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Mahomet ou Charlemagne ?

Les événements en cours à la frontière grecque sont loin d'être un accident de l'histoire. Ces deux textes de Christopher Gérard, parus respectivement en 2002 et 2013, permettent de mieux en saisir la portée et les origines.

Mahomet ou Charlemagne ?

Mahomet ou Charlemagne ? Tel est en effet le dilemme posé par l’éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne. L’adhésion de ce pays extra-européen, qui marquerait la mort politique de l’Europe, serait un non-sens à la fois géographique, historique et politique. Le seul élément positif du débat suscité par la menace turque est qu’il force les Européens à réfléchir sur le sens donné au mot « Europe », sur la forme qu’ils désirent donner à leur communauté de destin. Les lettrés rappelleront que les plus grands esprits européens ont combattu la Sublime Porte, par la plume ou par l’épée : Cervantès, qui perdit un bras à Lépante, Érasme, Victor Hugo et Lord Byron, tant d’autres encore.

Dans notre réflexion, les figures de Maho­met et de Char­le­magne peuvent jouer le rôle de sym­boles des deux options pos­sibles : l’une, pro­phé­tique, celle du mono­théisme de mar­ché, ne conce­vant l’Union euro­péenne que comme une zone de libre-échange la plus vaste pos­sible – et donc exten­sible à l’infini (Le Cana­da ? Israël ? Le Maroc ?) –, peu­plée de consom­ma­teurs pri­vés de véri­tables points d’ancrage, si ce n’est un vague contrat « citoyen » (droits de l’homme et cartes de cré­dits : la nou­velle tra­duc­tion de Bible and busi­ness). L’autre, celle de Char­le­magne, héri­tière de la Rome des Césars et du Saint Empire, conçoit l’Europe comme un bloc civi­li­sa­tion­nel, enra­ci­né dans une his­toire plu­ri­mil­lé­naire et dans une géo­gra­phie bien com­prise, fon­dé sur un héri­tage très char­nel, à la fois hel­lé­no-ger­ma­nique et paga­no-chré­tien, c’est-à-dire un poly­théisme des valeurs.

Aux figures de Maho­met et de Char­le­magne peuvent se sub­sti­tuer celles de Car­thage et de Rome, au mer­can­ti­lisme des tha­las­so­cra­ties la vision pure­ment poli­tique des empires de la terre. Mais, si j’ai choi­si Maho­met, c’est bien enten­du pour rap­pe­ler un fait essen­tiel  aux dis­traits : l’entrée dans l’Union euro­péenne de la Tur­quie – rapi­de­ment rejointe par les répu­bliques tur­co­phones d’Asie cen­trale – signi­fie­rait que, dans moins de quinze ans, un Euro­péen sur deux serait musul­man, que la pre­mière armée du conti­nent serait néo-otto­mane et que les Turcs consti­tue­raient des majo­ri­tés dans toutes les assem­blées euro­péennes. Catas­trophe his­to­rique qui mar­que­rait l’étape ultime d’une stra­té­gie sécu­laire de sabo­tage de l’union conti­nen­tale par les puis­sances mari­times, Empire bri­tan­nique tout d’abord, États-Unis ensuite. Car, l’étude un tant soit peu sérieuse de l’histoire de la Route de la Soie (deve­nue aujourd’hui Route du Pétrole, mais c’est le même axe depuis Alexandre le Grand), montre vite qu’une lutte sour­noise oppose depuis des siècles deux types de civi­li­sa­tion, deux modèles d’empire. L’actuelle hégé­mo­nie amé­ri­caine per­met à Washing­ton, qui a pris la relève de la City, de pour­suivre avec autant de cohé­rence que de patience une vieille stra­té­gie d’affaiblissement de l’Europe, qu’elle fait tout pour cou­per de la Rus­sie. À ce pro­pos, il est sur­pre­nant de consta­ter à quel point cer­taines élites euro­péennes ont pour Anka­ra les yeux de Chi­mène, alors que Mos­cou leur paraît mille fois plus exo­tique que la Nou­velle-Gui­née ! Cet aveu­gle­ment, rare­ment dic­té par la naï­ve­té, fait le jeu de notre enne­mi géo­po­li­tique, qui a tout inté­rêt à neu­tra­li­ser un concur­rent poten­tiel en jouant la carte de la liba­ni­sa­tion du conti­nent, com­men­cée avec le Rideau de fer, pour­sui­vie avec ses menées dans les Bal­kans, de la Bos­nie au Kos­so­vo. Une fois l’Europe para­ly­sée, Washing­ton pour­ra sans crainte tour­ner ses regards vers ses autres concur­rents : Mos­cou, Del­hi et Pékin. Sur­tout, cas­sant l’axe eur­asien qui com­mande ce que le géo­po­li­ti­cien Mac­Kin­der appe­lait le Heart­land – le cœur des terres émer­gées –, Washing­ton pour­ra asseoir dura­ble­ment son emprise mor­ti­fère sur un monde condam­né à la sou­mis­sion et à la misère.  En ce sens, le rôle his­to­rique des Euro­péens n’est-il pas de résis­ter, en com­men­çant par ripos­ter aux sophismes des amné­siques et des sti­pen­diés ? Accep­te­rons-nous que Rome ne soit plus dans Rome et que flotte sur ses temples écrou­lés la ban­nière de Maho­met ?

