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Ermengarde de Narbonne (1127 ? – 1196)

Une biographie d'Ermengarde de Narbonne, éminente figure politique de l’Occitanie médiévale et protectrice des troubadours.

Ermengarde de Narbonne (1127 ? – 1196)

« A mon Tort‑n’avetz en Narbonne
J’envoie mes Salutations, bien qu’elle soit loin,
Et qu’elle sache que je la verrai bientôt
Si de plus grands dessins ne me gardent pas au loin.
Que le Seigneur qui a créé toute chose
Conserve son corps tel qu’il l’a fait,
Qu’elle maintienne mérite et joie vraie
Lorsque tous les autres les abandonnent. »

Ces quelques vers furent rédigés durant le XIIe siècle par le ménestrel Peire Rogier (The Poems of the Troubadour Peire Rogier, Peire Rogier, Derek E. T. Nicholson, Manchester University Press, 1976). Le poète rend hommage à un personnage fictif, « Tort‑n’avetz », qui n’est autre que la vicomtesse Ermengarde de Narbonne, éminente figure politique de l’Occitanie médiévale et protectrice des troubadours. Bien que son nom soit quelque peu tombé dans l’oubli, Ermengarde de Narbonne a joué un rôle majeur sur l’échiquier politique complexe que constitue l’Occitanie au Moyen Âge. Pourtant, rien ne prédisposait la vicomtesse à ce statut.

Née vers 1127–1129, Ermen­garde est la fille du vicomte de Nar­bonne Ayme­ri II et d’Ermengarde de Ser­vian, dont la famille est affi­liée aux puis­sants sei­gneurs de Mont­pel­lier. En 1134, son père meurt au cours de la bataille de Fra­ga, alors qu’il affron­tait les troupes almo­ra­vides au côté du roi d’Aragon, Alphonse Ier le Batailleur. Le vicomte n’ayant aucun des­cen­dant mâle pour lui suc­cé­der, Ermen­garde devient de fac­to l’héritière de la vicom­té de Nar­bonne, alors qu’elle n’a que cinq ans. Le choix du futur époux de cette très jeune vicom­tesse sus­cite des ten­sions diplo­ma­tiques dans un contexte poli­tique extrê­me­ment agi­té. En effet, le monde occi­tan est secoué par « la Grande Guerre méri­dio­nale », qui a oppo­sé les comtes de Tou­louse aux comtes de Bar­ce­lone de 1098 à 1195. Le casus bel­li de ces affron­te­ments est simple : ces deux grandes familles ne cessent de se dis­pu­ter le contrôle du Midi tou­lou­sain, met­tant en œuvre tout un jeu d’alliances impli­quant de grands noms de l’aristocratie médié­vale comme les vicomtes de Tren­ca­vel, les comtes de Poi­tiers, deve­nus ducs d’Aquitaine, les comtes de Rodez, les sei­gneurs de Mont­pel­lier ain­si que les comtes de Foix. Dans cette lutte d’influences, le contrôle de Nar­bonne est un enjeu cru­cial. Cette ville com­mer­ciale consti­tue un atout ter­ri­to­rial de taille, puisqu’elle se situe à une posi­tion de car­re­four entre le royaume d’Aragon au sud, le domaine des vicomtes de Tren­ca­vel à l’ouest et le com­té de Tou­louse au nord. Par ailleurs, Nar­bonne est une cité por­tuaire opu­lente : elle béné­fi­cie d’un com­merce flo­ris­sant car elle dis­pose d’une ouver­ture sur l’ensemble de la Médi­ter­ra­née.

Conscient de l’importance de cet atout ter­ri­to­rial, le comte de Tou­louse Alphonse Jour­dain pro­fite de la mino­ri­té d’Ermengarde de Nar­bonne pour se rendre maître de Nar­bonne en 1139 grâce à l’appui de l’archevêque de la cité, Arnaud de Léve­zou. Le comte patiente jusqu’à ce que la vicom­tesse atteigne l’âge nubile avant qu’un contrat de mariage ne soit rédi­gé le 21 octobre 1142 afin de les unir. Ce mariage est vécu comme un véri­table affront par le comte de Bar­ce­lone car il remet en cause un équi­libre ter­ri­to­rial et poli­tique dure­ment éta­bli. Une coa­li­tion est mise en place afin de libé­rer Ermen­garde d’Alphonse. Le mariage est rapi­de­ment dis­sous, puis la jeune vicom­tesse est mariée à Ber­nard d’Anduze. Ce der­nier est le cou­sin ger­main d’Ermengarde et a qua­rante ans au moment des épou­sailles. C’est un proche allié des vicomtes de Tren­ca­vel, pos­sé­dant des terres au nord de Nîmes, ain­si qu’un cou­sin appar­te­nant à la famille des sei­gneurs de Mont­pel­lier. Le mariage est à peine célé­bré que Ber­nard sort de la vie d’Ermengarde, la lais­sant à la tête de Nar­bonne.

