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À propos d’un film et de l’Odyssée

« Homère est nouveau ce matin, et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui. » Charles Péguy, Notes sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne, 1914

À propos d’un film et de l’Odyssée

Alors que Christopher Nolan propose sa vision résolument contemporaine de L’Odyssée d’Homère, Olivier Battistini choisit le chemin inverse : revenir aux mots grecs eux-mêmes, à ce qu’ils désignent avant toute interprétation. En évoquant la mort, Aiaié, l’île de l’Aurore, et Ogygie « bien loin en mer », l’auteur nous reconduit à la racine du rêve. De quoi inspirer bien des films.

Les lectures des œuvres de l’Antiquité, leurs traductions, leurs interprétations et même leurs adaptations pour le cinéma procèdent souvent d’erreurs, ou bien, parfois, dépendent de partis pris de déchiffrement : « L’interprétation des modernes est inflorescence et extrapolation. » Heidegger, dans son cours sur le fragment 6 de Parménide, lors du semestre d’hiver 1951-1952 à l’université de Fribourg-en-Brisgau, à la douzième heure, avoue que « nous devons bien plutôt nous laisser dire par les mots grecs eux-mêmes ce qu’ils désignent eux ». Défaite ? Désir de se perdre, de se trouver au labyrinthe magnétique du sens ?

Hélène de Sparte, ou plutôt Hélène de Troie, est là, aventure et défi pour le lecteur, ou pour le spectateur qui la découvre bien différente de celle qu’il avait imaginée en lisant l’Odyssée. Ainsi, une traduction et une interprétation d’Emily Wilson1, sur lesquelles s’appuie Christopher Nolan pour son film – c’est un exemple parmi d’autres possibles –, ont complètement dénaturé le sens d’un mot-clé de l’Odyssée pour faire croire qu’Hélène ne se sentait pas responsable du déclenchement de la guerre de Troie, alors que les vers 145-146 du chant IV indiquent explicitement le contraire, Hélène se qualifiant elle-même de « κυνώπιδος » (kunôpidos) qui signifie « à la face de chienne »… Hélène coupable ou victime ? La question en réalité n’est même pas idéologique.

Dans l’Iliade, les Anciens du peuple sont assis près des Portes Scées. Ils voient venir Hélène – Hélène à la porte Scée, comme dans le tableau de Gustave Moreau. Les vieillards sont de beaux discoureurs. Semblables à des cigales, ils font entendre une voix couleur de lys ; ils s’adressent, à mi-voix, des paroles ailées : « Non, il n’y a pas lieu de blâmer les Troyens ni les Achéens aux bonnes jambières, si, pour une telle femme, ils souffrent si longs maux. Elle a terriblement l’air des déesses immortelles. » Cependant, pour les vieillards, elle devrait retourner sur les vaisseaux : elle est un fléau même si elle ressemble à une déesse…

Sénèque la condamne dans ses Troyennes. Dans ses Sonnets pour Hélène, Ronsard prolonge et modifie Homère : « Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards. » Pour Priam – Cassandre a pourtant dit l’issue fatale –, Hélène n’est cause de rien. Les dieux seuls sont à la fois l’origine, la cause et les responsables des maux des Achéens et des Troyens. Pour Gorgias, dans l’Éloge d’Hélène, elle a été vaincue par la puissance de la parole ou celle d’Éros : « Le discours est un tyran très puissant ; cet élément matériel d’une extrême petitesse et totalement invisible porte à leur plénitude les œuvres divines : car la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié. Dès lors, si elle a été persuadée par le discours, il faut dire qu’elle n’a pas commis l’injustice, mais qu’elle a connu l’infortune. » Hélène a été vaincue par des forces étrangères à elle-même…

Mais ne faudrait-il pas simplement relire Homère, en se laissant aller au rêve – sachant que son œuvre est à la fois proche et définitivement lointaine ?

Voici trois moments arrachés à l’or du temps, images pour inspirer un film.

1. Au chant XXIII de l’Iliade, après la fureur et le repas funèbre en l’honneur de Patrocle, Achille, étendu sur la plage de la mer sonore, sanglote lourdement, au milieu de ses Myrmidons, en un lieu découvert, où le flot heurte le rivage. Le sommeil le saisit, déliant les soucis de son cœur. Le malheureux Patrocle lui apparaît alors en songe. Achille demande à Patrocle de venir plus près de lui. Il tend les bras, mais ne peut saisir son ami…

Les idées d’Homère sur la nature de l’âme et sur son destin n’apportent aucun réconfort illusoire. Le rapport à la mort est pur. Est définie une morale exigeante. Cruellement belle. L’image de l’âme après la mort est analogue à celle de nos rêves, inconsistante, pâle reflet de son essence terrestre dont le défunt conserve le souvenir et le regret amer.

