La réécriture des mythes européens dans le Seigneur des Anneaux (3/3)

La réécriture des mythes européens dans le Seigneur des Anneaux (3/3)

La réécriture des mythes européens dans le Seigneur des Anneaux (3/3)

La réécriture des mythes européens dans le Seigneur des Anneaux. Troisième et dernière partie.

Symbolique chrétienne

Fro­do a 33 ans au début du roman, âge de la mort du Christ comme cha­cun sait. Il est déjà remar­quable puisqu’il est « plus grand que la moyenne et mieux que la plu­part », curieux du monde au-delà du pays qu’il connaît et aime, « le meilleur Hob­bit » d’après Gan­dalf et Bil­bo. Au cours de son périple, il accepte de prendre sur ses épaules le poids du péché des hommes, en por­tant l’Anneau unique et en pro­met­tant de le détruire, bien que cela entraîne de ter­ribles souf­frances psy­cho­lo­giques et phy­siques. Il sera « cloué » au mur par la lance d’un Troll dans la Moria et cap­tu­ré puis fouet­té par les Orques à Cirith Ungol. Figure chris­tique et image de la Pas­sion, il prend conscience au cours de sa quête du sacri­fice qu’il lui faut faire, allant jusqu’à mou­rir sym­bo­li­que­ment en se ren­dant en Mor­dor. Pour­tant, Fro­do n’est pas tout à fait Jésus ; il cède à la ten­ta­tion en refu­sant fina­le­ment de faire ce à quoi il s’était enga­gé. Tol­kien sou­ligne dans ses lettres qu’il ne condamne pas son héros, car ce der­nier ne pou­vait pas résis­ter à l’Anneau. La quête sera tout de même menée à bien grâce à la misé­ri­corde, ver­tu chré­tienne par excel­lence. Fro­do en a plu­sieurs fois fait preuve en choi­sis­sant d’épargner Gol­lum, empê­chant les archers gon­do­riens de lui tirer des­sus ou rete­nant la main de Sam qui vou­lait le châ­tier. Que de chan­ge­ments par rap­port au début du récit, lorsqu’il regret­tait que Bil­bo n’ait pas tué Gol­lum, pour à la fin le pro­té­ger et même aller jusqu’à refu­ser de por­ter une arme au sein du Mordor.

Un par­cours ini­tia­tique, qui sou­ligne sa « sanc­ti­fi­ca­tion », ain­si que l’explique Tol­kien dans une autre lettre. Il y dit aus­si que son nom est issu de Fró­da, d’origine ger­ma­nique, qui signi­fie « celui qui devient sage par expé­rience ». Son périple, depuis la Com­té jusqu’au cœur de l’Enfer, lui appren­dra la pitié. En épar­gnant Gol­lum, Fro­do se sauve, et la Terre du Milieu avec lui, puisque c’est cette créa­ture qui accom­plit fina­le­ment ce que Fro­do échoue à faire : jeter l’Anneau dans le feu de la Mon­tagne du Des­tin. Cela se fait au prix de son huma­ni­té, sym­bo­li­sée par Gol­lum lui-même, son double malé­fique qui est détruit en même temps que l’Anneau. Fro­do, lui, est res­sus­ci­té ou divi­ni­sé, et devra quit­ter la Terre du Milieu à laquelle il n’appartient plus vrai­ment. Il aura le temps de faire preuve de misé­ri­corde, une der­nière fois, en ten­tant d’épargner à Saru­man un châ­ti­ment qui le rat­tra­pe­ra quand même.

En miroir, Gol­lum repré­sente la part humaine de Fro­do, son image cor­rom­pue, au point que ce der­nier déclare qu’« elle est liée à moi, et moi à elle ». La créa­ture incarne les pul­sions aux­quelles on s’abandonne, les vices, la lai­deur morale et phy­sique. Autre­fois un Hob­bit qui a tué son meilleur ami pour s’emparer de l’Anneau, il a dégé­né­ré, s’est déna­tu­ré pour deve­nir un être en sur­sis, qui ne vit que par et pour l’Anneau. Il est un mort-vivant qui s’introduit « par les fenêtres en quête de ber­ceaux » et « [boit] du sang ». Gan­dalf avait aver­ti au début de l’aventure que « [l’Anneau] asser­vi­rait tout mor­tel qui en serait pos­ses­seur ». Il pré­fi­gure ce que devien­drait Fro­do s’il cède, comme Bil­bo lorsqu’il essaye de gar­der l’Anneau au début du tome 1 : « L’anneau est à moi, je vous dis. À moi per­son­nel­le­ment. Mon tré­sor, oui, mon tré­sor. » Gol­lum n’est pour­tant pas tout à fait per­du car, dans la reli­gion chré­tienne, si le repen­tir est sin­cère alors le par­don est tou­jours pos­sible. Quand il se laisse aller à une marque de ten­dresse envers Fro­do endor­mi, « presque une caresse », où il res­semble à un « vieux Hob­bit fati­gué […] vieille chose pitoyable et affa­mée », il montre qu’il pour­rait être sau­vé. Mais cela ne dépend que de lui : il fera son choix suite à une injure de Sam, péchant par envie, par colère, et tra­his­sant la confiance de Frodo.

