Accueil | Projets des auditeurs | Eugène de Savoie, guerrier et homme d’État au service des Habsbourg. Première partie

Eugène de Savoie, guerrier et homme d’État au service des Habsbourg. Première partie

Cet article traite de l’histoire d’Eugène de Savoie et de la géopolitique du Saint Empire romain germanique, de la France et de l’Empire ottoman pendant la période couvrant la seconde moitié du dix-septième siècle à sa mort en 1736. Première partie.

Eugène de Savoie, guerrier et homme d’État au service des Habsbourg. Première partie

Eugène de Savoie naît à Paris le 18 octobre 1663. Il appartient à la famille régnante du duché de Savoie et son cousin Victor-Amédée en est le duc. Son père, officier dans l’armée royale de Louis XIV, est souvent absent, et sa mère, Olympe Mancini délaisse ses enfants et passe son temps en intrigues à la cour de France dont elle est, un temps, l’une des principales protagonistes en tant que favorite du Roi-Soleil. Eugène et ses six frères et sœurs sont donc élevés par leurs précepteurs et les domestiques de la famille à l’hôtel de Soissons.

Vie d’Eugène de Savoie, de l’enfance à son départ de France

Eugène de Savoie connaît une enfance dif­fi­cile. Enfant de petite taille, laid, d’allure frêle mais au regard d’acier, Eugène est le plus mal aimé de sa fra­trie et sa famille le des­tine à la car­rière ecclé­sias­tique alors que ses rêves sont de prendre la suite de son père dans l’armée royale. Il est aus­si cha­hu­té par la plu­part de ses cama­rades qui se moquent de son phy­sique. Il se cultive seul en dévo­rant des ouvrages d’histoire, de poli­tique et d’art mili­taire. Il endur­cit son corps à la fatigue et à la dis­ci­pline pour se faire bon soldat.

Cette enfance dif­fi­cile le mar­que­ra et sera à l’origine de son ambi­tion et de sa volon­té de fer, ain­si que de sa modes­tie et de sa géné­ro­si­té envers ses subor­don­nés, ses sol­dats et le peuple.

Son père meurt alors qu’il a dix ans. À treize ans, il tombe gra­ve­ment malade et échappe de peu à la mort. Alors qu’il a dix-sept ans, sa mère est impli­quée dans l’affaire des poi­sons, tombe en dis­grâce et doit s’exiler à Bruxelles. Sa grand-mère devient alors le chef de famille.

À dix-neuf ans, Eugène ne sup­porte plus la sou­tane et s’en défait. Cette déci­sion lui vaut d’être chas­sé de l’hôtel de Sois­sons par sa grand-mère. Sans res­sources, il doit s’endetter. Tous ses espoirs reposent alors sur son cou­sin Louis Armand de Conti – gendre du roi par son mariage avec Made­moi­selle de Blois, fille de Made­moi­selle de La Val­lière et de Louis XIV – qui le pré­sente au sou­ve­rain à qui il demande un com­man­de­ment dans l’armée royale. Le Roi-Soleil ne lui jette même pas un regard et passe son che­min. Cette humi­lia­tion mar­que­ra pro­fon­dé­ment Eugène qui se déci­de­ra à quit­ter la France pour rejoindre l’adversaire du roi de France, l’empereur du Saint Empire romain ger­ma­nique, Léo­pold Ier , alors en lutte contre l’Empire ottoman.

Situation géopolitique de l’époque

Le Saint Empire est alors en train de se remettre de la guerre de Trente Ans qui a rava­gé l’Allemagne et cau­sé un impor­tant déclin démo­gra­phique. Le rôle de l’empereur en tant que chef est affai­bli alors que l’indépendance des États alle­mands est ren­for­cée. La divi­sion reli­gieuse entre pro­tes­tants et catho­liques persiste.

La poli­tique de Louis XIV, depuis son acces­sion au pou­voir, a pour but de pro­té­ger la France contre les inva­sions en lui don­nant une cein­ture for­ti­fiée solide au nord et à l’est du pays. Pour cela, la Flandre est rat­ta­chée à la France (Lille et Douai) et l’architecte Vau­ban for­ti­fie ses places.

Louis XIV met ensuite en œuvre la poli­tique dite des « réunions ». Pre­nant pour pré­texte que les ter­ri­toires cédés par l’Empire lors des trai­tés de West­pha­lie et de Nimègue l’étaient avec leurs « dépen­dances », le roi charge ses juristes de recher­cher dans les plus anciennes archives tout ce qui pou­vait être reven­di­qué comme dépen­dance des ter­ri­toires cédés.

