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#ColloqueILIADE 2019 : Pas de souveraineté sans protection ni puissance

#ColloqueILIADE 2019 : Pas de souveraineté sans protection ni puissance

Intervention de Lionel Rondouin, normalien, enseignant en classe préparatoire, lors du colloque « Europe, l’heure des frontières » le 6 avril 2019.

Les pro­tec­tion­nistes sont bien enten­du rances, fri­leux, repliés sur eux-mêmes et pas­séistes. Il y a en éco­no­mie des bons et des méchants. Si l’on en croit M. Macron, le pro­tec­tion­nisme est la cause des « heures les plus sombres de notre his­toire » éco­no­mique, les années 30. Bali­vernes, puisqu’il a été démon­tré depuis long­temps que le pro­tec­tion­nisme a été la consé­quence et non la cause de la crise de 29.

Le débat a repris de l’actualité à pro­pos des accords de libre-échange, ou des pro­jets d’accord, entre l’Union euro­péenne et le Cana­da ou les Etats-Unis, CETA et TAFTA.

Et, bien enten­du, l’hystérie est totale à pro­pos du Brexit. Les Bri­tan­niques craignent la famine. On va bou­cher le tun­nel sous la Manche.

Nous sommes là dans un délire inté­gral. Nous com­mer­çons avec les Îles Bri­tan­niques depuis 4500 ans. Je veux bien croire à la dérive des conti­nents, mais la Grande-Bre­tagne ne va pas déra­per de mille kilo­mètres vers l’Ouest.

Ce délire est celui de la secte des pré­ten­dus « sachants » qui ont fait du libre-échan­gisme inté­gral un article de foi. Par nature, le com­merce est « doux » et paci­fique.

Or le com­merce n’adoucit pas néces­sai­re­ment les mœurs des nations. On n’a jamais autant par­lé de guerre éco­no­mique. Mais, c’est quand même l’article de foi de la secte.

Et, comme c’est la seule véri­té pos­sible, il n’y a pas d’alternative (TINA : there is no alter­na­tive, M. Jun­cker dixit). On ne peut impu­né­ment quit­ter l’Église de Bruxel­lo­lo­gie. Le trai­te­ment des Bri­tan­niques par Bruxelles, c’est le juge­ment d’hérétiques par un tri­bu­nal ecclé­sias­tique.

Ces « sachants » sont des devins doués de pou­voirs sur­hu­mains. D’après eux, le CETA, le trai­té avec le Cana­da, pro­dui­ra de manière cer­taine une hausse de 0,15 % du PIB des pays membres d’ici une dizaine d’années.

C’est fort, parce que per­sonne ne sait pré­voir pour l’année pro­chaine la varia­tion du PIB de la France avec une marge d’erreur infé­rieure à 1 %.

On voit bien le côté déri­soire de la pré­ten­tion de la secte à déte­nir la science, la véri­té unique et incon­tes­table. La réa­li­té, c’est qu’il y a des alter­na­tives et que le débat est légi­time.

D’abord, le pro­tec­tion­nisme est utile et jus­ti­fié dans cer­tains cas ou pour atteindre des objec­tifs éco­no­miques, sociaux et poli­tiques.

Ensuite, le pro­tec­tion­nisme est tout aus­si « moderne » que le libre-échan­gisme.

Enfin, le pro­tec­tion­nisme n’est pas seule­ment une stra­té­gie de défense et de repli sur soi. C’est aus­si l’outil de stra­té­gies offen­sives dans la guerre éco­no­mique mon­diale. C’est un outil de puis­sance poly­va­lent.

A la dif­fé­rence du libre-échan­gisme, le pro­tec­tion­nisme n’est pas une idéo­lo­gie. C’est une boîte à outils dont le pra­ti­cien poli­tique se sert lorsque c’est néces­saire, à l’encontre de qui il est néces­saire de le mettre en œuvre.

Voi­là ce que je vais essayer d’illustrer.

Quoi protéger, pourquoi le protéger ?

Les néo-libé­raux font du mar­ché l’alpha et l’oméga de la socié­té humaine mon­diale, où tout peut être libre­ment échan­gé en fonc­tion des inté­rêts immé­diats des agents éco­no­miques que sont les indi­vi­dus et les entre­prises.