L’inspiration chré­tienne est à la base de tout l’univers du Sei­gneur des Anneaux. C’est dans les vers 104–105 de Christ I, poème écrit par l’Anglo-Saxon Cyne­wulf au VIIIème siècle, qu’il convient de cher­cher les traces d’Eärendil, qui est un des noyaux du Sil­ma­ril­lion et le pre­mier per­son­nage ima­gi­né par Tolkien :

Eálá Earen­del engla beo­rh­tast             |     Salut, Éaren­del, plus brillant des anges
Ofer mid­dan­geard mon­num sen­ded
   |     Sur la terre du milieu envoyé aux hommes

Tol­kien écrit à ce sujet : « Il y avait quelque chose de loin­tain et étrange et très beau der­rière ces mots, que je vou­drais pou­voir sai­sir, bien au-delà de l’ancien anglais. »

Earen­del en vieil anglais ren­voie à d’autres mythes nor­diques de l’Edda, notam­ment celui d’Aurvandil, qui signi­fie en vieux nor­rois « Mar­cheur Lumi­neux » ou « Por­teur de Lumière » – ce qui le rap­proche iro­ni­que­ment de Luci­fer. Tol­kien le décrit d’une façon qui rap­pelle, là aus­si, l’âge des Héros d’Hésiode : « Eären­dil était d’une beau­té sans pareille, il avait sur le visage comme la lumière du para­dis, alliant la beau­té et la sagesse des Eldar à la force et à l’endurance des humains de jadis. » Ancêtre d’Aragorn, Eären­dil est à la fois « Le Navi­ga­teur », lié à la mer, et la lumière de « L’Étoile du Matin ». La Fiole que Gala­driel donne à Fro­do par­ti­cipe de ce motif, puisque la lumière d’Eärendil y est cap­tu­rée par l’eau. Cette asso­cia­tion entre l’eau et la lumière, qui se retrouve dans d’autres endroits du Sil­ma­ril­lion – par exemple avec la lumière liquide des Arbres de Vali­nor –, rap­pelle Le Para­dis per­du de John Mil­ton, poème épique sur l’origine chré­tienne de l’Homme.

La Fiole est aus­si l’un des moyens par les­quels Tol­kien relie les évé­ne­ments de la guerre de l’Anneau racon­tés dans Le Sei­gneur des anneaux aux contes des Jours Anciens du Sil­ma­ril­lion. Elle per­met à Sam de vaincre Arachne, des­cen­dante de l’araignée malé­fique Ungo­liant, qui avait détruit les Arbres de Vali­nor à l’origine de la lumière du conti­nent ; le lien avec le Sil­ma­ril­lion est expli­cite, puisque Sam évoque le vieux héros Beren peu avant de ren­con­trer l’araignée. D’une manière géné­rale, et ain­si que le note Vincent Fer­ré : « Le conflit contre Sau­ron est dans une large mesure celui de la vie assi­mi­lée à la lumière et à la nature, contre la mort et les ténèbres.[1] »