Il annexe ain­si la Franche-Com­té, l’Alsace et la Lor­raine. Ces annexions, réa­li­sées sur des argu­ments juri­diques contes­tables, sus­citent une indi­gna­tion dans toute l’Europe et une ébauche d’alliance mili­taire anti­fran­çaise, appe­lée ligue d’Augsbourg, se des­sine. Tou­te­fois Léo­pold Ier n’est pas en mesure de s’opposer à la poli­tique du roi de France. En effet, un dan­ger plus impor­tant venu d’Orient menace le Saint Empire.

Depuis la prise de Constan­ti­nople en 1453, l’Empire otto­man ne cesse de s’étendre. Il contrôle le Magh­reb à l’exception du Maroc, l’Égypte, les lieux saints de La Mecque, Médine et Jéru­sa­lem, inclut Bag­dad et s’étend jusqu’au Cau­case. En Europe, il a sou­mis les ter­ri­toires situés autour de la mer Noire, la Grèce et la pénin­sule bal­ka­nique jusqu’à la Hon­grie. Après l’échec du pre­mier siège de Vienne en 1529, les Turcs assiègent une nou­velle fois la ville en 1683.

L'Empire ottoman à son apogée, vers la fin du XVIe siècle (1600).

Carte : L’Em­pire otto­man à son apo­gée, vers la fin du XVIe siècle (1600).

L’Empire otto­man est un empire musul­man. Il est diri­gé par le sul­tan, qui est aus­si calife, le prince des croyants. La plu­part des hauts fonc­tion­naires sont des esclaves du sul­tan qui a droit de vie et de mort sur eux.

La majeure par­tie de l’armée est com­po­sée de janis­saires, esclaves enle­vés alors qu’ils étaient enfants par­mi les popu­la­tions chré­tiennes des Bal­kans et conver­tis de force à l’islam.

La loi isla­mique, la cha­ria, est appli­quée sous l’œil des théo­lo­giens. Les peuples conquis doivent chan­ger de reli­gion ou accep­ter le sta­tut de dhim­mis impli­quant leur subor­di­na­tion et diverses dis­cri­mi­na­tions (res­tric­tions en matière de liber­tés civiles et reli­gieuses, paie­ment d’un tri­but cen­sé garan­tir aux dhim­mis une protection…).

La reli­gion musul­mane accep­tant la poly­ga­mie, le sul­tan vit dans son palais avec ses nom­breuses concu­bines gar­dées dans le harem par des eunuques. La dis­tinc­tion entre des­cen­dance légi­time et illé­gi­time n’existant pas, tous les enfants du sul­tan étaient des héri­tiers poten­tiels. L’accession au pou­voir d’un nou­veau sul­tan était mar­quée par le fra­tri­cide de ses nom­breux demi-frères.

Face à cette menace, les Euro­péens se découvrent une iden­ti­té com­mune et se ral­lient au Saint Empire romain ger­ma­nique pour défendre la chré­tien­té. L’empereur Léo­pold Ier conclut une alliance, par l’entremise du pape, avec le roi de Pologne Jean Sobies­ki pour pro­té­ger la chré­tien­té. Ils forment une armée de secours pour libé­rer Vienne.

Carte de l'Europe en 1683

Carte de l’Eu­rope en 1683.

Départ d’Eugène pour Ratisbonne

Eugène res­sent ce besoin de défendre la chré­tien­té et convainc son cou­sin Conti ain­si qu’une cin­quan­taine de jeunes nobles de se joindre à lui pour com­battre les Turcs. La chré­tien­té étant en dan­ger, ce n’est pas tra­hir le roi très chré­tien Louis XIV que de com­battre les infi­dèles. Ils partent secrè­te­ment pour l’Autriche. À la décou­verte de cette fuite, l’émotion à la cour de France est consi­dé­rable. La fuite de Conti dans le but de pro­po­ser ses ser­vices au prin­ci­pal adver­saire de son beau-père por­te­rait, si elle abou­tis­sait, un coup très dur au pres­tige du Roi-Soleil, dont toute la poli­tique est orien­tée contre l’Empire. Louis XIV fait donc savoir aux jeunes nobles que, s’ils reviennent, ils seront par­don­nés mais que, s’ils prennent du ser­vice dans l’armée impé­riale, ils seront consi­dé­rés comme traîtres, ban­nis, et leurs biens sai­sis. La mort dans l’âme, Conti et la plu­part des com­pa­gnons d’Eugène rentrent, au contraire d’Eugène déci­dé, quant à lui, à persévérer.

