Sparte, cité des arts, de la guerre et des lois

Sparte, cité des arts, de la guerre et des lois

Sparte, cité des arts, de la guerre et des lois

Face à la lumineuse Athènes, baignant sous le soleil de l’Egée, communément représentée comme l’archétype de la cité grecque, il est de coutume d’opposer la sombre image de Sparte, austère et rude caserne aux mœurs barbares, retranchée derrière les montagnes du Péloponnèse, longtemps décrite comme le modèle des dictatures militaristes voire la matrice des régimes totalitaires.

Sparte, cité des arts, de la guerre et des loisLoin de ces pré­ju­gés, les édi­tions Per­rin ont publié récem­ment un gros livre pas­sion­nant de Nico­las Richer, Sparte, cité des arts, de la guerre et des lois, qui fera date dans l’historiographie consa­crée à l’antique Lacé­dé­mone. A tra­vers une très com­plète syn­thèse riche­ment docu­men­tée, son auteur remet les idées à l’endroit au béné­fice de la patrie de Lycurgue tout en retra­çant l’histoire et le fonc­tion­ne­ment de Sparte depuis la Laco­nie homé­rique jusqu’à ses der­niers feux, à l’aube de l’époque hel­lé­nis­tique.

« Une cité grecque de Grecs en Grèce »

Dès l’introduction, Nico­las Richer sou­ligne que Sparte est d’abord « une cité grecque de Grecs en Grèce. En d’autres termes, la culture des hommes de Sparte dans l’Antiquité était très sem­blable à celle des autres Grecs, bien que leurs orga­ni­sa­tions et leurs prio­ri­tés dif­fé­raient ». Homère et Hésiode étaient lus et étu­diés à Sparte, de même que les auteurs lacé­dé­mo­niens, comme Tyr­tée ou Alc­man, étaient recon­nus dans les autres cités grecques. La cité de Lycurgue ne fut pas tou­jours le fruste Etat rétif aux arts que l’on décrit, connais­sant une intense acti­vi­té artis­tique au VIe siècle av. J.C., notam­ment avec ses bronzes et céra­miques expor­tés dans tout le bas­sin médi­ter­ra­néen. En matière archi­tec­tu­rale enfin, les bâti­ments publics étaient sem­blables aux autres cités grecques. C’est seule­ment à la fin du VIe siècle av. J.-C. que l’austérité s’installe, fruit d’une volon­té poli­tique pri­vi­lé­giant la seule valeur civique et la force virile des citoyens lacé­dé­mo­niens. Sparte en effet, c’est d’abord la cité des homoioi, c’est-à-dire des « sem­blables » plu­tôt que des « égaux ». Si les dif­fé­rences de for­tune et d’origine sont pré­sentes à Sparte, rap­pelle Nico­las Richer, il y règne, comme l’écrit Thu­cy­dide, une « éga­li­té plus forte qu’ailleurs dans la façon de vivre » où cha­cun s’efface au ser­vice de la cité et de l’obéissance à ses lois.

La rude école

Cet éga­li­ta­risme s’exprime notam­ment à tra­vers les sys­si­ties (repas pris en com­mun), le port d’une tenue iden­tique pour tous et un sys­tème édu­ca­tif obli­ga­toire. De sept à vingt ans, le jeune Spar­tiate est reti­ré à ses parents pour rece­voir une édu­ca­tion col­lec­tive, la paié­déia, se dérou­lant par étapes, incul­quant un grand sens du devoir et une forte maî­trise de soi à tra­vers la règle des pathé­ma­ta. Habi­tués aux coups et aux pri­va­tions, soumis à une forte ému­la­tion, les meilleurs d’entre eux pra­ti­quaient ensuite l’épreuve ini­tia­tique de la cryp­tie qui leur per­met­tait d’intégrer le corps des hip­peis, garde d’élite de l’armée spar­tiate. Au sein de cette rude école, Nico­las Richer rap­pelle que la for­ma­tion intel­lec­tuelle n’était pas négli­gée, bien au contraire.

Les jeunes filles s’astreignent éga­le­ment à cette dis­ci­pline des esprits et des corps. Les exer­cices gym­niques et la pra­tique col­lec­tive aux­quels elles par­ti­cipent comme leurs frères visent à for­mer des femmes robustes aptes à faire de beaux et solides enfants dans une pers­pec­tive clai­re­ment eugé­niste (qui n’est pas propre à Sparte). Le rôle des épouses et des mères dans l’exaltation des ver­tus guer­rières est aus­si pri­mor­dial : elles devaient « tour­ner en déri­sion les médiocres et exal­ter les meilleurs », inci­tant leurs époux et leurs fils à la « belle mort » (kha­los tha­na­tos), tou­jours pré­fé­rable à une vie hon­teuse.