Lumière et ténèbres sont des images du Bien et le Mal. Tol­kien disait, dans son poème Mytho­poeia, que « du Mal, cela seul est cer­tain : le Mal existe ». Ce der­nier est incar­né en Sau­ron mais est aus­si la ten­ta­tion qui est en cha­cun, et à laquelle il reste à céder ou non, puis, si l’on faute, à s’en repen­tir ou pas, ren­voyant à la doc­trine chré­tienne du libre arbitre ain­si que nous l’avons vu avec le per­son­nage de Gol­lum. Il est un Hob­bit cor­rom­pu sans être tota­le­ment per­du, et illustre cette fine fron­tière. Les races du camp lumi­neux ont aus­si leurs défauts carac­té­ris­tiques : les Hob­bits sont pares­seux, veules et par­fois idiots, les Nains sont ran­cu­niers et obsé­dés par les richesses, les Elfes sont arro­gants et hau­tains, les Hommes sur­tout sont faibles, influen­çables et com­battent des deux côtés comme l’illustrent ceux qui viennent des terres déser­tiques de Harad, les Sude­rons, qui ont voué allé­geance à Sau­ron. Loin d’être mani­chéen, Tol­kien, s’il oppose des figures selon une dua­li­té lumière/ténèbres – les Neuf de la Com­mu­nau­té contre les Neuf Naz­guls, les Elfes et les Orques, les Ents et les Trolls… –, marque impli­ci­te­ment leur res­sem­blance et le fait que cha­cun pour­rait à tout moment bas­cu­ler. Dans le Sil­ma­ril­lion, n’est-il pas dit que les Orques sont des Elfes déna­tu­rés ? La magie n’est-elle pas uti­li­sée des deux côtés ?

Le Mal ori­gi­nel, le dieu déchu Mel­kor, est dans l’incapacité d’accomplir la vraie créa­tion. Il ne peut rien créer, mais seule­ment « abî­mer et déna­tu­rer », et ses sbires sont une paro­die des créa­tions du Dieu suprême, Eru. En cela, Mel­kor rejoint Satan, sei­gneur du men­songe et des trom­pe­ries, qui ne peut que trom­per et cor­rompre ceux qui lui cèdent. Le Mal n’est par ailleurs jamais véri­ta­ble­ment vain­cu, car, selon les mots de Gan­dalf, « tou­jours après une défaite et un répit, l’Ombre prend une autre forme et croît de nou­veau ». Le per­son­nage de Gan­dalf réa­lise une forme de syn­thèse du monde spi­ri­tuel de Tol­kien. Ce der­nier a basé sa hié­rar­chie divine sur le modèle chré­tien et la détaille dans le Sil­ma­ril­lion. À l’origine de tout, il y a un Dieu suprême et unique, Eru Ilú­va­tar. Il est secon­dé par ses pre­mières créa­tions, d’autres dieux assi­mi­lables aux Archanges nom­més les Ainur, ain­si que par les Maiar, dieux mineurs qui sont les équi­va­lents des anges. Tout pro­cède d’Eru Ilú­va­tar, de sa volon­té et de son Verbe, qui est une « musique » dont on ne peut jouer « [aucun] thème qui ne prend pas sa source ultime en [lui] ». À l’aide des Ainur, il crée le monde phy­sique « d’une musique dont les échos attei­gnirent le Vide, et ce ne fut plus le vide ». Eru peuple ce monde de ses enfants, Elfes et Hommes, qui après la fin des temps chan­te­ront « une musique encore plus grande », au point que le Créa­teur, satis­fait, « accor­de­ra le feu secret à leurs esprits ».

Gan­dalf est un Maia. Il fait par­tie des Mages, les Ista­ri envoyés par Eru pour aider les hommes à lut­ter contre Sau­ron en les conseillant et les gui­dant. Ils n’ont en théo­rie le droit d’utiliser leurs pou­voirs qu’en cas de dan­ger, ain­si que le fait Gan­dalf pour sau­ver Fara­mir. Les Mages sont au nombre de cinq, et les deux prin­ci­paux sont Saru­man et Gan­dalf. Bien que divins et puis­sants, ils prennent forme humaine et peuvent res­sen­tir les affres de cette condi­tion, le men­tor de Fro­do et Ara­gorn appa­rais­sant par exemple fati­gué plu­sieurs fois. Il rem­plit sa mis­sion tout au long du roman, se trans­fi­gu­rant après sa ren­contre avec son équi­valent malé­fique, le Bal­rog. Char­nel­le­ment décé­dé après cette épreuve, il revien­dra réel­le­ment divi­ni­sé en res­sus­ci­tant, ren­voyé par Eru (« l’Un, l’Unique ») Ilú­va­tar (« Père de tout ») pour ache­ver sa tâche sous la forme de Gan­dalf le Blanc.

