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Ghislain de Diesbach, un gentilhomme de notre temps

Ghislain de Diesbach, un gentilhomme de notre temps

De nos jours, la politesse passe pour ringarde, pour ne pas dire suspecte, car, comme le souligne Ghislain de Diesbach dans cet essai bienvenu, « faite d’interdictions destinées à discipliner chez l’homme sa sauvagerie primitive ». Que cèdent les barrières et les barbares déferlent : Diesbach cite le voussoiement, tout en distances et en délicatesse, interdit par les sans-culottes au profit du brutal tutoiement « citoyen », qui mène droit à la guillotine. Et comme au recul de la civilisation s’ajoute un infantilisme triomphant (exemple : trois couples de trentenaires flasques avec moutards invertébrés au restaurant), comment ne pas le suivre pour réhabiliter le savoir-vivre, justement qualifié de « chef-d’œuvre en péril » ?

Ghislain de Diesbach, Le Nouveau savoir-vivre. Eloge de la bonne éducationAvec autant d’esprit que d’humour, Dies­bach pré­cise que ce qui carac­té­rise l’homme du monde, c’est que lui, au moins, sait qu’il est mal éle­vé… Hau­te­ment ins­truc­tif, tout le livre est truf­fé d’anecdotes sou­vent hila­rantes (comme gaffe célèbre, il cite celle de ce som­me­lier qui, ser­vant du cham­pagne au Grand-duc Wla­di­mir, lui chu­chote à l’oreille : « Brut impé­rial 1893 »), pui­sées chez quelques grands noms du monde comme Prin­gué et Boni de Cas­tel­lane ou tout sim­ple­ment dans la vaste mémoire de l’auteur.

On y apprend une foule de choses inutiles, ô com­bien impor­tantes : tou­jours offrir un nombre impair de fleurs, ne jamais bal­bu­tier le piteux « enchan­té » lorsqu’on est pré­sen­té, man­ger le pois­son avec deux four­chettes, saluer une altesse (vraie ou fausse), ne pas gal­vau­der le baise­main, vous­soyer (« une espèce d’élégance qui pré­serve de la vul­ga­ri­té, une cer­taine dou­ceur aus­si, une bonne grâce tein­tée de pudeur »), et, en cas de nau­frage, « se rete­nir de taper à coups d’avirons sur les mal­heu­reux qui s’accrochent à la cha­loupe ». Même la poi­gnée de mains ins­pire une sorte de rete­nue à Dies­bach, qui lui pré­fère « la cour­bette mili­taire et un peu méca­nique des Alle­mands, la froi­deur anglo-saxonne », car plus hygié­niques… depuis que plus per­sonne ne porte de gants. Il aurait pu citer Bar­bey : « beau­coup d’amis, beau­coup de gants, de peur de la gale ». Ma joie à la lec­ture de ses lignes assas­sines sur le télé­phone por­ta­tif, celui-là même que tri­turent tant de ploucs d’un pouce grais­seux, même à table : « ne devrait être déli­vré que sur ordon­nance » !

Rédi­gé dans un fran­çais ferme et clair, ce Nou­veau savoir-vivre charme par son humour anti­mo­derne non dénué d’un zeste de cynisme, celui des civi­li­sa­tions accom­plies… même si, in fine, le diplo­do­cus réac­tion­naire baisse le masque : le comte de Dies­bach appa­raît avant tout comme un esthète qui, par élé­gance morale, sait qu’il lui revient, comme à tout homme du monde qui se res­pecte, de faire oublier leur défaite aux vain­cus de l’existence.

Chris­to­pher Gérard
Source : archaion.hautetfort.com

Ghis­lain de Dies­bach, Le Nou­veau savoir-vivre. Eloge de la bonne édu­ca­tion, Per­rin, 270 p., 21 €

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