Le pre­mier pro­blème, c’est que nombre d’activités éco­no­miques engendrent des « exter­na­li­tés » néga­tives, c’est à dire des consé­quences néfastes sur des tiers, que ce soient des indi­vi­dus, des groupes ou la socié­té toute entière. Il est donc légi­time de pro­té­ger ces indi­vi­dus et la socié­té.

La pol­lu­tion est un exemple clas­sique d’externalité néga­tive.

Le trans­port de cen­taines de mil­lions de tonnes de mar­chan­dises par des porte-conte­neurs géants est ren­table. Le trans­port par avion de cerises du Chi­li en France à Noël pro­cure un pro­fit. En revanche, ce sont les moyens de trans­port les plus pol­luants qui soient, et il est légi­time de régu­ler ces acti­vi­tés ou de les péna­li­ser finan­ciè­re­ment. Il ne s’agit aucu­ne­ment de vivre en autar­cie, mais de limi­ter les exter­na­li­tés néga­tives envi­ron­ne­men­tales du com­merce inter­na­tio­nal.

Il est légi­time de se pro­té­ger contre les risques sani­taires. La plu­part des scan­dales de l’industrie agro-ali­men­taire sont dus à la recherche de pro­fits immé­diats par des agents éco­no­miques au détri­ment poten­tiel des consom­ma­teurs.

De ce point de vue, le CETA pose de nom­breux pro­blèmes, car les normes sani­taires du Cana­da ne sont pas les nôtres : OGM, les­si­vage des pou­lets au chlore, etc. Le libre-échan­gisme débri­dé ne menace pas seule­ment notre agri­cul­ture, mais aus­si notre san­té. La san­té est le bien indi­vi­duel des per­sonnes. Mais la san­té des popu­la­tions est le bien col­lec­tif de la nation, et les malades éven­tuels seront à la charge du sys­tème de san­té fran­çais, au détri­ment de l’économie fran­çaise.

Une autre situa­tion qui légi­time une poli­tique pro­tec­tion­niste, c’est le cas où une éco­no­mie ou un sec­teur d’activité subissent une concur­rence étran­gère déloyale.

Décri­vons les formes typiques de dis­tor­sion de concur­rence qui relèvent de la guerre éco­no­mique mon­diale et qui jus­ti­fient des mesures pro­tec­tion­nistes.

L’exemple clas­sique en est le dum­ping, qui consiste à com­mer­cia­li­ser tem­po­rai­re­ment les pro­duits en des­sous de leur prix de revient pour conqué­rir des parts de mar­ché domi­nantes et évin­cer les concur­rents. Le plus sou­vent, l’entreprise qui pra­tique le dum­ping est sou­te­nue et sub­ven­tion­née par son État, dans une logique de conquête éco­no­mique.

C’est ain­si que la Chine a détruit l’industrie euro­péenne des pan­neaux solaires, en sub­ven­tion­nant les fabri­cants. En sep­tembre 2018, le gou­ver­ne­ment chi­nois a ces­sé de sub­ven­tion­ner cette indus­trie. En effet, le but stra­té­gique est atteint : 60 % des pan­neaux solaires pro­duits dans le monde sont chi­nois.

Qu’avons-nous fait contre ce dum­ping ? L’Union euro­péenne a impo­sé une taxe à l’importation, mais en 2013, alors que notre indus­trie était déjà morte. Rete­nons cela pour la suite. Être puis­sant, ce n’est pas seule­ment agir, c’est être capable d’agir vite…

Variante du dum­ping, le dum­ping moné­taire. Un État, par exemple la Chine, inter­vient sur les mar­chés des changes pour main­te­nir le cours de sa mon­naie natio­nale à un niveau arti­fi­ciel­le­ment bas. Le « pou­voir d’achat » d’un euro sur­éva­lué incite les entre­prises à se tour­ner vers les fabri­cants chi­nois plu­tôt que vers leurs concur­rents, natio­naux ou autres que chi­nois. Clas­sique, mais effi­cace…

Autre forme de dum­ping, le dum­ping social et envi­ron­ne­men­tal. Un État main­tient à un niveau très faible ses normes de droit social : salaire mini­mal, horaires tra­vaillés, hygiène et sécu­ri­té au tra­vail. Les normes de pro­tec­tion de l’environnement sont peu exi­geantes, voire inexis­tantes.