Bien qu’Eru Ilú­va­tar soit une repré­sen­ta­tion assez mani­feste du Dieu chré­tien, on peut noter qu’Odin était éga­le­ment appe­lé « Alfo­dr », c’est à dire « Père de tout ». Le nom réel de Gan­dalf est d’ailleurs Oló­rin, ce qui signi­fie à peu près « capable de voir ce qui n’est pas là », et indique son rôle au milieu des hommes : il est à la fois mys­tique, pro­phète, druide et mage. Il est aus­si com­pa­ré au dieu païen Wotan/Odin par Tol­kien, ce qu’on retrouve dans son appa­rence au début du roman : Gan­dalf est un vieil homme à la barbe grise qui porte un bâton, vêtu d’un long man­teau et d’un cha­peau à larges bords, tou­jours vaga­bon­dant. Odin, bien qu’il soit poly­morphe, est la plu­part du temps repré­sen­té ain­si, et par­fois nom­mé « le grand voya­geur », car il par­court sans relâche la Terre. Le nom même de Gan­dalf appa­raît sous la forme « Gandál­fr » dans la Völuspá, pre­mier poème de l’Edda poé­tique, et signi­fie « elfe magi­cien ». Il maî­trise le feu, ce qui est un aspect de sa nature solaire, et est éga­le­ment une image de Mer­lin, lui aus­si d’essence divine – démo­niaque en l’occurrence, puisque son père est un démon.

Ain­si que Gan­dalf le dit lui-même : « Le Tiers Âge était le mien. J’étais l’Ennemi de Sau­ron ; et ma tâche est ache­vée. Je par­ti­rai bien­tôt. » Il est l’image des dieux païens qui laissent les hommes maîtres de leur sort après avoir réta­bli l’équilibre. Les Elfes et autres créa­tures fan­tas­tiques sont dans la mytho­lo­gie, ce qui est illus­tré par leur rela­tive pas­si­vi­té par rap­port à leurs actions lors des âges pré­cé­dents. Les hommes, eux, sont doré­na­vant dans la repré­sen­ta­tion chré­tienne. Il y a éga­le­ment là une réfé­rence à la lit­té­ra­ture arthu­rienne, dans laquelle les ermites et les sages, à l’aspect sur­na­tu­rel, ont la connais­sance mais ne peuvent pas agir, contrai­re­ment aux che­va­liers qui ignorent mais font. En por­tant l’Anneau jusque dans la Mon­tagne du Des­tin, Fro­do met défi­ni­ti­ve­ment fin au monde mythique pour faire entrer l’Homme dans l’ère chré­tienne. Il n’est bien évi­dem­ment pas ano­din que, dans le pre­mier tome, la Com­pa­gnie for­mée pour détruire l’Anneau quitte la cité elfe de Fond­combe un 25 décembre.

La Transcendance et la Tradition

J.R.R. Tol­kien est res­té réso­lu­ment tra­di­tio­na­liste dans sa pra­tique reli­gieuse. Son petit-fils Simon se sou­vient qu’après le concile Vati­can II, son grand-père avait refu­sé d’accepter le chan­ge­ment du latin à l’anglais à la messe, et qu’« il répon­dait tou­jours très fort en latin alors que toute l’assemblée répon­dait en anglais ». Dans ses lettres, Tol­kien écrit : « je suis un chré­tien, et même un catho­lique romain, je n’espère donc pas que l’histoire puisse être autre chose qu’une longue défaite – bien qu’elle contienne […] quelques aper­çus de la vic­toire finale ». Cela se res­sent dans ses récits, qui sont ceux d’une longue déca­dence, d’un âge ori­gi­nel impré­gné de divin vers l’âge des hommes, où le sacré s’efface pour aller vers l’Apocalypse et le Juge­ment der­nier qui ins­tau­re­ra le Royaume des Cieux. Tol­kien imprime à son uni­vers une vision cyclique de chute et de rédemp­tion, où il espère que le Bien triom­phe­ra et régé­né­re­ra un monde dans lequel l’Homme s’éloigne de Dieu, jusqu’à cher­cher à le rem­pla­cer ou à le dépas­ser. Le Mal est tou­jours pré­sent et n’est que l’absence du Bien, qui est l’oubli de Dieu.