Dès lors, de simple pion, la vicom­tesse devient une pièce maî­tresse sur l’échiquier poli­tique occi­tan. Durant près d’un demi-siècle, Ermen­garde de Nar­bonne s’affirme dans le jeu des alliances diplo­ma­tiques. À quelques excep­tions près, elle reste fidèle aux alliés qui lui ont per­mis de s’extirper du joug impo­sé par son pre­mier mari, Alphonse Jour­dain. La vicom­tesse inter­vient dans chaque crise mili­taire ou diplo­ma­tique sus­cep­tible de nuire aux inté­rêts de Nar­bonne.

En 1148, elle épaule le comte de Bar­ce­lone dans le siège de Tor­to­sa. En 1153, Ray­mond Ier de Tren­ca­vel est fait pri­son­nier par le comte Ray­mond V de Tou­louse. Le pri­son­nier confie sa femme et ses enfants à la garde du comte de Bar­ce­lone et tient à ce que son fils soit confié à Ermen­garde et à per­sonne d’autre. En 1157, elle fait par­tie de la coa­li­tion for­mée par Alié­nor d’Aquitaine et Hen­ri II Plan­ta­ge­nêt, au côté de Ray­mond Ier Tren­ca­vel et du comte de Bar­ce­lone Rai­mond Béren­ger IV. Le but affi­ché par cette grande alliance est clai­re­ment affi­ché : ren­ver­ser le comte Ray­mond V et s’emparer du com­té de Tou­louse. Ray­mond V fait appel au roi de France Louis VII afin de le sou­te­nir, et Hen­ri II retire ses troupes.
Dans le conflit oppo­sant le comte de Bar­ce­lone à la puis­sante famille pro­ven­çale des Baux pour la suc­ces­sion du com­té de Pro­vence, Ermen­garde inter­vient en tant que média­trice envoyée par le comte de Bar­ce­lone afin de négo­cier avec Sté­pha­nie des Baux la red­di­tion de sa famille. En 1162, elle mène la milice nar­bon­naise aux côtés des armées cata­lanes sou­te­nues par les Tren­ca­vel pour assié­ger la ville de Baux et stop­per toute vel­léi­té d’ambition poli­tique de la part de cette famille.

En tant que vicom­tesse de Nar­bonne, la pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale d’Ermengarde est de tout mettre en œuvre afin de pro­té­ger les inté­rêts de sa ville. Elle est à la tête d’une cité très pros­père grâce à sa posi­tion géo­gra­phique avan­ta­geuse : c’est une porte ouverte sur la Médi­ter­ra­née et ses routes com­mer­ciales. Le port et le mar­ché de Nar­bonne voient affluer grand nombre de mar­chan­dises telles que des dattes, des draps, des four­rures, du vin, des épices (notam­ment du safran, du poivre, du gin­gembre) ain­si que de l’étain, du cuivre et du fer. La vicom­tesse pos­sède en outre des mou­lins, des étangs, des marais et des champs aux abords de la ville, sans oublier des droits sur les mines d’or et d’argent situés à la Voute. Le fort poten­tiel éco­no­mique de cette cité por­tuaire sus­cite grand nombre de convoi­tises : de ce fait, Ermen­garde doit se battre afin de se main­te­nir à la tête de sa cité. Ses prin­ci­paux rivaux sont les arche­vêques de Nar­bonne qui se sont suc­cé­dé à la tête de la ville, se pro­cla­mant cosei­gneurs de la ville au même titre qu’elle.