Ici, la concur­rence se fait par la dis­sy­mé­trie des prix de revient. Les concur­rents étran­gers ne peuvent résis­ter car ils sont obli­gés par les légis­la­tions de leurs pays à des « sur­coûts » sociaux et de pré­ven­tion des risques envi­ron­ne­men­taux.

Le Ban­gla­desh, les Phi­lip­pines, l’Érythrée sont les cham­pions actuels de cette forme de dum­ping.

L’Inde, le Viet­nam, le Ban­gla­desh, les Phi­lip­pines pra­tiquent le dum­ping envi­ron­ne­men­tal sur des sec­teurs d’activités pol­luants et dan­ge­reux tels que le trai­te­ment des déchets toxiques ou la démo­li­tion navale.

Après les exter­na­li­tés néga­tives et la concur­rence déloyale, je vou­drais atti­rer votre atten­tion sur cer­tains dom­mages struc­tu­rels subis par la socié­té toute entière.

Une consé­quence de la mon­dia­li­sa­tion effré­née des échanges et des délo­ca­li­sa­tions indus­trielles, c’est l’appauvrissement rela­tif des indi­vi­dus. Un pro­tec­tion­nisme « intel­li­gent » pro­tège les indi­vi­dus contre eux-mêmes. Je m’explique…

On a pro­mis aux citoyens qu’ils seraient béné­fi­ciaires du libre-échange géné­ral, en tant que consom­ma­teurs. Grâce à la com­pé­ti­ti­vi­té-prix des fabri­cants étran­gers ou des usines délo­ca­li­sées, le prix des pro­duits manu­fac­tu­rés bais­se­rait et donc le pou­voir d’achat des ménages aug­men­te­rait.

C’est vrai.

Enfin, c’est vrai dans une cer­taine mesure seule­ment… Lorsqu’un jean de la marque Die­sel est fac­tu­ré 95 cen­times de dol­lar au départ d’un port asia­tique, et qu’il est ven­du au consom­ma­teur final 160 dol­lars, je pense que ce n’est pas le consom­ma­teur final qui gagne dans l’affaire.

Mais il y a plus. Tout agent éco­no­mique a deux facettes : il est à la fois consom­ma­teur et pro­duc­teur. Sou­vent, le consom­ma­teur pro­fite d’une baisse des prix des pro­duits impor­tés, mais, en même temps, il subit une baisse de ses reve­nus en tant que pro­duc­teur, soit que son employeur l’ait licen­cié, soit que plus géné­ra­le­ment il subisse l’érosion géné­rale des salaires dans une éco­no­mie sou­mise à une concur­rence étran­gère non régu­lée.

Comme l’a bien expri­mé Jacques Sapir, la mon­dia­li­sa­tion enri­chit les riches des pays pauvres et appau­vrit les pauvres des pays riches.

Dans les années 60, à Paris, un ouvrier fai­sait vivre digne­ment une femme au foyer et deux enfants à Paris intra-muros, avec un seul salaire. Cela signi­fie que, toutes choses égales par ailleurs, un ouvrier qua­li­fié pari­sien gagnait l’équivalent de 4 500 euros au moins, il y a 50 ans.

Dans les pays déve­lop­pés, les salaires médians réels stag­nent ou baissent depuis trente ans. L’utilité immé­diate du consom­ma­teur (son gain de pou­voir d’achat immé­diat) a engen­dré sa pau­pé­ri­sa­tion rela­tive en tant que pro­duc­teur.

La baisse des salaires réels entraîne une aug­men­ta­tion de l’endettement pri­vé si on veut conti­nuer à consom­mer. C’est le drame bien connu des Etats-Unis, l’endettement des ménages.