On retrouve ici une autre vision païenne des Indo-Euro­péns, celle des Âges de l’Humanité. Au VIIIème siècle avant Jésus Christ, le poète grec Hésiode com­pose un ouvrage majeur qui va struc­tu­rer le sys­tème reli­gieux du monde grec antique. Ce recueil, inti­tu­lé Les Tra­vaux et les Jours, com­prend La Théo­go­nie, struc­tu­rée autour du mythe des Cinq Âges de l’humanité pré­sen­té comme un cycle décli­nant. À l’aube des temps, l’origine de la créa­tion, la race d’or des Hommes qui n’étaient pas tout à fait humains vit à une époque bénie, sans avoir besoin de tra­vailler ni de faire la guerre, sans vieillir et en par­fait accord avec la nature. Ils meurent petit à petit, sans peine, deve­nant de « bons génies ». C’est ce que l’on a rete­nu aujourd’hui sous l’expression « Âge d’or », repré­sen­té en autres par Pierre de Cor­tone. La race d’argent, qui lui suc­cède, suc­combe à l’hybris dont nous avons déjà par­lé, la faute de déme­sure, capi­tale chez les Grecs. Elle connaît le mal et la dou­leur, et est ense­ve­lie par Zeus pour avoir oublié de l’honorer. Vient ensuite la race de bronze, faite de guer­riers, qui là encore suc­combe à l’hybris et le paye. Arrivent les Héros, ceux dont Homère chante les exploits, qui semblent sur­hu­mains tel Nes­tor qui vit plu­sieurs vies d’hommes et reste vaillant lors de la guerre de Troie, ou Dio­mède qui « prend en main une pierre, et c’est un grand exploit : deux hommes, tels que sont les humains d’aujourd’hui, ne la por­te­raient pas ; avec aisance il la bran­dit à lui tout seul ». Enfin, la nôtre, la der­nière, la race de fer qui connaît « quelques biens mêlés à tant de maux ».

Ovide, dans ses Méta­mor­phoses, ne connaît que quatre âges, assi­mi­lant les Héros à la race de bronze. Il rejoint ain­si un autre peuple indo-euro­péen, les Indo-Aryens hin­dous, qui parlent de quatre yuga et pour les­quels nous serions éga­le­ment dans le der­nier, le Kali Yuga. Période sombre, trouble, dure, mais qui pré­pare la renais­sance : chez les Indo-Euro­péens tout est cyclique, et un nou­vel Âge d’or suc­cè­de­ra au nôtre. Dans Le Sei­gneur des Anneaux aus­si il y a quatre âges, qui suivent ce même sché­ma de dégra­da­tion et de chute, suc­ces­si­ve­ment des dieux, des Elfes puis des Hommes, tous consu­més par l’hybris. Plus on avance dans le temps et plus on s’éloigne du divin. Dans une lettre, Tol­kien indique que c’est une inter­ven­tion directe du Dieu suprême, Eru, qui vainc Sau­ron pour la pre­mière fois à la fin du Second Âge. Lors du Troi­sième Âge, celui du roman, c’est Gan­dalf, un dieu mineur, qui se contente de gui­der les Hommes.

Le Sei­gneur des Anneaux insiste par ailleurs tout par­ti­cu­liè­re­ment sur le pas­sage de mémoire. L’importance des légendes et sur­tout des chants rap­pe­lant des temps héroïques – telle l’œuvre d’Homère, mais aus­si le récit de Tol­kien lui-même – est mise en valeur tout au long du roman. Le chant consiste à mar­quer à jamais l’histoire d’une terre, d’un peuple, et à entre­te­nir la longue mémoire d’un temps qua­si-oublié, quitte à le mythi­fier. Il sau­ve­garde un savoir et une his­toire, ain­si que l’a fait Théo­dore Her­sart de La Vil­le­mar­qué en com­pi­lant, au XIXème siècle, les chants et contes ances­traux de Bre­tagne au sein du Bar­zaz Breiz. Mer­veille de culture popu­laire, il a per­mis de redé­cou­vrir des récits et poèmes par­fois si vieux que l’on ne sau­rait vrai­ment les dater, tel que le Chant du Glaive, aus­si connu comme le Vin Gau­lois, dont la deuxième par­tie remonte à l’époque cel­tique pré-chré­tienne. Il n’est pas un per­son­nage impor­tant qui n’en récite, voire en com­pose. Les occa­sions de créer des chants sont nom­breuses, tout comme les per­son­nages qui se demandent s’ls en seront dignes. C’est par exemple la gué­ris­seuse Ioreth, qui, à la fin du roman, raconte les aven­tures de Fro­do : « il est allé avec son seul écuyer dans le Pays Noir et il s’est bat­tu à lui tout seul avec le Sei­gneur Téné­breux, et il a mis le feu à sa Tour, tu peux le croire. » Ce qui importe, est-ce de faire preuve d’exactitude ou bien de se remé­mo­rer, si long­temps après, ce qu’ont vécu nos ancêtres par des chan­sons que l’on entonne au coin du feu ?