C’est seule­ment après ses trente ans que l’homoioi n’est plus sou­mis aux règles d’existence com­mune ; « on pou­vait alors esti­mer qu’il avait plei­ne­ment fait sienne les valeurs requises. » Le citoyen reste cepen­dant mobi­li­sable jusqu’à soixante ans et doit conser­ver sa condi­tion phy­sique et morale, notam­ment par la pra­tique de la chasse, consi­dé­rée comme l’exercice le plus proche de la guerre.

Sous la menace d’un horizon de guerre

Cette dure dis­ci­pline explique pour­quoi les Spar­tiates étaient consi­dé­rés « comme des guer­riers sinon invin­cibles, du moins redou­ta­ble­ment effi­caces ». Petite cité aux effec­tifs réduits, dépour­vue de murailles pro­tec­trices au coeur d’un vaste ter­ri­toire peu­plé par les Hilotes, popu­la­tions asser­vies mais hos­tiles, Sparte vivait constam­ment mena­cée. Cet « hori­zon de guerre » explique aus­si pour­quoi les ver­tus mili­taires repré­sen­taient la colonne ver­té­brale de la phi­lo­so­phie spar­tiate. Nico­las Richer rap­pelle tou­te­fois que « Sparte ne peut être assi­mi­lé à une cité mili­ta­riste, au sens où l’armée, consti­tuée à part dans le sys­tème social, exer­ce­rait une influence pré­pon­dé­rante sur la vie col­lec­tive. Ce sont les citoyens-sol­dats qui étaient mobi­li­sables en fonc­tion des déci­sions qu’ils pre­naient eux-mêmes, lors des réunions de l’assemblée. »

La pha­lange où « chaque sol­dat aurait, de son bou­clier (hoplon) tenu au bras gauche, pro­té­gé le flanc droit de son voi­sin de gauche » est à l’image de cette socié­té où le sin­gu­lier doit se sacri­fier au Tout. Au-delà de la subli­ma­tion des valeurs guer­rières éri­gée en règle de vie, « exal­tant les vaillants et avi­lis­sant les défaillants », Nico­las Richer consi­dère que la supé­rio­ri­té de Sparte dans l’art mili­taire repo­sait éga­le­ment sur le carac­tère sys­té­ma­tique d’une orga­ni­sa­tion très hié­rar­chi­sée et sou­dée par un puis­sant esprit de corps, for­gé au sein des sys­si­tion.

Cette voca­tion mili­taire per­met­tra à Sparte de demeu­rer invain­cue jus­qu’ à la bataille de Leuctres, en 371 av. J.-C, mal­gré une forte oli­gan­thro­pie qui rédui­ra les effec­tifs spar­tiates de 10 000 à moins de 700 hommes en l’espace de quelques géné­ra­tions, et sur laquelle le livre apporte d’intéressants éclai­rages.

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Au contraire des ves­tiges orgueilleux de l’Acropole d’Athènes, rien ne laisse devi­ner aujourd’hui dans la plaine de Sparte la pré­sence loin­taine de la cité guer­rière qui semble s’être éva­nouie au vent de l’Histoire. Le livre de Nico­las Richer fait jus­tice de cet oubli. La vision d’une Sparte conser­va­trice et figée laisse place aux aspects nova­teurs et ori­gi­naux de la cité des Lacé­dé­mo­niens, offrant un modèle alter­na­tif de gou­ver­ne­ment qui fas­ci­ne­ra les Grecs. Il rap­pelle éga­le­ment que sans les pha­langes spar­tiates, à l’origine de la révo­lu­tion hopli­tique, c’est la Grèce tout entière qui aurait été sub­mer­gée par la Perse.

Dans son essai inti­tu­lé Sparte et les Sudistes, Mau­rice Bar­dèche écri­vait que « rien ne doit nous faire oublier que Sparte, c’est avant tout une cer­taine idée du monde et une cer­taine idée de l’homme ». Il rejoi­gnait en cela, à 2 300 ans de dis­tance, les écrits de Xéno­phon affir­mant que « Sparte l’emporte en ver­tu sur toutes les cités, car elle est la seule où se conduire ver­tueu­se­ment soit une obli­ga­tion publique ». Loin des fan­tasmes et cli­chés, à nous autres Euro­péens bien-nés, telle doit être la leçon à rete­nir, que Sparte conti­nue de nous adres­ser par-delà les siècles.

Benoît Couë­toux du Tertre

Sparte, cité des arts, de la guerre et des lois de Nico­las Richer, édi­tions Per­rin, mars 2018

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