Dans un sys­tème social à la fran­çaise, la baisse des salaires réels pro­voque une demande crois­sante de bud­gets de redis­tri­bu­tion et d’aides sociales. Il faut donc aug­men­ter les impôts et endet­ter l’État. C’est ce qu’on a fait, et c’est en grande par­tie dû au libre-échan­gisme et aux délo­ca­li­sa­tions.

Le chô­mage tue les indi­vi­dus et détruit la cohé­sion sociale.

Le tra­vail n’est pas seule­ment un moyen de se pro­cu­rer des reve­nus. C’est aus­si un fac­teur de lien social et d’estime de soi. Les chô­meurs déve­loppent davan­tage de troubles dépres­sifs, d’addictions ou de can­cers que les actifs. Le coût éco­no­mique, sani­taire et social du chô­mage est colos­sal. Il s’agit donc d’un pro­blème poli­tique col­lec­tif. A ce seul titre, pro­té­ger la socié­té contre les consé­quences de concur­rences déloyales est une néces­si­té.

On accuse les pro­tec­tion­nistes d’être des pas­séistes et de pro­té­ger des acti­vi­tés obso­lètes, des « canards boi­teux ». C’est par­fois vrai.

Mais per­sonne ne met en ques­tion les consé­quences de l’internationalisation éco­no­mique effré­née sur notre capa­ci­té à inno­ver, y com­pris dans les sec­teurs d’activité dont l’avenir n’est pas mena­cé. Et, à ce titre, lut­ter contre les délo­ca­li­sa­tions, par exemple, c’est pro­té­ger l’avenir créa­tif de notre éco­no­mie.

Pre­nons un exemple, cette fameuse « entre­prise sans usine » que M. Tchu­ruk, le patron d’Alcatel, avait pro­mu au début des années 2000. Alca­tel est pas­sé depuis sous contrôle étran­ger et il n’en reste que des miettes.

Il y a dans cette catas­trophe des causes diverses, des erreurs stra­té­giques, des aléas de mar­ché. Mais aus­si, délo­ca­li­ser les sites de pro­duc­tion, c’est perdre, tôt ou tard, la capa­ci­té d’innovation. Quand on ne garde que les bureaux d’études et qu’on ferme ses usines ou qu’on les envoie à l’autre bout du monde, les ingé­nieurs perdent pro­gres­si­ve­ment la com­pé­tence pro­pre­ment indus­trielle, celle qui per­met de pas­ser de la recherche appli­quée au déve­lop­pe­ment, puis du déve­lop­pe­ment à l’industrialisation. Un dépar­te­ment Recherche et Déve­lop­pe­ment est plus pro­duc­tif lorsqu’il est ados­sé à un site de pro­duc­tion.

A sacri­fier ses usines, Alca­tel a sacri­fié une par­tie de sa créa­ti­vi­té. A telle enseigne qu’en 2012, dans une situa­tion finan­cière dra­ma­tique, Alca­tel a dû mettre son por­te­feuille de bre­vets en gage, « au clou ». C’est tout un sym­bole, pour une entre­prise dont M. Tchu­ruk avait dit que sa vraie valeur ajou­tée rési­dait dans l’immatériel, et donc les bre­vets.

Le CEPII est un des orga­nismes fran­çais les plus impor­tants en matière de recherche en éco­no­mie inter­na­tio­nale. Dans une étude récente, le CEPII fait le lien entre le manque de com­pé­ti­ti­vi­té de l’industrie fran­çaise et sa stra­té­gie. De nom­breux groupes, comme Renault, inves­tissent beau­coup en Recherche et Déve­lop­pe­ment en France, mais peu en machines. Ils pri­vi­lé­gient l’étranger pour ins­tal­ler leurs sites de pro­duc­tion. L’étude du CEPII attri­bue à cette « dis­so­cia­tion » recherche/production une par­tie du manque de com­pé­ti­ti­vi­té de notre indus­trie.

Des pra­tiques pro­tec­tion­nistes, qui visent au main­tien des acti­vi­tés de pro­duc­tion, sont, de même, jus­ti­fiées lorsqu’il s’agit de garan­tir la sécu­ri­té de nos appro­vi­sion­ne­ments.