L’Anneau sym­bo­lise l’hybris, la faute de la déme­sure chez les Grecs, équi­valent de l’ofermod ger­ma­nique, ain­si que la ten­ta­tion chré­tienne. Y cèdent, entre moult autres, Isil­dur, Gol­lum, Boro­mir, Dene­thor et Saru­man. À l’inverse, savent y résis­ter Ara­gorn, Gala­driel, Fara­mir et Gan­dalf, qui font tous preuve de mesure et se refusent à employer la toute-puis­sance pour par­ve­nir à leurs fins, quand bien même la moti­va­tion serait juste. Ce motif est l’un des thèmes prin­ci­paux de l’œuvre, le péché capi­tal des créa­tures de Dieu qui mène à leur chute et à la mort. Il mérite que l’on s’y attarde un peu.

Dans le roman, Saru­man est le pre­mier qui suc­combe à l’orgueil et à la déme­sure, en étu­diant de trop près Sau­ron et ses stra­ta­gèmes. Chef et plus puis­sant des Mages envoyés par Dieu, il se laisse entraî­ner dans une spi­rale de désir du pou­voir, se croit capable de mener un double jeu avec Sau­ron et de riva­li­ser avec lui, tra­his­sant sa mis­sion. Il risque de livrer la Terre du Milieu au Mal et pro­voque sa propre chute. Comme le dit Gan­dalf, « périlleux pour nous tous sont les moyens d’un art plus pro­fond que celui que nous pos­sé­dons nous-mêmes. »

Dene­thor, Inten­dant du Gon­dor, cède à l’arrogance et occupe la place qu’il doit gar­der en atten­dant le retour du roi. Il juge les indi­vi­dus par la seule pure­té de leur sang, étant lui-même des­cen­dant des Numé­no­réens comme tous les nobles de son peuple. Il mène pour­tant ce der­nier à la ruine, et presque à la défaite, en pre­nant une suite de mau­vaises déci­sions qui manquent de coû­ter la vie à son deuxième fils, Fara­mir, suite à quoi il se sui­cide. Dene­thor ido­lâtre son aîné, Boro­mir, qui lui aus­si fait preuve de déme­sure : Capi­taine des armées du Gon­dor, guer­rier cou­ra­geux et cha­ris­ma­tique, voué comme son père à assu­rer l’intérim des rois, il cède à l’orgueil et à l’envie en ten­tant de prendre l’Anneau à Fro­do. Convain­cu qu’il est d’être pro­té­gé de la cor­rup­tion par sa valeur et par l’amour qu’il porte à sa patrie, Boro­mir ne désire pas l’Anneau pour faire le mal et pense au contraire pou­voir l’utiliser dans la guerre contre Sau­ron. Il ne réa­lise pas que cette idée, qu’il croit juste, va jusqu’à le pous­ser à faire du mal à son com­pa­gnon et à tra­hir sa mis­sion. Le prix de cet échec est là aus­si sa vie, bien qu’il se rachète en pro­té­geant jusqu’à la mort la fuite de Mer­ry et Pip­pin, dans une atti­tude homé­rique qui rap­pelle celle de Roland.

Le fou­gueux Eomer, deve­nu roi du Rohan après la mort de son oncle Theo­den devant les portes de Minas Tirith, manque quant à lui de mener ses hommes à leur perte et d’inverser le cours de la bataille à cause de sa rage guer­rière. Alors qu’il croit sa sœur Éowyn morte, « une fureur froide l’envahit […] il fut sai­si d’une humeur de folie » au point que « la for­tune avait tour­né contre Eomer, et sa folie l’avait tra­hi ». Il retrouve la rai­son à temps et évite le désastre.

Un autre, moins connu, cède à cet hybris : il s’agit du der­nier roi du Gon­dor avant Ara­gorn, qui relève le défi du Sei­gneur des Naz­guls en l’an 2050 du Troi­sième Âge. Il accepte le com­bat par fier­té et meurt, aban­don­nant sa charge et vouant son royaume à un lent dépé­ris­se­ment. On retrouve ici le lien avec Arthur, qui, dans Gau­vain et le che­va­lier vert dont nous avons déjà par­lé, com­met la même faute, avec des consé­quences moindres : le che­va­lier vert arrive à la cour d’Arthur et défie ses preux. Comme aucun ne fait mine d’y répondre, Arthur, humi­lié, cédant à l’orgueil et la colère, oublieux de sa charge, se lève. Il est arrê­té par son neveu, Gau­vain, qui accepte de se sacri­fier pour pré­ser­ver la péren­ni­té de la figure royale.