Cette posi­tion de Louis XIV s’explique par l’intérêt poli­tique de la France, en lutte contre les Habs­bourg et optant pour une alliance de revers avec le Grand Turc. Cette alliance indigne toute l’Europe et même de nom­breux nobles fran­çais. Le roi avait pour­tant lut­té contre les Otto­mans aux côtés du Saint Empire lors de la bataille de Saint-Gothard en 1664 et aux côtés des Véni­tiens assié­gés à Can­die, au cours de la conquête otto­mane de la Crète.

Eugène arrive à Ratis­bonne, où séjourne l’empereur Léo­pold Ier qui a dû fuir Vienne. Les nou­velles sont mau­vaises : l’armée impé­riale a dû se replier en Mora­vie et l’armée otto­mane a com­men­cé le siège de Vienne. L’empereur l’autorise à ser­vir dans les troupes impé­riales comme gen­til­homme volon­taire. Eugène rejoint donc l’armée char­gée de secou­rir Vienne.

Guerre contre les Turcs

Sa pre­mière expé­rience du com­bat est la bataille du Kah­len­berg en 1683, qui per­met de lever le siège de Vienne. Il s’y dis­tingue notam­ment lors de la pour­suite de l’armée turque lorsqu’il stoppe une contre-offen­sive turque et per­met au roi de Pologne Jean Sobies­ki, qui s’était impru­dem­ment avan­cé, de retrou­ver le gros des forces impé­riales. Au cœur de l’action, il com­bat l’épée à la main. Cette habi­tude ne le quit­te­ra pas.

Le siège levé, une série de cam­pagnes annuelles com­mence pour repous­ser les Otto­mans. Les com­bats se dérou­le­ront le long du Danube, s’arrêtant à chaque hiver lorsque les rigueurs du cli­mat obligent à ces­ser les hostilités.

La cam­pagne de 1683 repousse les Turcs et se ter­mine par la prise de la for­te­resse de Dràn par les forces impé­riales. La même année, le sul­tan fait étran­gler son vizir Kara Mus­ta­fa pour le punir de son échec devant Vienne.

La guerre contre les Turcs mobi­li­sant toutes les forces de l’Empire, Léo­pold Ier négo­cie et signe la trêve de Ratis­bonne en 1684 : les ter­ri­toires « réunis » à la France demeu­re­ront sous admi­nis­tra­tion fran­çaise pen­dant vingt ans. Cet accord ne règle rien car ni Léo­pold Ier ni les princes alle­mands ne sont déci­dés à aban­don­ner à Louis XIV des ter­ri­toires alle­mands indû­ment annexés.

En 1684, Venise rejoint l’Empire et la Pologne dans sa lutte contre la Sublime Porte pour consti­tuer la Sainte-Ligue, qui sera ren­for­cée par la Rus­sie en 1686. Venise por­te­ra ses efforts dans le Pélo­pon­nèse, la Rus­sie en Cri­mée et à Azov, et le Saint Empire et la Pologne sur l’espace danubien.

Eugène fait enga­ger ses cou­sins et amis fran­çais dans son régi­ment. L’armée impé­riale ras­semble en effet des Euro­péens de toutes natio­na­li­tés : Alle­mands, Polo­nais, Savoyards, Croates et un grand nombre de Français.

La cam­pagne de 1684 vient buter contre Pest, dont le siège est un échec et au cours duquel Eugène est bles­sé d’un coup de mous­quet. S’étant si bien dis­tin­gué, il est nom­mé colo­nel com­man­dant d’un régi­ment de dra­gons (envi­ron six cents hommes). C’est le début d’une ascen­sion et l’apparition d’un génie mili­taire. Eugène pas­se­ra colo­nel à vingt ans, géné­ral à vingt-deux ans, che­va­lier de la Toi­son d’or et Feld­mar­schall-Lieut­nant (géné­ral de divi­sion) à vingt-quatre ans avant de deve­nir le per­son­nage le plus impor­tant de l’Empire après l’empereur lors de la guerre de Suc­ces­sion d’Espagne.

La cam­pagne de 1685, quant à elle, abou­tit à la prise de la for­te­resse de Neuhaüsel.

La même année, en France, Louis XIV com­met l’erreur de révo­quer l’édit de Nantes : cette into­lé­rance entraîne l’émigration de deux cent mille pro­tes­tants hors du royaume vers la Prusse, l’Angleterre, la Hol­lande et la Suisse avec leurs capi­taux et leurs savoir-faire.