Nos éco­no­mies sont trop dépen­dantes des aléas cli­ma­tiques, tel­lu­riques, géo­po­li­tiques, sani­taires qui peuvent entra­ver le com­merce inter­na­tio­nal.

Je me trou­vais aux Etats-Unis et au Cana­da en mai 2003, au moment de la grande épi­dé­mie de SRAS, le symp­tôme res­pi­ra­toire aigu sévère, qui a frap­pé la Chine et Hong-Kong.

Les quo­ti­diens titraient : « allons-nous man­quer de chaus­sures, allons-nous man­quer de vête­ments cet hiver ? »

Les cadres des marques de jeans et de chaus­sures refu­saient d’aller en Chine tenir les réunions com­mer­ciales et tech­niques dans les usines de leurs sous-trai­tants. Les mar­chan­dises déjà pro­duites res­taient blo­quées dans les ports chi­nois.

Cer­tains aléas sont inévi­tables. En revanche, à notre époque de « zéro stock » et de « juste à temps » dans l’industrie et dans la dis­tri­bu­tion, il est évident que l’impact de ces aléas est plus impor­tant dans une éco­no­mie mon­dia­li­sée, avec des dis­tances et des temps de trans­port beau­coup plus longs.

Bien enten­du, je ne peux pas­ser sous silence la néces­si­té impé­rieuse de pro­té­ger ce qu’on appelle les sec­teurs stra­té­giques de l’économie.

On ne peut res­ter long­temps une puis­sance éco­no­mique si on n’a plus d’industrie de défense, de trans­ports, d’énergie, mais aus­si une capa­ci­té pro­duc­tive mini­male d’acier (au moins pour les aciers spé­ciaux). Et, bien enten­du, la nation doit maî­tri­ser son indé­pen­dance et son auto­suf­fi­sance ali­men­taire.

A ce titre, il est légi­time de pro­té­ger ces sec­teurs contre des concur­rences étran­gères déloyales et les prises de contrôle par des inté­rêts étran­gers. Nous avons assis­té à un véri­table hold-up sur Alsthom Éner­gie, Tech­nip et tant d’autres.

Il faut aus­si, autant que néces­saire, pro­té­ger les entre­prises contre leurs diri­geants, ces capi­taines qui quittent le navire les pre­miers et sont rému­né­rés comme chas­seurs de prime pour vendre, dépe­cer ces entre­prises, les Tchu­ruk, les Kron et tant d’autres.

Nous avons en France de si grandes écoles et de si faibles élites…

En conclu­sion de ce cha­pitre, je vou­drais rap­pe­ler que toute la théo­rie du libre-échan­gisme est fon­dée sur les pos­tu­lats de l’économiste Ricar­do.

Les nations dis­posent d’avantages concur­ren­tiels, qui leur per­mettent de se spé­cia­li­ser sur des sec­teurs d’activités où elles sont les plus per­for­mantes. Elles aug­mentent leur pro­duc­tion et pro­posent à l’export, à un bon prix et avec une meilleure qua­li­té, les pro­duits qu’elles savent faire le mieux. Bien enten­du, elles achètent auprès d’autres nations ce qu’elles cessent de pro­duire. C’est le prin­cipe de l’échange crois­sant basé sur la spé­cia­li­sa­tion. Et pour que cela fonc­tionne, il convient d’éliminer tous les obs­tacles à la libre cir­cu­la­tion des mar­chan­dises.

L’ennui, c’est que c’est faux…

Ce qui garan­tit la richesse et sur­tout la péren­ni­té des puis­sances éco­no­miques, ce n’est pas la spé­cia­li­sa­tion, mais la com­plexi­té des éco­no­mies. Une éco­no­mie com­plexe est une éco­no­mie qui pro­duit, exporte et importe de tout, sans dépendre exces­si­ve­ment d’un petit nombre de sec­teurs par­ti­cu­liers. Une étude récente a été publiée par la Har­vard Busi­ness School, qui com­pare les volumes expor­tés et impor­tés par des dizaines de nations, par caté­go­ries de pro­duits et sur longue période. Si Ricar­do a rai­son, les nations les plus per­for­mantes devraient être les plus spé­cia­li­sées et les moins per­for­mantes les nations dont l’économie est la plus géné­ra­liste. L’ennui, c’est que le Ban­gla­desh, le Pakis­tan, le Viet­nam, l’Algérie ont des éco­no­mies spé­cia­li­sées et que les Etats-Unis, la France, la Grande-Bre­tagne, l’Italie, le Cana­da, la Rus­sie, l’Allemagne ont des éco­no­mies com­plexes. Cher­chez l’erreur…

