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Ce que la puissance doit à l’économie

Texte de Pascal Gauchon, publié dans le hors-série de Livr'Arbitres, VIIIème colloque annuel de l'Institut Iliade, samedi 29 mai 2021.

Ce que la puissance doit à l’économie

« La société toute entière repose sur l’industrie ». Pour le comte de Saint-Simon, si du jour au lendemain tous les souverains, tous les hommes politiques et tous les aristocrates disparaissaient, rien de fondamental ne changerait. Alors que si les savants, les techniciens et les entrepreneurs mouraient tous, la société s’effondrerait. C’est l’économie qui la soutient et qui est la vraie source de toute puissance, même si la quête de la puissance n’est pas une préoccupation de Saint-Simon et de ses disciples.

À première vue, économie et puissance ne sont pas de même nature et ne se situent pas sur le même plan. La première étudie comment gérer au mieux son domaine à toutes les échelles, qu’il soit aussi modeste qu’une maison ou aussi vaste qu’un Empire ; les économistes modernes la comprennent comme la science de la rareté – traduisez comment faire le plus possible avec peu. La seconde a pu être définie comme la capacité à pouvoir ce que l’on veut. La première se concentre sur l’aspect matériel des choses, la seconde sur les rapports de force – Raymond Aron rappelait que la puissance est une relation humaine, elle est en ce sens profondément politique. Quand les saint-simoniens, au XIXème siècle, voulaient remplacer la politique par l’administration des choses, ils définissaient un nouveau rapport entre économie et puissance. Ce nouveau rapport est-il une réalité ?

Dans la philosophie antique, les relations entre économie et puissance semblent modestes ; mais elles sont bien présentes dans l’histoire antique.

Aristote distingue l’économie, bonne gestion de la maison et de la cité, de la chrématistique, accumulation indéfinie de richesses pour elles-mêmes. Il condamne la seconde, et sa condamnation se retrouve chez Saint Thomas, puis d’une certaine façon chez Marx ou Keynes.

La tripartition de la société correspond à cette philosophie. La troisième classe, celle des producteurs, permet à la cité d’être auto-suffisante. De ce point de vue, elle contribue à son indépendance comme la classe des guerriers tandis que celle des prêtres définit « ce que l’on veut », donc les horizons de la cité et son identité. L’économie contribue en même temps à sa puissance et en fixe la limite puisque l’idéal des cités grecques est autarcique. Pas besoin de ressources considérables semble-t-il, l’hoplite, guerrier citoyen, se procure lui-même sa lance, sa cuirasse, son casque.

Pourtant la Grèce antique n’a pas toujours été en conformité avec cette vision qui privilégiait l’équilibre. L’expansionnisme d’Athènes en témoigne qui visait à contrôler les routes maritimes et le commerce.

Athènes a été vaincue par Sparte, que les philosophes antiques comme Platon préféraient. Elle est restée un modèle jusqu’auprès des révolutionnaires français, sa puissance reposait sur ses soldats-citoyens, appelés homoioi, c’est-à-dire égaux. Sparte bannissait la richesse et interdisait la monnaie comme toute forme de luxe – le plat de base était le brouet. Chez elle l’’économie n’avait aucun rapport semble-t-il avec la puissance, cette dernière reposant toute entière sur la moralité de ses citoyens et sur leur éducation. Les jeunes Spartiates étaient affamés, contraints de voler pour se nourrir et lourdement condamnés s’ils étaient pris, au point que l’un d’entre eux qui avaient dérobé un renard et l’avait caché sous son manteau s’est laissé dévorer par l’animal plutôt que de le relâcher ou d’avouer, c’est ce que dit la légende. Pour être puissant, faut-il être pauvre ?

Pourtant l’entretien de son armée dépendait du travail des hilotes, ces esclaves utilisés pour les travaux des champs. Pire pour vaincre Athènes il fallut construite une flotte, et c’est l’or du Grand Roi des Perses qui le fournit.Et du coup quelques-uns de ses généraux furent corrompus, comme Lysandre, le vainqueur d’Athènes.

