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La Terre du milieu : Tolkien et la mythologie germano-scandinave

Lorsque l’on prononce le nom de J. R. R. Tolkien, on pense tout d’abord à l’auteur du Hobbit et du Seigneur des anneaux, au conteur de légendes qui s’est imposé, auprès des nouvelles générations, comme la figure titulaire d’un réenchantement de l’imaginaire. On pense beaucoup moins au professeur d’Oxford, à Tolkien le philologue, passionné de littérature médiévale, qui consacra sa carrière universitaire à l’étude de textes anciens, tels que Beowulf ou les Contes de Canterbury de Chaucer. Dans son ouvrage La Terre du Milieu – Tolkien et la mythologie germano-scandinave, paru en français il y a moins de deux mois, Rudolf Simek a entrepris de mettre au clair les interconnexions entre le scientifique et le romancier.

La Terre du milieu : Tolkien et la mythologie germano-scandinave

Spécialiste de littérature médiévale allemande et scandinave à l’université de Bonn, l’auteur nous entraîne dans une véritable quête archéologique à travers l’univers tolkienien, articulée en dix stations thématiques. Des grandes projections cartographiques jusqu’aux tables des runes, en passant par le bestiaire et les réminiscences du panthéon scandinave, cette traversée ne cesse de mettre en lumière combien Tolkien a su rendre vivant ce que le cours des siècles a obscurci. Mais la lecture de ce volume n’est pas seulement l’occasion de découvrir tout ce que le Seigneur des Anneaux doit à l’héritage d’un monde ancien, elle nous permet également de mieux comprendre pourquoi cet univers nous fascine tant, nous Européens.

Une vision du monde en héritage

C’est en nommant son monde imaginé que Tolkien a le mieux mis en évidence qu’il ne s’agissait pas pour lui de créer un univers ex nihilo, dépourvu de racines, mais bien au contraire de se rattacher à une tradition.

« La Terre du Milieu », à propos, n’est pas le nom d’une région qui n’a absolument jamais existé, sans rapport avec le monde dans lequel nous vivons […] Il s’agit seulement d’un emploi du moyen anglais middel-erde (ou erthe), altération du vieil anglais Middangeard, nom donné à la terre habitée par les Hommes, « entre les mers ».[1]

Lorsque Snorri Sturluson livra à la postérité son Edda en prose, c’est avec le terme de Miðgarðr qu’il désigna ce théâtre de l’aventure humaine, auquel des sources plus anciennes, en gotique et en vieil anglais, semblaient déjà donner le sens de « lieu de vie clos, protégé, des hommes et des dieux ». Il ne s’agit pas d’un monde explicable par les lois de la physique, mais d’un espace suspendu dans le cosmos, habité par des forces mystérieuses, et dont la géographie est avant tout une science du symbole.

En voyageant à travers la Terre du Milieu, nous rencontrons sans cesse les réminiscences de lieux mythiques. La Sombre Forêt, que Bilbo et sa compagnie doivent traverser dans le Hobbit, est inspirée de la forêt de Myrkviðr qui, dans les poèmes de l’ancienne Edda, forme la frontière avec le monde sauvage et dangereux, d’où surgiront les fils de Muspell à l’heure ultime du Ragnarök. Les terres désolées qui séparent le porteur de l’Anneau de la montagne du Destin trouvent elles aussi des résonances dans les sagas et dans les légendes celtiques, sous la forme d’étendues dangereuses, hostiles aux hommes, que le héros doit franchir dans sa quête. Arrivés au terme de leur voyage, Frodo et Sam s’en vont rejoindre les Terres immortelles, situées au-delà des mers, à l’extrême occident du monde. Cette représentation d’un lieu par-delà la mort, interdit aux mortels, se trouve déjà dans des textes norrois comme L’Histoire d’Eiríkr le grand voyageur, sous le nom d’Ódainsakr, la « Prairie des non-morts ». Mais il évoque bien sûr également l’île d’Avalon que s’en vont rejoindre les héros défunts dans la légende arthurienne.

À la recherche des peuples

Plus encore qu’un monde, qu’une géographie, la Terre du Milieu semble faire renaître la notion de peuple comme ethnos.

« Les Rohirrim sont, à beaucoup d’égards, les plus proches de la population de la Scandinavie ancienne, même si leur langue, se fondant sur le vieil anglais, peut plutôt évoquer l’Angleterre. Mais tout comme leurs armes et leurs moeurs, l’architecture de leur ville, Edoras, renvoie tout particulièrement, dans sa description, au modèle scandinave. »[2]