Cette étude confirme un sen­ti­ment intui­tif, celui de la force et de la résis­tance d’une éco­no­mie géné­ra­liste, qui lui per­met de moins dépendre des crises éco­no­miques inter­na­tio­nales ou des aléas poli­tiques, natu­rels, etc… de tout ordre. La pro­tec­tion de notre ave­nir, de notre pros­pé­ri­té et de notre capa­ci­té de rési­lience passe donc par le main­tien de divers types d’activité. D’ailleurs le gou­ver­ne­ment alle­mand a dif­fu­sé une note d’orientation stra­té­gique qui insiste sur la néces­si­té de main­te­nir, voire de réim­plan­ter en Alle­magne des acti­vi­tés diver­si­fiées, y com­pris des acti­vi­tés manu­fac­tu­rières de main d’œuvre. Oui, main d’œuvre, comme au Viet­nam…

Un protectionnisme moderne : comment protéger ?

D’abord les droits de douanes.

Depuis 1947, la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale tra­vaille à les faire dis­pa­raître.

Pour­tant, il n’y rien de plus sen­sé et sur­tout de plus poli­tique que les obs­tacles tari­faires. En fonc­tion du sec­teur de mon éco­no­mie que je sou­haite pro­té­ger, et en fonc­tion de qui je sou­haite favo­ri­ser ou défa­vo­ri­ser comme pays four­nis­seur, j’applique un taux de taxa­tion dif­fé­rent. Je désigne l’ami éco­no­mique, je péna­lise le concur­rent. De plus, c’est appli­cable à ma fron­tière, et par là je maté­ria­lise ma sou­ve­rai­ne­té.

On pré­tend que les droits de douanes ren­ché­rissent le pro­duit impor­té pour le consom­ma­teur final. C’est tout à fait abu­sif mais je n’ai pas le temps de le déve­lop­per.

Repar­lons des normes. Qui maî­trise les normes, sani­taires, envi­ron­ne­men­tales, sociales, et les fait res­pec­ter détient et exerce la puis­sance éco­no­mique. Il faut refu­ser d’acheter n’importe quoi.

La réci­pro­ci­té du droit des gens est une règle de la diplo­ma­tie. J’applique à mon par­te­naire, sur mon ter­ri­toire, les mêmes règles que celles qu’il m’applique chez lui. Tout Chi­nois qui vou­dra créer une socié­té en France devra avoir un asso­cié fran­çais qui détien­dra 51 % des parts sociales au moins.

Un Qata­ri, un Saou­dien créant une socié­té en France devra avoir un spon­sor, per­sonne phy­sique de natio­na­li­té fran­çaise, rési­dant en France, qui sera garant devant l’État, la jus­tice et le fisc fran­çais que son pro­té­gé res­pecte toutes les règles locales. Et bien enten­du, le spon­sor se fera rému­né­rer pour le ser­vice accor­dé.

Pour évi­ter que des entre­prises stra­té­giques ne passent entre des mains étran­gères, que les mar­chés, les bre­vets, les savoir-faire soient pillés, que les emplois dis­pa­raissent, le moyen existe grâce à une loi Mon­te­bourg. Encore faut-il que l’État exerce ses pré­ro­ga­tives. Une nou­velle affaire Gem­plus ne doit plus se repro­duire.

Face à cer­tains cas de concur­rence déloyale per­mise par l’optimisation fis­cale et le noma­disme fis­cal, la sou­ve­rai­ne­té fis­cale peut être retrou­vée. A défaut de taxer les béné­fices sous forme d’impôt sur les socié­tés, on peut taxer le chiffre d’affaires.

Peuvent être sup­pri­mées les sub­ven­tions et les aides publiques aux entre­prises qui délo­ca­lisent leurs sites de pro­duc­tion. Ceci concerne au pre­mier chef le CICE.