Chassez l’économie par la porte, elle revient par la fenêtre. Avant d’emprunter le grand escalier.

Avec le temps l’économie est devenue de plus en plus décisive.

De nombreux éléments l’expliquent. Citons les plus importants.

  • La révolution militaire du XVIème siècle qui nécessite des armées de plus en plus nombreuses, des armes de plus en plus complexes, des impôts de plus en plus lourds.
  • Le rôle d’Etats beaucoup plus vastes que les cités grecques. De nouvelles idées se répandent qui en font les garants de la souveraineté, avec Hobbes ou Jean Bodin.
  • L’apparition du capitalisme qui prône l’accumulation de richesses et la formation d’une économie monde. L’économie ressemble de plus en plus à la chrématistique dont parlait Aristote.
  • Les mondialisations, qui en sont la conséquence, et qui s’enchaînent.
  • Le développement des idéologies qui accompagnent ces changements. Les libéraux parlent de « doux commerce » : chacun peut se procurer ce dont il a besoin grâce aux échanges, la paix en est la conséquence naturelle croit-on. À quoi servirait la puissance, dont la fonction selon Pascal est de protéger, puisqu’il n’est plus besoin de protection dans ce monde interdépendant ?
  • Plus récemment le développement des armes nucléaires qui semble rendre impossible les guerres entre grandes nations. Edward Luttwak lance en 1997 la revue Géo-économie pour signifier que la guerre est remplacée par la compétition économiques.

En fait la puissance n’a pas disparu, mais elle serait devenue purement économique. D’ailleurs de nouvelles forces qui relèvent de la troisième fonction s’imposent à côté des Etats, comme les firmes multinationales dont les premiers doivent de plus en plus tenir compte. L’économie est partout.

  • Elle finance toutes les autres formes de puissance, puissance militaire ou puissance « douce » (Soft Power).
  • Elle provoque des ruptures décisives grâce à l’innovation qu’elle génère. L’ouvrage de Pierre Buhler, La puissance au XXIème siècle, fait de cette dernière le moteur de l’histoire.
  • Elle fournit des armes contre l’adversaire, par exemple grâce aux embargos.
  • Elle constitue un champ de bataille privilégié : il s’agit de s’approprier les ressources rares, et d’en priver les autres.

Une manifestation spectaculaire de cette puissance de l’économie est en effet la « guerre économique », « cette guerre d’un nouveau genre dont les entreprises forment les armées et les chômeurs les victimes » selon la formule de Bernard Esambert en 1971.

Remontons le temps jusqu’au XVIIème siècle. Les premiers théoriciens de la guerre économique pourraient bien être les mercantilistes, les grands adversaires des premiers libéraux. Selon eux, il existait des ressources indispensables à la puissance et à la richesse des nations.  Ces ressources vitales pour les États étaient constituées par les métaux précieux, or et argent. Le contexte, qui est celui d’une forte pénurie de ces métaux précieux, au XVIIème siècle, est essentiel.

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis inondent la planète de dollars, les firmes pétrolières tirent du sous-sol des masses d’hydrocarbures bon marché, les innovations de la fin du XIXème siècle arrivent à maturité. En un mot les Trente Glorieuses se nourrissent de ressources abondantes que tous les pays occidentaux peuvent se fournir aisément, quoiqu’à des degrés divers. Pourquoi se battre ? En fait le combat continue, mais au second plan, l’affrontement géopolitique entre les blocs occupant le devant de la scène.

C’est en 1991 que Bernard Esambert relance le débat en publiant La Guerre économique. En cette même année 1991, la fin de la guerre froide refermait les portes d’un conflit plus ou moins armé vieux de 44 ans au moins. Le risque de guerre mondiale, qui n’avait jamais totalement disparu pendant cette période, s’évanouissait, la division du monde en deux blocs antagonistes s’effaçait (provisoirement). Ce fait radicalement nouveau ouvre véritablement le XXIème siècle et a trois conséquences majeures.