Le royaume du Rohan n’est qu’un des nombreux exemples de cette cristallisation d’éléments distinctifs grâce à laquelle Tolkien parvient à créer, au sein de sa géographie mythique, des ensembles culturels cohérents, même lorsqu’ils sont d’inspirations hétéroclites. On apprend ainsi que les langues élaborées par l’auteur se construisent sur le modèle de langues anciennes. Rudolf Simek pose ici avant tout l’accent sur l’origine des noms de personnages. Un grand nombre de noms du peuple des Nains est ainsi tiré du poème eddique Völuspá, tandis que les noms des rois rohirrims sont principalement puisés dans les généalogies des vieux royaumes anglo-saxons. Mais ce ne sont là que des points ciblés de l’immense entrelacs d’inspiration que forment les langues de la Terre du Milieu, mûries par l’auteur au fil des années, jusqu’à l’obtention de structures à part entière dont la grammaire n’a rien à envier aux langues réelles. Un soin particulier porté à l’élaboration d’un langage authentique qui se reflète également dans l’écriture, puisque les systèmes typographiques chez Tolkien, laissent apparaître des correspondances étonnantes avec les Futhark runiques du monde germanique ancien.

Plus encore que des langues, nous trouvons chez les peuples de la Terre du Milieu des caractéristiques culturelles tout à fait spécifiques, que ce soit dans la manière de se vêtir, dans la conception de l’habitat et même, de façon tout à fait évidente, dans une forme d’homogénéité de l’apparence physique. Les cavaliers du Rohan ont les cheveux blonds et leur palais royal Meduseld à Edoras est une bâtisse en bois richement sculpté et dont le toit est couvert d’or. Les habitants du Gondor, quant à eux, sont bruns et bâtissent de colossales cités de pierre, à l’image de Minas Tirith. Un travail d’orfèvre qui évoque avant tout à l’esprit du lecteur d’aujourd’hui, l’impression de grands ensembles civilisationnels harmonieux, fondés sur la permanence de l’héritage.

Comme un souffle épique des temps anciens

Mais si ce sont là avant tout des éléments de contexte, qui forment l’écrin des histoires racontées par Tolkien, Rudolf Simek donne bien sûr une place toute particulière aux grands motifs autour desquels s’articule le destin des héros de l’œuvre.

Que ce soit le combat contre le dragon – tout autant dans le Hobbit que dans le Silmarillon – ou encore la malédiction qui pèse du l’Anneau unique, les références dans les sagas médiévales, voire dans les poèmes épiques, ne laissent aucun doute quant à leur parenté avec le monde germanique ancien. C’est probablement dans la légende de Sigurðr, ou Siegfried, telle qu’on la retrouve notamment dans le Nibelungenlied ou dans la Völsunga saga, que les parallèles apparaissent le mieux. Le héros acquiert son invulnérabilité en se baignant dans le sang du dragon qu’il a tué, et c’est également l’anneau maudit Andvaranaut qui scelle son funeste destin.

« Mais l’heure fatidique, celle des hauts faits, est en effet imminente. Car l’Épée qui fut brisée est l’Épée d’Elendil qui se brisa sous lui à la male heure. Elle fut précieusement conservée par ses héritiers alors que tout autre héritage était perdu ; car nous avions coutume de dire autrefois qu’elle serait refaite quand l’Anneau, le Fléau d’Isildur, serait retrouvé. »[3]

C’est au mythe de l’épée brisée que nous nous attachons plus particulièrement. Dans le destin d’Aragorn, elle forme l’héritage brisé et représente ainsi la déchéance de ses ancêtres. Ce n’est que lorsque l’épée Narsil est reforgée, sous le nom d’Andúril, flamme de l’Ouest, que l’ancienne lignée retrouve sa gloire. Ainsi, Sigurðr reforge-t-il l’épée Gramr, dont il reçut lui aussi les éclats en héritage. C’est armé de Gramr que le héros parviendra à occire le dragon et à exercer sa vengeance.

*

Il ne s’agit là que d’un aperçu bien mince du trésor que recèle l’ouvrage de Rudolf Simek. Grâce à lui, nous parvenons à comprendre un peu mieux à quel point l’œuvre de Tolkien relève de la transmission. Si l’angliciste Leo Carruthers[4] – qui est le préfacier de cette édition française – a su mettre en évidence que le professeur d’Oxford s’est toujours perçu comme un écrivain profondément imprégné de catholicisme, construisant avec sa cosmogonie une sorte de mythologie chrétienne, ce livre nous apporte une vision d’autant plus nuancée de la nature protéiforme de son œuvre. Sa force si féconde pour notre imaginaire, elle la doit sans doute au fait qu’elle nous apparaît de plus en plus comme un formidable conservatoire de la longue mémoire européenne qui, sans en exclure aucune facette, a surtout su en restituer le souffle et l’esprit.

W.A. — Promotion Marc Aurèle

Rudolf Simek, La Terre du Milieu. Tolkien et la mythologie germano-scandinave, 286 pages, Editions Passés composés, 22 euros.

Notes

[1] Rudolf Simek, La Terre du Milieu. Tolkien et la mythologie germano-scandinave, Paris, Passés composés, 2019, p.66

[2] Ibid., p.248

[3] Ibid., p.235

[4] Leo Carruthers, Tolkien et la religion. Comme une lampe invisible, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2016