La sou­ve­rai­ne­té moné­taire est capi­tale. La mon­naie est, ou devrait être, l’outil prin­ci­pal de la puis­sance éco­no­mique.

Nous vivons un désordre moné­taire mon­dial qui résulte de défi­cits et d’excédents com­mer­ciaux déme­su­rés.

Pour finan­cer leurs défi­cits, les Etats-Unis créent en masse une fausse mon­naie, le dol­lar US. Il en va de même avec le Yen japo­nais.

Cette fausse mon­naie sert à payer les four­nis­seurs, la Chine notam­ment, qui avec ces fonds achète des châ­teaux bor­de­lais, des terres agri­coles, prend des par­ti­ci­pa­tions dans des entre­prises pour en exploi­ter les bre­vets. Nous échan­geons du patri­moine cultu­rel ou pro­duc­tif contre des billets de Mono­po­ly. Il en va bien enten­du de même lorsque nous ven­dons des entre­prises à des capi­taux amé­ri­cains.

Pour nous pré­mu­nir contre les risques d’un effon­dre­ment de cer­taines mon­naies, nous devons exi­ger des règle­ments en devises autres que le dol­lar et le yen, ou en or comme le récla­mait le Géné­ral de Gaulle dans sa confé­rence du 4 février 1965, qui reste d’une brû­lante actua­li­té. Nous devons nous rap­pro­cher des nations, Rus­sie et Chine, qui tra­vaillent à la dé-dol­la­ri­sa­tion de l’économie inter­na­tio­nale.

Nous devons avec ces nations déve­lop­per un sys­tème des règle­ments inter­na­tio­naux autre que le SWIFT qui nous impose de pas­ser par des chambres de com­pen­sa­tion en dol­lars. C’est un outil indis­pen­sable de sou­ve­rai­ne­té.

Arjo­Wig­gings Secu­ri­ty, notre seule usine de fabri­ca­tion de papier spé­ciaux sécu­ri­sés pour billets de banque, cartes grises et pas­se­ports, seule aus­si capable d’imprimer des billets de banque, est en liqui­da­tion judi­ciaire dans des cir­cons­tances sus­pectes, sans avoir béné­fi­cié de la moindre période d’observation. Cette socié­té stra­té­gique n’a fait l’objet d’aucune inter­ven­tion de la Banque de France, ni du Minis­tère de l’Intérieur, ni du Minis­tère des Affaires étran­gères. Le dépu­té de la 4e cir­cons­crip­tion de Seine-et-Marne, Chris­tian Jacob, chef de groupe LR à l’Assemblée, reste muet. Nous per­dons là un outil de sou­ve­rai­ne­té poli­tique et éco­no­mique.

Peut-être cer­tains sou­haitent-ils qu’un gou­ver­ne­ment fran­çais ren­contre des dif­fi­cul­tés à impri­mer des billets, en cas d’éclatement de la zone euro ?

La sou­ve­rai­ne­té moné­taire va de pair avec la sou­ve­rai­ne­té juri­dique. Les deux sont liés, en par­ti­cu­lier pour lut­ter contre les pré­ten­tions amé­ri­caines à l’extra-territorialité de leurs lois et déci­sions de jus­tice. Une entre­prise qui a des dol­lars sur son compte n’a pas la liber­té de les uti­li­ser libre­ment pour com­mer­cer avec un pays sous embar­go, même si cet embar­go a été décré­té uni­la­té­ra­le­ment par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, en dehors de toute réso­lu­tion de l’ONU.

Plu­sieurs de nos banques fran­çaises ont acquit­té de lourdes amendes en rai­son de tran­sac­tions avec l’Iran, et même si les « faits repro­chés » avaient été « com­mis » hors du ter­ri­toire amé­ri­cain, à Genève par exemple. C’est une des rai­sons qui militent pour la dé-dol­la­ri­sa­tion des échanges inter­na­tio­naux.

Cet impé­ria­lisme de l’extra-territorialité des déci­sions amé­ri­caines nous fait perdre des mar­chés en Iran, et les Euro­péens se couchent.