Autre thème cher à l’auteur et à tous les hommes enra­ci­nés, le res­pect de la Nature. Celle-ci est intrin­sè­que­ment liée au bien, à la lumière, et à l’ordre des choses. Le Mor­dor, terre du mal, n’a plus de natu­rel que son vol­can : même l’eau semble empoi­son­née. La Nature est détruite par la tech­nique des hommes qui se prennent pour Dieu et veulent pou­voir créer eux-mêmes, ou pro­duire tou­jours plus et plus vite. On le constate dans deux scènes essen­tielles : la pre­mière est celle de la forêt où vivent des arbres huma­noïdes mil­lé­naires, les Ents, qui s’opposent à Saru­man. Ce der­nier, qui « a un esprit de métal et de rouages ; et [qui] ne se sou­cie pas des choses qui poussent »,  menace leur espace vital, ayant trans­for­mé sa terre de l’Isengard en une immense indus­trie à fabri­quer des armes et des créa­tures hideuses, croi­se­ment d’hommes et d’Orques. Il com­met la faute de s’attaquer à la forêt voi­sine pour ali­men­ter ses forges géantes, sor­tant les Ents de leur tor­peur. Ceux-ci se lancent à l’assaut de la for­te­resse, la rasent et la puri­fient en libé­rant un cours d’eau, lais­sant la Nature reprendre ses droits sur une terre qu’un homme, Saru­man, avait cru pou­voir s’approprier, mode­ler, et alors qu’il pen­sait son œuvre éter­nelle. En oppo­si­tion, Gan­dalf est « le seul magi­cien qui se sou­cie des arbres ». Il déclare aus­si, pour illus­trer sa lutte contre Sau­ron, qu’il faut « [déra­ci­ner] le mal […] de sorte que ceux qui vien­dront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver. »

L’autre scène mar­quante à ce sujet est une de celles qui ne sont pas mon­trées dans les films de Peter Jack­son. Fro­do est fon­ciè­re­ment enra­ci­né, comme tout son peuple : « j’ai l’impression que tant que la Com­té est der­rière, solide et confor­table, je trou­ve­rai l’errance plus sup­por­table : je sau­rai qu’il y a quelque part une ferme assiette, même si mes pieds ne peuvent plus s’y poser. » Les Hob­bits en géné­ral « ne com­prennent et […] n’aiment pas davan­tage les machines dont la com­pli­ca­tion dépasse celle d’un souf­flet de forge, d’un mou­lin à eau ou d’un métier à tis­ser manuel ». Mais quand les quatre héros de la Com­pa­gnie reviennent chez eux après leurs aven­tures, ils s’aperçoivent que leur cher pays est rava­gé par la tech­no­lo­gie. Les habi­tants sont sou­mis à des hommes qui les exploitent et ont détruit la Com­té, ses pay­sages, son mode de vie, son âme. C’est, là encore, le fait de Saru­man et de ses sbires. Il tente de faire au pays des Hob­bits, petits hommes simples, joyeux, insou­ciants et ruraux, ce qu’il a déjà fait en Isen­gard : le trans­for­mer en une machine, pro­duc­tive, effi­cace, tour­née vers le pro­fit et l’exportation plu­tôt que l’ancienne auto­suf­fi­sance. Le Por­teur de l’Anneau et ses com­pa­gnons savent appli­quer leur expé­rience nou­vel­le­ment acquise et éveillent la colère de leurs sem­blables, menant la révolte qui jette bas les enva­his­seurs. Après les avoir chas­sés vient le temps de pan­ser les bles­sures. Sam uti­lise le cadeau de Gala­driel pour revi­ta­li­ser la Com­té, replan­ter les arbres et per­mettre à la Nature de reprendre sa place. L’année sui­vante, beau­coup de nou­veau-nés sont blonds, cou­leur solaire et hyper­bo­réenne s’il en est, aupa­ra­vant rare chez les Hob­bits, signe de renou­veau et de vitalité.