En 1686, Buda et Pest sont assié­gées. Le com­man­de­ment de l’ensemble des régi­ments de cava­le­rie est confié à Eugène qui s’empare de la ville de Pest tan­dis que le reste de l’armée prend la cita­delle de Buda. Ain­si est libé­rée Buda­pest, occu­pée par les Turcs depuis 141 ans.

Reprise du château de Buda en 1686, par Charles V duc de Lorraine (à cheval à gauche) et Eugène prince de Savoie (à cheval à droite). Huile sur toile de Benczúr Gyula (1896) exposée à la galerie nationale hongroise, Budapest. Crédits : Creative Commons.

Reprise du châ­teau de Buda en 1686, par Charles V duc de Lor­raine (à che­val à gauche) et Eugène prince de Savoie (à che­val à droite). Huile sur toile de Benczúr Gyu­la (1896) expo­sée à la gale­rie natio­nale hon­groise, Buda­pest. Cré­dits : Crea­tive Commons.

En 1687, l’armée impé­riale com­man­dée par Charles de Lor­raine affronte les Turcs com­man­dés par le grand vizir Sari Süley­man Pacha à Har­san et à Siclos lors de la deuxième bataille de Mohács. Les deux armées comptent 60 000 hommes. La bataille est gagnée par l’action de la cava­le­rie impé­riale sous le com­man­de­ment d’Eugène, qui aura son che­val tué sous lui et sera bles­sé à la main par une flèche. Les pertes otto­manes s’élèvent à 10 000 hommes alors que les Impé­riaux ne comptent que 600 morts.

Cette vic­toire per­met une libé­ra­tion presque totale de la Hon­grie et pro­voque une grave crise dans l’Empire otto­man. Le grand vizir Sari Süley­man Pacha est exé­cu­té et le sul­tan Meh­med IV est détrô­né au pro­fit de son frère Soli­man II.

La cam­pagne de 1688 a pour objec­tif de s’emparer de la for­te­resse de Bel­grade. Le siège est en par­tie diri­gé par Eugène. La Sainte-Ligue est aidée par les Serbes ortho­doxes qui se révoltent contre leurs oppres­seurs musul­mans. Mal­gré une résis­tance achar­née des Turcs, la ville finit par être prise. Eugène est bles­sé au cours d’une attaque qu’il condui­sait. Frap­pé à la tête par un janis­saire et pro­té­gé par son casque, il a d’un coup d’épée trans­per­cé son agres­seur mais a alors été tou­ché par une balle de mous­quet au-des­sus du genou. On craint l’amputation et il est éva­cué vers Vienne. Trois mois après sa bles­sure, la balle et les éclats sont enfin extraits de sa jambe, ain­si sau­vée de l’amputation.

La prise de Bel­grade sou­lève un grand enthou­siasme en Europe. Le pape rêve de la libé­ra­tion des peuples euro­péens sous domi­na­tion otto­mane, voire de la prise de Constan­ti­nople, la res­tau­ra­tion de Byzance et la Croix trô­nant à nou­veau sur Sainte-Sophie.

Entrée en guerre de la France – Début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg

Quatre jours après l’annonce de la prise de Bel­grade, Louis XIV pro­fite de la concen­tra­tion des forces de l’Empire à l’Est pour faire fran­chir le Rhin à ses troupes et enva­hir le Pala­ti­nat sans décla­ra­tion de guerre. Son but est d’annexer le Pala­ti­nat, dont le prince-élec­teur vient de mou­rir sans héri­tier direct.

Cette agres­sion oblige le Saint Empire à décla­rer la guerre à la France. L’Angleterre et la Hol­lande, diri­gées par Guillaume d’Orange choi­sissent de s’allier aux Impé­riaux pour s’opposer à l’expansionnisme fran­çais et main­te­nir la balance du pou­voir en Europe.

C’est le début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg qui oppose le Saint Empire, l’Angleterre, la Hol­lande, la Savoie, l’Espagne et la Suède à la France.

Désor­mais, une guerre sur deux fronts com­mence pour l’Empire : le front ouest face à la France avec les alliés de la Ligue d’Augsbourg et le front est avec la Sainte-Ligue face aux Turcs.