La fron­tière juri­dique sera réta­blie.

Défense et attaque : le modèle du blindé

Sou­te­nir que le pro­tec­tion­nisme est tou­jours une atti­tude défen­sive et un « repli sur soi » est absurde. C’est comme si l’on disait qu’un char d’assaut, parce qu’il est blin­dé, pro­té­gé des coups de l’ennemi, est par nature une arme défen­sive. Le char d’assaut est puis­sant dans l’offensive, meur­trier dans la défen­sive, agile dans le com­bat de ren­contre.

La dé-dol­la­ri­sa­tion de l’économie nous per­met­tra non seule­ment de nous défendre, mais aus­si de com­mer­cer avec les nations libres et de gagner des contrats.

L’État-stratège inves­ti­ra de manière agres­sive. Des droits de douane nous per­met­tront de limi­ter les impor­ta­tions, mais aus­si de mobi­li­ser des fonds pour finan­cer et recons­truire l’industrie natio­nale. Une TVA sociale de 10 %, sur les impor­ta­tions tex­tiles coû­te­ra seule­ment 66 cen­times en moyenne toutes taxes com­prises au consom­ma­teur fran­çais pour un jean, soit une hausse de 1 % sur le prix public consom­ma­teur. Elle rap­por­te­ra 3 mil­liards d’euros par an, per­met­tra d’exonérer l’industrie fran­çaise de toute charge sociale patro­nale et de bais­ser ses prix de gros de 18 %, ou bien d’investir mas­si­ve­ment dans la réno­va­tion de l’outil de pro­duc­tion. Cela redon­ne­ra du souffle à une filière qui compte plus de 100 000 sala­riés, et per­met­tra de pro­po­ser des pro­duits fran­çais de qua­li­té aux mar­chés fran­çais et euro­péens.

Contrai­re­ment à la doxa des macro­no-libé­raux, l’avenir de notre éco­no­mie n’est pas dans les ser­vices finan­ciers et les ser­vices à la per­sonne. Il est dans les sec­teurs jus­te­ment appe­lés pri­maires et secon­daires, l’agriculture et l’industrie, y com­pris de main d’œuvre car tout le monde n’a pas voca­tion à être ex-ouvrier chô­meur. Les ser­vices à forte valeur ajou­tée réelle sont les ser­vices à l’agriculture et à l’industrie. Nous consa­cre­rons une taxe sur les impor­ta­tions agri­coles et la mal­bouffe indus­trielle au finan­ce­ment de la trans­for­ma­tion du sys­tème agri­cole fran­çais en bio et en durable, et au finan­ce­ment de la recherche. Il y a une demande inté­rieure et inter­na­tio­nale pour des pro­duits nobles, de qua­li­té. L’image de la France sou­tien­dra ces expor­ta­tions ren­tables pour les pro­duc­teurs et créa­trices d’emplois.

Je pour­rais vous don­ner davan­tage d’exemples de ce que nous pou­vons faire pour conqué­rir des mar­chés et créer de l’emploi si nous avions seule­ment l’esprit libre et une concep­tion holiste de la socié­té. Libé­rer l’esprit de la doxa, défi­nir où passe la fron­tière, voi­là le pre­mier pas vers la liber­té éco­no­mique, la sou­ve­rai­ne­té et la puis­sance.

Où passe la fron­tière ? Avec quelle mon­naie ?

Je ne pren­drai pas posi­tion sur cette nou­velle affaire Drey­fus, car je ne veux pas que notre assem­blée se trans­forme en ring de boxe.

Ce dont je suis cer­tain en revanche, c’est que la man­da­ture du pro­chain Par­le­ment euro­péen et celle de la pro­chaine Com­mis­sion de Bruxelles sont la toute der­nière chance de l’Union euro­péenne telle qu’elle est. Soit l’Union euro­péenne telle qu’elle est, l’euro et la BCE tels qu’ils sont, sont radi­ca­le­ment trans­for­més, soit ils dis­pa­raissent sous la pres­sion du réel. Car ils ne sont pas des ins­tru­ments de puis­sance.

Vae vic­tis.

Lio­nel Ron­douin

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