On peut noter que dans l’univers de Tol­kien il n’y a pas de démo­cra­tie uni­ver­selle, de vivre-ensemble, d’égalitarisme ou n’importe quel autre de ces concepts modernes qua­si-reli­gieux, néces­saires pour faire tenir une socié­té tou­jours prête à s’écrouler. C’est parce qu’à la place d’individus per­dus, éga­rés, méca­niques, égoïstes, sans liens les uns avec les autres, y a encore du Sacré. Le monde du Sei­gneur des Anneaux, c’est un monde où l’on côtoie des dra­gons et des elfes, où les ancêtres sont chan­tés et célé­brés, ou l’on vénère des dieux et des sources, où les arbres parlent et les étoiles sont des héros mon­tés au ciel. Tol­kien disait que « pour nous, un arbre est juste un orga­nisme végé­tal, et une étoile une boule de matière inani­mée qui se déplace selon une course mathé­ma­ti­que­ment réglée, mais ceux qui les ont ain­si nom­més les voyaient dif­fé­rem­ment ». Pour les pre­miers Euro­péens, « le monde était fait d’êtres sur­na­tu­rels. Ils voyaient les étoiles comme de l’argent vivant, explo­sant en flammes au rythme d’une musique éter­nelle. Ils voyaient le ciel comme un drap incrus­té de joyaux, et la Terre comme un ventre fécond d’où venaient toutes les créa­tures vivantes ». Le Sei­gneur des Anneaux, c’est le monde de nos ancêtres. Un monde fait de mythes, qui vivent au quo­ti­dien avec les hommes, où il y a du beau et du laid, où il y a du sens à la vie, fut-il aus­si banal qu’une vie à la cam­pagne, en famille et entre amis, à boire une bière bien méri­tée après une jour­née de labeur. Même pour quelque chose d’aussi simple des gens nor­maux peuvent aller jusqu’à faire la guerre et don­ner le sacri­fice ultime. On ne se bat pas parce que l’on hait ce qu’il y a en face, mais parce que l’on aime ce qu’il y a der­rière. Et il faut faire face, quels que soient les risques. Ain­si que le dit le roi Theo­den, « si la guerre est per­due, à quoi bon me cacher dans les mon­tagnes ? Et si elle est gagnée, quel mal y aurait-il, même si je suc­combe, à consu­mer mes der­nières forces ? »

Domi­nique Ven­ner disait : « La Tra­di­tion, ce n’est pas le pas­sé mais ce qui ne passe pas. » Il disait aus­si : « Chaque peuple porte une Tra­di­tion, un royaume inté­rieur, un mur­mure des temps anciens et du futur. » Il disait enfin : « Notre monde ne sera pas sau­vé par des savants aveugles ou des éru­dits bla­sés. Il sera sau­vé par des poètes et des com­bat­tants, par ceux qui auront for­gé « l’épée magique » dont par­lait Ernst Jün­ger, l’épée spi­ri­tuelle qui fait pâlir les monstres et les tyrans. Notre monde sera sau­vé par les veilleurs pos­tés aux fron­tières du royaume et du temps. »

Réap­pro­prions-nous ces mythes qui ont for­gé l’âme euro­péenne. Lisons Homère, les Eddas, la Chan­son de Roland, les romans arthu­riens. Impré­gnons-nous de nos héros, des batailles menées par nos ancêtres, de ce en quoi ils croyaient et de ce pour quoi ils étaient prêts à mou­rir. Lisons Tol­kien, qui a vou­lu ravi­ver la flamme dans le cœur des Euro­péens du XXe siècle. Il nous per­met de nous réap­pro­prier une mémoire qui peut par­fois paraître loin­taine, faite de cou­rage, d’honneur, de tra­di­tion, une mémoire qui, qu’elle soit païenne ou chré­tienne, per­dure et nous transcende.

Valoë Fri­mas
Mémoire de fin de cycle de for­ma­tion ILIADE
Pro­mo­tion Don Juan d’Autriche, 2016/2017

Il ne s’agit là que d’une brève et incom­plète approche. Par­mi les auteurs ou sites cités au cours de l’article, nous conseillons tout par­ti­cu­liè­re­ment la lec­ture de :
– Vincent Fer­ré, Lire J. R. R. Tol­kien et Sur les rivages de la Terre du Milieu
– Fran­çois-Matin Fleu­tot, Les Mythes du Sei­gneur des Anneaux, édi­tions du Rocher (2003)
– Les articles et essais de tolkiendil.com
– Les articles et essais de jrrvf.com

Notes

  1. Sur les Rivages de la Terre du Milieu, Vincent Ferré.

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