L’Odyssée montre les ombres vaines menant une existence sans joie, dans un séjour obscur : « Ne me parle pas de la mort à la légère, glorieux Ulysse ! J’aimerais mieux être valet de ferme au service d’un maître, un homme pauvre et presque sans ressources, plutôt que sur les morts, ce peuple qui a péri, régner en souverain. » (XI, 488-491)

2. Æa, ou Aiaié, l’île de l’Aurore, l’île autour de laquelle la mer infinie forme une couronne, est le refuge de Circé, la magicienne, la « terrible déesse » (Odyssée, X, 136) à voix humaine, fille d’Hélios et de la nymphe Persa, sœur d’Aiétès aux cruelles pensées. Capable, entre autres pouvoirs, de faire descendre du ciel les étoiles, l’enchanteresse est experte dans la préparation de philtres et dans l’art de l’empoisonnement. Chez Homère, Circé l’enchanteresse utilise sa baguette et recourt à des philtres pour transformer les hommes en bêtes. C’est un privilège des dieux d’opérer de telles métamorphoses.

L’île d’Æa est un monde sans hommes et sans cultures. Seules des forêts denses habitées par des animaux étranges, des loups des montagnes et des lions ensorcelés (X, 150). Ils n’attaquent pas Ulysse et ses compagnons. Au contraire, ils s’approchent pour les flatter de leur puissante queue (X, 214-215). Hermès vient alors à la rencontre d’Ulysse et le met en garde contre Circé. Ils sont maintenant prisonniers dans le palais de Circé « aux murs de pierres lisses ». Tout autour rôdent lions et loups de montagnes, monstres terribles. Ce sont les hommes ensorcelés par la perfide déesse aux belles boucles, à l’exception d’Euryloque qui avait soupçonné un piège. Le dieu révèle les ruses maléfiques de Circé et indique une triple parade (Odyssée, X, 286-301). Dans les conseils d’Hermès : le monde végétal, celui de la guerre, et, enfin, le domaine sacré tels qu’ils sont évoqués par Georges Dumézil dans la « Circé domptée » de son Apollon sonore. Au breuvage de la magicienne est opposée une herbe plus puissante, l’herbe de vie, une plante odorante à racine noire et à fleur blanche que les dieux nomment môlu. Elle est difficile à cueillir pour les mortels, mais les dieux peuvent tout. À la longue baguette, l’épée ; et aux plaisirs, aux pièges du lit d’une déesse, le serment des dieux.

Avec l’herbe de vie, Ulysse peut entrer dans le manoir. Elle aura beau jeter sa drogue dans la coupe, le charme tombera devant l’herbe de vie. Dès que, du bout de sa longue baguette, Circé l’aura frappé, qu’il tire, du long de sa cuisse, son épée aiguë, et, lui sautant dessus, qu’il fasse mine de la tuer ! Tremblante, elle voudra alors le mener à son lit. Qu’il ne refuse pas alors sa couche. Elle est déesse. Seule, elle a le pouvoir de délivrer ses compagnons et d’assurer son retour. Mais qu’elle prête le grand serment des Bienheureux : qu’elle ne médite contre lui aucun autre mauvais dessein, qu’elle ne profitera pas de la nudité d’Ulysse pour lui retirer force et virilité…

Après avoir passé un an avec Circé, Ulysse, sur ses conseils, se rend au pays des Cimmériens, voisin des Enfers, pour consulter le devin Tirésias. Qu’il coure devant le vent du Nord, lui dit Circé, jusqu’à l’Océan et le bois de Perséphone, reconnaissable à ses peupliers noirs et à ses vieux saules. Qu’il creuse un fossé à l’endroit où le Phlégéthon et le Cocyte se jettent dans l’Achéron, et sacrifie à Hadès et à Perséphone un jeune bélier et une brebis noire. Qu’il laisse couler le sang dans le bothros, et, en attendant l’arrivée de Tirésias, qu’il chasse les ombres avec son épée. Qu’il laisse le devin boire et qu’il écoute ce qu’il dira…

Ulysse croisera ensuite devant l’île des Sirènes. Bien fou est celui qui y relâche pour entendre leurs chants : « le pré, leur séjour, est bordé d’un rivage tout blanchi d’ossements et de débris humains, dont les chairs se corrompent » (Odyssée, XII, 44-46, trad. V. Bérard). Ulysse doit passer sans s’arrêter. Il prendra garde, ensuite, aux Rochers de Charybde et de Scylla…