Sur le front occi­den­tal, les com­bats ont lieu sur le Rhin, en Bel­gique et en Ita­lie, et les meilleures troupes, dont celles d’Eugène, y sont envoyées. Des com­bats ont aus­si lieu sur mer entre les marines fran­çaises et anglaises, et dans les colo­nies. Sur le front orien­tal, les Impé­riaux doivent se rési­gner à adop­ter une stra­té­gie défensive.

Eugène sera d’abord char­gé de cou­vrir la ligne entre le Rhin et Baden-Baden avant d’être envoyé sur le front ita­lien en Savoie.

La guerre de la Ligue d’Augsbourg dure­ra de 1688 à 1697. Pen­dant ces neuf ans de cam­pagne, Louis XIV et les alliés évitent les grandes batailles déci­sives et les fronts bougent assez peu.

À l’Est, les Otto­mans diri­gés par le vizir Mus­ta­fa Köprülü pro­fitent de leur supé­rio­ri­té numé­rique et du sou­tien finan­cier de Louis XIV pour rem­por­ter une série de suc­cès et reprendre une par­tie des ter­ri­toires per­dus depuis le siège de Vienne. Jean Sobies­ki meurt lors des com­bats en 1690. La même année, Bel­grade est reprise par les Otto­mans et trente-six mille familles serbes crai­gnant les repré­sailles vont cher­cher refuge en Hon­grie et en Croa­tie, un épi­sode appe­lé le Grand Exode serbe.

Le sul­tan Soli­man II meurt d’hydropisie en 1691 et Ahmed II lui suc­cède. L’avancée turque est stop­pée par le mar­grave Louis de Bade lors la vic­toire de Slan­ka­men en 1691, au cours de laquelle le vizir Mus­ta­fa Köprülü trouve la mort.

Paja Jovanović (1859–1957), La migration des Serbes (1690), huile sur toile, 1896, Pančevo Museum.

Paja Jova­no­vić (1859–1957), La migra­tion des Serbes, 1896, huile sur toile, Panče­vo Museum. 

En 1692 a lieu la bataille de la Hougue, qui voit la marine fran­çaise sévè­re­ment bat­tue par la flotte anglo-hollandaise.

En 1695, le Sul­tan Ahmed II meurt après seule­ment trois ans et sept mois de règne. Mous­ta­pha II lui succède.

En 1696, le tsar Pierre le Grand lance une cam­pagne contre les Tatars de Cri­mée, alliés aux Otto­mans. Pour s’emparer de la ville d’Azov, port impor­tant de la mer Noire, il fait construire la pre­mière flotte de guerre russe. La ville est prise la même année.

Retour d’Eugène sur le front est et bataille de Zenta

En 1697, Eugène demande à par­tir pour le front est : il est nom­mé pour la pre­mière fois géné­ral en chef de l’armée impé­riale en Hon­grie. Il y trouve une armée dans un état effroyable, proche de la révolte, avec de nom­breux malades, peu de réserves de nour­ri­ture et des soldes impayées depuis de nom­breux mois. L’empereur lui inter­dit toute offen­sive. Sa prio­ri­té est de tenir ses posi­tions et de remettre l’armée sur pied phy­si­que­ment et moralement.

Eugène met son armée en marche le 27 juillet vers Peter­war­dein. Le 17 août, il apprend que le sul­tan Mous­ta­pha II avec son armée a fran­chi le Danube près de Pan­ce­vo, à l’est de Bel­grade. Eugène n’a pas le choix : sa prio­ri­té est de bar­rer la route du Nord au sul­tan car son avan­cée dans cette région pour­rait mener à la perte de toute la Hon­grie. Une course-pour­suite vers le nord s’engage entre l’armée du sul­tan et l’armée d’Eugène, dans une région maré­ca­geuse cou­pée par le Danube et la rivière Theiss et dont les ponts ont été détruits par les cava­liers turcs pour ralen­tir l’avancée d’Eugène. Mous­ta­pha II trompe Eugène en diri­geant son armée vers le nord avant de rebrous­ser che­min, de fran­chir la Theiss et de prendre le châ­teau de Titel. L’armée otto­mane menace main­te­nant de remon­ter le Danube. Pour s’y oppo­ser, Eugène fait faire demi-tour à son armée et par­vient par une manœuvre auda­cieuse à dou­bler l’armée du sul­tan en la lon­geant pen­dant trois kilo­mètres sans que celui ne s’en aper­çoive, cela dans le but de se posi­tion­ner pour pro­té­ger la for­te­resse de Peter­war­dein. Les Turcs sont sidé­rés de trou­ver l’armée impé­riale face à eux alors qu’elle était signa­lée beau­coup plus au nord. Le sul­tan décide alors de diri­ger son armée vers le nord par la rive droite de la rivière Theiss.