Chris­to­pher Gérard
Paru dans La Libre Bel­gique du 13 décembre 2002

« Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats. »
Recep Tayyip Erdogan, citant Ziya Gökalpturc

Cette cita­tion en dit long sur le rêve de cer­taines élites néo-otto­manes. En jan­vier 2003, le ministre des affaires étran­gères turc, Abdül­lah Gül, n’a‑t-il pas dépo­sé la can­di­da­ture turque… à la Ligue arabe, ce qui en dit long sur l’européanité de ce pays d’Asie, tout en démon­trant que, si les nos­tal­gies impé­riales d’Ankara sont bien réelles (et par­fai­te­ment légi­times), sa pré­ten­due laï­ci­té, elle, n’est plus qu’un dan­ge­reux mirage. Dans La Tur­quie dans l’Europe Un che­val de Troie isla­miste ? (Édi­tions des Syrtes, avant-pro­pos de Péron­cel-Hugoz), Alexandre Del Valle, géo­po­li­ti­cien fran­çais, spé­cia­liste de l’islamisme radi­cal, per­met de faire le point sur le total non sens que consti­tue­rait l’intrusion turque dans l’Union euro­péenne. En rai­son de son poids démo­gra­phique, la Tur­quie, pays asia­tique en voie d’islamisation rapide, devien­drait l’acteur pré­pon­dé­rant sur la scène euro­péenne : pre­mière armée du conti­nent avec un mil­lion de sol­dats (une armée peu sou­cieuse d’arguties juri­diques ou morales dans son tra­vail de net­toyage des mino­ri­tés tur­bu­lentes), elle serait aus­si la plus impor­tante repré­sen­ta­tion au Par­le­ment euro­péen (92 dépu­tés contre 75 pour la France). Au fil des pages, A. Del Valle aligne argu­ment sur argu­ment, chiffres et réfé­rences (sou­vent issues de la presse turque) à l’appui. Le résul­tat est confon­dant, tant l’aveuglement de cer­tains Euro­péens paraît total. Il est vrai que, comme le sou­ligne dans sa pré­face Péron­cel-Hugoz, ancien grand repor­ter du Monde : « les WASP encore au pou­voir sur les bords du Poto­mac ne redoutent vrai­ment qu’une chose : l’émergence d’une hyper­puis­sance paneu­ro­péenne, seule capable de tenir la dra­gée haute à la qua­si pla­né­taire hégé­mo­nie états-unienne. Ils ont cal­cu­lé que si l’Europe occi­den­tale, outre le vieillis­se­ment de ses indi­gènes, se trou­vait aux prises en per­ma­nence avec des troubles eth­no-confes­sion­nels type Liban, You­go­sla­vie ou “dji­had de proxi­mi­té” de nos ban­lieues, notre conti­nent s’épuiserait à résis­ter aux désordres socio­cul­tu­rels inévi­ta­ble­ment liés à l’islamisation de vieilles terres chré­tiennes. Déjà déso­rien­tés par la forte immi­gra­tion afro-ara­bo-isla­mique non dési­rée, les Euro­péens n’auraient plus assez de force pour conte­nir un islam conqué­rant, dès lors ren­for­cé sur notre sol par le consis­tant apport humain du jeune colosse turc ».

Tout est dit, et avec une luci­di­té ter­rible… sinon que, une fois la Tur­quie dans la place, la porte s’ouvrirait toute grande aux répu­bliques musul­manes d’Asie cen­trale et aux mil­lions de tur­co­phones des confins de la Chine. Com­ment rêver neu­tra­li­sa­tion plus défi­ni­tive de l’Europe, une Europe alors for­cée d’oublier Poi­tiers et Lépante ? N’est-ce pas Cha­teau­briand, diplo­mate de haut lignage, qui, dans les Mémoires d’Outre-Tombe (livre 30), met en garde les Euro­péens contre « la bar­ba­rie en Occi­dent : des Ibra­him futurs (qui) pour­ront rame­ner l’avenir au temps de Charles Mar­tel, ou au temps du siège de Vienne » ?

Chris­to­pher Gérard (2013)
Source : archaion.hautetfort.com

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