D’abord, comme le souligne C. Harbulot, les contradictions au sein du monde occidental qui avaient été contenues, dissimulées voire niées mais qui n’avaient pas disparu, peuvent maintenant apparaître au grand jour.

Ensuite les affrontements militaires entre grandes puissances ne sont pas impossibles, sans doute, mais hautement improbables à cause de l’arme atomique. Comment dès lors accroître sa puissance ? Le terrain de l’économie s’impose.

Enfin la mondialisation prend son essor. De nouveaux espaces s’ouvrent au capitalisme non seulement en Europe orientale mais dans les pays en développement qui renoncent à l’isolement économique. Boulimiques, les pays émergents et en particulier la Chine avalent toutes les « ressources rares », matières premières, capitaux, technologies, avec l’appétit d’un Gargantua moderne.

Le début des années 1990 constitue décidément un moment charnière. À peine élu, le président Bill Clinton organise un sommet économique à Little Rock.  Les orateurs décrivent « un monde dans lequel les États, comme les entreprises, sont engagés dans une compétition sauvage sur les marchés mondiaux[1]. » La même année, le secrétaire d’État Warren Christopher déclare officiellement que la « sécurité économique » doit être élevée au rang de première priorité de la politique étrangère des États-Unis d’Amérique. La guerre économique n’est pas nouvelle, sans doute, mais elle prend un nouveau tour.

L’économie, seul fondement la puissance ?

Cette conclusion doit être nuancée. L’économie ne peut pas tout.

  • La puissance militaire reste un absolu indépassable. Même si l’usage de l’arme nucléaire paraît improbable, il ne peut être évacué d’un revers de main négligent. Sinon, pourquoi tant de pays chercheraient-ils à l’acquérir ? Au moment où il récupérait la Crimée et se trouvait exposé aux sanctions, voire aux menaces des pays occidentaux, Poutine se contenta de dire calmement : N’oubliez pas que la Russie possède la bombe atomique. Et les cris baissèrent d’un ton.
  • D’autres formes de puissance ont pris leur essor, comme le Soft Power. Lui aussi entretient des rapports avec l’économie – pensez à Hollywood. Mais il ne se réduit pas à elle.
  • Faire de l’économie une arme peut être anti-économique. Tous les embargos ont nui aux pays qui les décrétaient autant qu’à ceux qui en étaient frappés.
  • L’espoir que la puissance économique soit pacifique s’est estompée, la notion de guerre économique le démontre. Depuis que l’économie est devenue la mesure de toute chose, les guerres n’ont pas disparu, elles sont même devenues de plus en plus brutales. Le très libéral Benjamin Constant, plus lucide que Montesquieu, le pressentait dès 1819 : « La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’atteindre le même but, celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. » L’économie n’est que la continuation de la guerre par d’autres moyens
  • Une question surtout se pose : qui détient la puissance économique ? Les États-nations qui alimentent la compétition pour les ressources rares ? Ou les grandes entreprises ? D’une certaine façon nous sommes revenus au Moyen-Age, quand les armées des grands féodaux pouvaient rivaliser avec les troupes royales. La puissance économique est trop éparpillée, elle ne définit pas le bien commun, elle peut tourner à la chrématistique, à un mouvement perpétuel d’accumulation sans fin, sans véritable objectif.

Il manque à la puissance économique un bras pour la protéger et une tête pour la diriger. La troisième fonction a besoin de la seconde et de la première.

Pascal Gauchon

Notes

[1] L’anecdote est rapportée par Paul Krugman dans son ouvrage La mondialisation n’est pas coupable. Vertus et limites du libre-échange, Paris, La découverte, 2000, p. 7.

Retrouvez les actes du colloque dans le hors-série de la revue littéraire Livr’Arbitres (10 €).