Néan­moins, toutes ces luttes de pou­voir n’ont jamais empê­ché la vicom­tesse d’entretenir l’une des cours les plus brillantes du Lan­gue­doc. Juristes et méde­cins œuvrent sous son mécé­nat, dont maître Géraud le Pro­ven­çal, auteur de la Sum­ma Tren­cen­sis, réunis­sant des com­men­taires à pro­pos du Code Jus­ti­nien. En outre, à l’époque où la fin’amor connaît un franc suc­cès dans les milieux aris­to­cra­tiques occi­tans, Ermen­garde s’érige en pro­tec­trice des trou­ba­dours en accueillant grand nombre d’entre eux à sa cour. Quelques grands noms de l’amour cour­tois séjournent à Nar­bonne, et font l’éloge de la vicom­tesse dans leurs chan­sons. Par­mi ces trou­ba­dours célèbres, on trouve Ber­nard de Ven­ta­dour, Peire Rogier, Giraut de Bor­nelh, Peire d’Alvernhe et la trou­baï­ritz Aza­laïs de Por­cai­ragues. La Saga des Orca­diens (Ork­neyin­ga saga), rédi­gée au XIIIe siècle, semble faire éga­le­ment allu­sion à la vicom­tesse. On raconte que le jarl Ragn­vald Kali Kols­son aurait fait étape à Nar­bonne alors qu’il se ren­dait en pèle­ri­nage à Jéru­sa­lem et aurait eu une liai­son avec la vicom­tesse. Dif­fi­cile de démê­ler le mythe de la réa­li­té dans ce récit, mais il n’en demeure pas moins que la renom­mée d’Ermengarde semble dépas­ser les fron­tières lan­gue­do­ciennes.

Non contente d’exercer une influence poli­tique et cultu­relle majeure, Ermen­garde de Nar­bonne s’est atta­chée, comme la plu­part des femmes nobles de son temps, à effec­tuer grand nombre de dona­tions reli­gieuses. Le plus connu de ces legs concerne l’abbaye de Font­froide. Fon­dée en 1093 par le père d’Ermengarde, le vicomte Ayme­ri II, l’abbaye est rat­ta­chée à l’ordre des Cis­ter­ciens vers1145. En 1157, la vicom­tesse fait don à la fon­da­tion d’un vaste ensemble de terres entou­rant le monas­tère. Cette dona­tion contri­bue à faire de Font­froide l’une des abbayes les plus puis­santes d’Europe occi­den­tale. Bien qu’Ermengarde ne soit pas enter­rée dans cette abbaye, ses héri­tiers le sont jusqu’à l’inhumation du der­nier vicomte de Nar­bonne en 1422, révé­lant ain­si la fonc­tion de nécro­pole vicom­tale jouée par Font­froide. Ce site, rat­ta­ché au nom de la vicom­tesse et à ses héri­tiers, semble immuable et invin­cible à l’usage des années. Situé non loin du mont des Cor­bières, ses deux avant-cours, construites au XVIIIe siècle, sont encore visibles. Le monas­tère a éga­le­ment conser­vé son cou­loir des convers, un cloître tout a fait remar­quable ain­si que sa salle du cha­pitre. Tout autour de ces murs aus­tères, se dresse un jar­din majes­tueux, per­met­tant une pro­me­nade tota­le­ment hors du temps et hors du monde…

La fin de la vie d’Ermengarde est mar­quée par une triste iro­nie : celle qui avait su contrer toutes les dupe­ries et attaques venant des autres familles rivales ne vit pas venir la tra­hi­son au sein de son propre clan. N’ayant jamais eu d’enfant, la vicom­tesse désigne comme suc­ces­seur son neveu Pedro de Lara. Trop impa­tient d’accéder au pou­voir, ce der­nier s’attribue le titre de vicomte à par­tir de 1192 et se com­porte comme s’il avait déjà tous les pou­voirs sei­gneu­riaux. Ermen­garde est chas­sée de la ville et tous ses alliés de longue date la délaissent au pro­fil de son neveu. Elle meurt en 1196, exi­lée en Rous­sillon et aban­don­née de tous. Celle qui fut l’une des femmes de pou­voir les plus puis­santes d’Occitanie repose aujourd’hui dans l’ancienne com­man­de­rie tem­plière du Mas-Dieu, près de Per­pi­gnan.

Même si le nom d’Ermengarde de Nar­bonne est long­temps tom­bé dans l’oubli, il est inté­res­sant de consta­ter à quel point le par­cours de cette femme fas­cine par l’héritage poli­tique qu’elle lègue à ses suc­ces­seurs, son dévoue­ment sans faille à la cité nar­bon­naise et l’image de femme idéale trans­mis par les trou­ba­dours à tra­vers les siècles.

Anne-Sophie B. — Pro­mo­tion Léo­ni­das

Bibliographie

  • Fre­dric L. Cheyette, Ermen­garde de Nar­bonne et le Monde des Trou­ba­dours, 2006, éd. Per­rin
  • Fré­dé­ric Sar­tiaux, Font­froide, une abbaye cis­ter­cienne en pays cathare, 2015, éd. Domi­nique Gué­niot

Pho­to : planche (détail) tirée du Codex Manesse (ca 1310 — 1340), contem­po­rain d’Er­men­garde de Nar­bonne dont il n’existe pas de por­trait connu. Source : Wiki­me­dia