3. Ogygie est l’île de la « Cachette », une « île bien loin en mer ». Homère la situe loin vers l’ouest, au-delà de Schérie aux glèbes épaisses, la terre des Phéaciens que les Anciens identifient à Corcyre, face à l’Épire. Calypso, en effet, avait donné à Ulysse le conseil de naviguer sur les routes du large, vers la terre des Phéaciens, en gardant toujours l’Ourse à gauche de la main. C’est au dix-huitième jour de sa navigation qu’Ulysse aperçoit la Phéacie et ses sombres forêts. On ne sait pas, cependant, si elle se trouve en Méditerranée ou dans l’Océan, vers le Couchant. Ainsi, Plutarque, dans son traité Sur la face de la lune, interprète le passage d’Homère, « “Ogygie est une île bien loin en mer”, à cinq journées de voile au large de la Bretagne, vers l’Occident »…

À Ogygie, l’île couverte de forêts, la nymphe Calypso, la déesse douée de voix humaine, fille d’Atlas, celui qui connaît les abîmes de toute mer et soutient les hautes colonnes séparant la terre et le ciel, brûle d’avoir Ulysse pour époux. Elle le retient près d’elle dans ses grottes profondes plusieurs années, sept ou bien cinq – Calypso est celle qui cache ou qui est cachée… Ce n’est que sur un ordre des dieux que Calypso se décide à libérer Ulysse. La nymphe ne le charme plus, et pourtant, il doit passer ses nuits dans la grotte profonde. Le jour, le cœur brisé, il se tient assis sur les rocs de la grève, contemplant de ses yeux emplis de larmes la mer inféconde, « consumant la douce vie à pleurer son retour » (Odyssée, V, 152-153, trad. F. Mugler).

Après une nouvelle assemblée à l’Olympe, les dieux chargent Hermès de signifier à Calypso de renvoyer Ulysse dans sa patrie. Pour quitter l’île en marge du monde, où la nymphe le retient par la force (IV, 557), Ulysse fait, lui, le choix tragique de la mort, renonçant à la jeunesse éternelle (V, 136 ; VII, 257 ; XXIII, 336). Il refuse l’ambroisie que lui offre Calypso, la toute divine. Elle avait placé devant lui les mets et les boissons des hommes, ses servantes lui donnant, à elle, nymphe immortelle, le nectar et l’ambroisie. Le kléos d’Ulysse, sa renommée, pourra donc être chanté par les poètes. Il doit sa gloire à un retour « riche en épreuves » (IX, 37 ; XXIII, 351). Chez Lucien, cependant, Ulysse regrettera ce choix dans une lettre adressée en secret à la nymphe (Histoire vraie, II, 35)…

Dans un passage des Ennéades (I, 6, 7-9), Plotin, qui se demande comment contempler la beauté véritable, hors d’atteinte, parle de cet œil qui admire la grande beauté : « Non, jamais un œil n’aurait vu le soleil sinon devenu semblable au soleil, et une âme, non plus, jamais ne verrait la beauté sinon devenue belle. « Que tout être donc devienne d’abord semblable au divin et au beau s’il doit contempler le divin et le beau »2. Plotin, alors, évoque Ulysse face à Circé et à Calypso. Les beautés corporelles ne sont qu’images et traces et ombres. Il faut fuir vers cela dont elles sont images, remonter vers la patrie véritable : « Ainsi, échappant à Circé la magicienne ou à Calypso, Ulysse le raconte, il me semble, en un récit au sens caché : il n’avait pas choisi de rester malgré les plaisirs des yeux et toutes les beautés sensibles qu’il trouvait là. » Le séjour de Calypso, la nymphe, est difficile à quitter…

Bien après, Eustathe, dans ses Commentaires à l’Iliade et l’Odyssée, dit, à son tour, l’allégorie de Calypso. Son exégèse fait de l’île notre corps, qui cache et enferme comme une coquille la perle de l’âme : Calypso a retenu en effet le sage Ulysse, tel l’homme prisonnier dans la chair (1389, 42-44). Ulysse est, dans cette île qui repose sur le « nombril des mers », comme dans un corps humide, soumis au flux et au reflux, un corps matériel exposé sur ses deux faces à l’ensemble des passions, celles, notamment, autour du ventre et du nombril. Se libérer de Calypso et de Circé, c’est se libérer des prisons du corps…

Olivier Battistini

Notes

  1. Ndlr : Homère, L’Odyssée, traduite par Emily Wilson, New York, W. W. Norton & Company, 2017. 582 p.
  2. Traduction d’Yves Battistini

Illustration : Gustave Moreau, Hélène à la porte Scée, huile sur toile, détail (ca 1880). Musée Gustave Moreau. Photo : Shonagon (Domaine public)