Eugène le pour­suit sur la rive gauche. La cap­ture d’un pri­son­nier turc per­met d’apprendre que le sul­tan a déci­dé de fran­chir la Theiss à Zen­ta. Eugène fait mar­cher son armée vers Zen­ta, où il sur­prend l’armée turque au moment même où elle fran­chit la rivière. Il est déjà deux heures de l’après-midi, il ne reste alors plus que trois heures trente avant le cou­cher du soleil. L’armée d’Eugène va com­battre à un contre trois.

Eugène déploie son armée de manière à encer­cler la tête de pont des Turcs. Mais sou­dain près de deux mille spa­his (les cava­liers turcs) attaquent dans le but d’empêcher l’armée impé­riale de ter­mi­ner sa manœuvre d’encerclement. Eugène prend la tête des dra­gons et se lance sur les spa­his qu’il refoule dans leurs retranchements.

Il com­mande ensuite à son aile gauche de se retour­ner vers la droite et à son aile droite d’agir de même vers la gauche. L’attaque impé­riale a lieu sur la tête de pont turque.

Aux deux ailes, des bancs de sable per­mettent aux Impé­riaux de prendre sous leur feu l’arrière de la tête de pont. Il en résulte une panique dans l’armée turque. L’unique pont est vite encom­bré : les uns se jettent à l’eau et se noient, les autres sont mas­sa­crés. Les sol­dats d’Eugène se mettent alors à avan­cer et, après un féroce corps à corps, ils fran­chissent les tran­chées otto­manes. Le flanc droit d’Eugène par­vient même à s’infiltrer entre le flanc gauche des Otto­mans et le pont, cou­pant ain­si leur retraite.

Karl von Blaas, Die Schlacht bei Zenta 1697

Ci-des­sus : deux tableaux repré­sen­tant la bataille de Zen­ta. Celui du haut, auteur incon­nu. Celui du bas, Karl von Blaas (1863, Kuns­this­to­risches Museum, Vienne).

Le car­nage dure jusqu’à dix heures du soir. À l’aube, on se rend compte de l’étendue de la vic­toire. On éva­lue le nombre des tués de l’armée turque à plus de trente mille dont le grand vizir, alors que les Impé­riaux ne comptent que cinq cents tués. Mous­ta­pha II a pris la fuite vers Bel­grade avec deux mille res­ca­pés. Le butin trou­vé dans le camp turc est considérable.

Conséquences de la bataille de Zenta : Traités de Ryswick et de Karlowitz

Eugène entre de plain-pied dans la gloire. Il a réus­si à res­tau­rer l’ordre et la dis­ci­pline et à rendre confiance à ses sol­dats, et il a exploi­té l’unique occa­sion de détruire une armée plus nom­breuse que la sienne au prix de pertes mini­males. Il devient un héros dans l’Empire. Pre­nant soin de ses sol­dats, il réclame avant toute chose que leurs soldes soient ver­sées. L’empereur Léo­pold Ier le récom­pense mal­gré sa déso­béis­sance à ses ordres.

Cette cam­pagne aura aus­si per­mis à soixante-seize mille familles chré­tiennes de Ser­bie d’échapper au joug des Turcs en rejoi­gnant la Hon­grie lors d’une deuxième grande migra­tion serbe.

Le 21 sep­tembre 1697, le trai­té de Rys­wick met un terme à la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Louis XIV doit res­ti­tuer tous les ter­ri­toires réunis mais garde Stras­bourg. Il sus­pend son alliance de revers avec les Turcs.

La vic­toire de Zen­ta et la fin du sou­tien de Louis XIV per­mettent à la Sainte-Ligue de négo­cier en posi­tion de force le trai­té de paix de Kar­lo­witz en 1698. Ce trai­té contraint la Sublime Porte à renon­cer à la Hon­grie, occu­pée depuis presque deux siècles, ain­si qu’à la Tran­syl­va­nie qui reviennent à l’Empire, à la Podo­lie qui échoit à la Pologne, et au Pélo­pon­nèse qui revient, lui, à Venise.

La Rus­sie signe­ra la paix deux ans plus tard par un trai­té qui lui per­met­tra d’obtenir les villes d’Azov et de Taganrog.

En 1698, l’Empire connaît enfin la paix mais elle sera éphémère.

Alexandre de Sal­vert — Pro­mo­tion Roi Arthur