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Exit Michel Déon

Un hommage à Michel Déon, par l'écrivain Christopher Gérard.
"Philhellène et polyglotte, nomade et sédentaire, monarchiste (et donc relié à la France des mousquetaires et des paladins), amoureux de la vie et de ses plaisirs, ouvert au sacré et tout empli d’un respect quasi païen pour le rapide destin."

Exit Michel Déon

Dans Bagages pour Vancouver, où il livrait quelques souvenirs, Michel Déon évoquait, pour définir sa vision de la littérature, « une certaine dignité devant l’œuvre de la mort ». Quand je lui adressai l’étude que j’avais commise sur son œuvre, « Michel Déon, écrivain tragique », il me répondit – Déon répondait toujours aux lettres de ses lecteurs – que je voyais juste : celui qu’une critique facile définissait comme « l’écrivain du bonheur » était avant tout un esprit tragique que blessait profondément notre décadence.

Com­ment saluer cet aîné qui eut la gen­tillesse et l’élégance de m’encourager dès mes pre­miers écrits, du temps de la revue Antaios, et plus tard pour cha­cun de mes livres, lus et com­men­tés avec une indul­gence, une atten­tion qui me mettent encore le rouge aux joues ? Enton­ner l’antienne des Hus­sards, et cae­te­ra ?

Je n’en ai ni l’envie ni sur­tout le cœur. Juste quelques mots : Déon incar­nait pour moi la figure de l’écrivain fran­çais tel que je le rêvais, phil­hel­lène et poly­glotte, nomade et séden­taire, monar­chiste (et donc relié à la France des mous­que­taires et des pala­dins), amou­reux de la vie et de ses plai­sirs, ouvert au sacré et tout empli d’un res­pect qua­si païen pour le rapide des­tin. Et quelle élé­gance patri­cienne, dis­crè­te­ment anglo­mane : ces tweeds, ces che­mises tat­ter­sall à car­reaux, et ces cra­vates en tri­cot.

J’aimais qu’il fût, bien davan­tage qu’un impro­bable « hus­sard » (Déon avait ser­vi dans l’infanterie), l’un des ces Moran­diens (Sten­dhal + la vitesse + la liqué­fac­tion du monde blanc) dont je me sens si proche. J’admirais aus­si chez Déon cette capa­ci­té de tra­vail, cette opi­niâ­tre­té qui lui per­mirent de pas­ser du Dieu pâle à Un Déjeu­ner de soleil, de La Cor­ri­da aux Poneys sau­vages ou à Je vous écris d’Italie. Déon n’aura jamais ces­sé de tra­vailler et de pro­gres­ser, pos­ture qui m’inspire un immense res­pect.

J’aurai cor­res­pon­du avec Déon pen­dant près d’un quart de siècle, depuis 1992, jusqu’à ces vœux que je lui ai adres­sés peu avant le sol­stice d’hiver MMXVI – et qui, pour une fois, res­te­ront sans réponse. De ces trente ou qua­rante lettres et cartes (ces jolis bris­tols envoyés de The Old Rec­to­ry, Tynagh, Co. Gal­way), un vrai tré­sor, je pour­rais tirer bien des lignes lucides et déses­pé­rées sur notre époque, et aus­si quelques com­pli­ments que je conserve comme de pré­cieux talis­mans. Peu de ren­contres en revanche : trois ou quatre, dont une ratée en Irlande, quand vers 1995, je m’approchai de son pres­by­tère, juste assez pour admi­rer une jeune femme cara­co­lant sous ses fenêtres. N’étant pas annon­cé, il me parut incon­gru de le déran­ger — ce que Déon me repro­cha : « vous auriez dû son­ner ». En revanche, j’eus le plai­sir, en juin MMXII, d’être invi­té à déjeu­ner rue du Bac. Un exquis risot­to en l’écoutant évo­quer ses amis Maul­nier et Mar­ceau, notre cher Pol Van­dromme (que nous fêtâmes avec quelques amis à Char­le­roi), Lau­den­bach, l’Irlande, Jacques Laurent (dont la fin fut pénible – ses silences à l’Académie). A 93 ans, cra­va­té de vert, Déon lor­gnait avec gour­man­dise les jambes (ravis­santes) de notre voi­sine. Moi aus­si, d’ailleurs. Sa viva­ci­té, sa mémoire, sa cour­toi­sie (c’est lui qui me par­lait de mes livres !) m’épataient et me réjouis­saient à la fois. Je buvais du petit lait en l’écoutant évo­quer Nimier, dont il trou­vait les essais et les cri­tiques « abso­lu­ment superbes » (qu’il pré­fé­rait en effet à ses romans), ou Maur­ras, dont il venait de léguer à l’Académie le car­net de poé­sie latine rédi­gé de mémoire en pri­son — des cen­taines de vers latins retrans­crits par un vieillard dans sa cel­lule, avec très peu de blancs.

Je ne lirai jamais le roman inache­vé qu’il gar­dait dans ses tiroirs, quatre cents pages autour de la Révo­lu­tion. Je ne rece­vrai plus jamais de bris­tol obli­té­ré en Eire ni de lettre cour­toise du Quai Conti. « Une cer­taine digni­té devant l’œuvre de la mort ». Que la terre vous soit légère !

Chris­to­pher Gérard
31 décembre MMXVI
Source : archaion.hautetfort.com

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