à l’or du cou­chant

Dans Auro­re (1881), Nietz­sche balaie ain­si les anta­go­nis­mes des Lumiè­res et de la Réac­tion : « À pré­sent nous pou­vons res­pi­rer, l’heure de ce dan­ger [que l’histoire remon­te à sa sour­ce] est pas­sée ! Et, fait étran­ge, ce sont pré­ci­sé­ment les esprits invo­qués par les Alle­mands qui ont, à la lon­gue, fait le plus grand tort aux inten­tions de ceux qui les invo­quaient : l’histoire, le savoir des ori­gi­nes et de l’évolution, la sym­pa­thie pour le pas­sé, la pas­sion ravi­vée du sen­ti­ment et de la connais­san­ce, après avoir été, un temps, les auxi­liai­res zélés de l’esprit obs­cu­ran­tis­te, exal­té et régres­sif, ont un jour chan­gé de natu­re et, nou­veaux génies, plus forts enco­re, de ces mêmes lumiè­res contre les­quels on les invo­quait, ils s’élèvent main­te­nant les lar­ges ailes déployées et dépas­sent ceux qui les avaient invo­qués.

Ce tra­vail des Lumiè­res, il nous faut main­te­nant le conti­nuer, indif­fé­rents au fait qu’il y a eu une « gran­de Révo­lu­tion » sui­vie d’une gran­de réac­tion contre cel­le-ci, et que tou­tes deux se pour­sui­vent enco­re, sim­ples jeux de vagues en com­pa­rai­son de l’immense flot dans lequel nous som­mes empor­tés, et vou­lons être empor­tés ! »

Nous ne crai­gnons pas ce qui peut sor­tir de nos mains ; nous aus­si vou­lons être empor­tés par le mur­mu­re de notre civi­li­sa­tion. Ryth­mons le cou­rant du temps, empoi­gnant avec nous la tor­che de l’éternité euro­péen­ne ! Car alors, c’est nous qui pesons aux doigts des Nor­nes : admet­tant leur loi, nous les mar­quons de notre sceau.

Pour sen­tir la cha­leur de cet­te tor­che, nous pro­po­sons d’assimiler les flam­mes que sont les tex­tes qui sui­vent, pour nous en fai­re com­me notre pro­pre sub­stan­ce, afin d’être nous-mêmes, indi­vi­dus affi­liés et enga­gés, de vivants flam­beaux de notre civi­li­sa­tion.

Ces tex­tes for­ment un bré­viai­re pour qui veut pos­sé­der le natu­rel de notre civi­li­sa­tion, c’est-à-dire répon­dre pour moi­tié à la gran­de ques­tion : Que fai­re ? — Être tel, cela nous enga­ge dans les évè­ne­ments, que nous plions à notre pré­sen­ce. Tout contri­bue à dire : tu agi­ras.

Thi­baud Cas­sel

Le Chant des alouet­tes, par Thi­baud Cas­sel, pré­fa­ce de Chris­to­pher Gérard, édi­tion Ins­ti­tut Ilia­de / Pier­re-Guillau­me de Roux, 2017, 175 p.