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« Bonnie Prince Charlie », le dernier Stuart

Arrière-petit-fils de Charles 1er d’Angleterre, Charles Edouard Stuart (1720-1788), abandonné de tous à moins de vingt-cinq ans, tentera toute sa vie de reconquérir son royaume. Son épopée tragique marque le crépuscule de l’Écosse indépendante mais contribuera à fournir à l’imaginaire celtique un pan important de sa mémoire et l’un des ferments de son identité.

« Bonnie Prince Charlie », le dernier Stuart

Le jeune Charles Edouard Stuart, « dernier rejeton de tant de rois et de tant d’infortunés », comme le disait Voltaire, va essayer de mettre un terme à la fatalité qui depuis trois cent ans s’est abattue sur sa Maison, dans une ultime tentative pour chasser l’usurpateur hanovrien des trois royaumes de Grande-Bretagne. Mais cet usurpateur a été appelé par ses propres sujets contre la réputation d’absolutisme des Stuart. Presque exclusivement écossaise, l’entreprise de Charles Edouard marque le crépuscule d’un monde gaélique indépendant. Mais il offre paradoxalement à l’imaginaire celtique un pan important de sa mémoire et l’un des ferments de son identité : charmées par cette terre septentrionale faite de brumes et de rochers, émues par le caractère tragique de son épopée, les âmes romantiques s’enflammeront pour ses aventures, car « tout est merveilleux dans cette affaire, sublime et fou, c’est un chant d’Ossian » (Michelet).

« Que les hommes privés qui se plaignent de leurs petites infortunes, jettent les yeux sur ce prince et ses ancêtres (…). On sait assez que son grand-père avait été détrôné par les Anglais, son bisaïeul condamné à mourir sur un échafaud par ses propres sujets, sa quadrisaïeule livrée au même supplice par le Parlement d’Angleterre. »
Voltaire, Précis sur le siècle de Louis XV

Il faut remonter au XVIIe siècle pour comprendre les ressorts des événements qui ont fait trembler le pouvoir anglais dans les années 1740. En 1688, la Glorious Revolution renverse le souverain britannique, Jacques II – Jacques VII pour les Écossais – dont le catholicisme et surtout les tendances absolutistes avaient fini par excéder des Anglais majoritairement passés à l’anglicanisme et partisans d’une monarchie mixte, accordant tout son rôle au Parlement. Contraint d’abandonner le trône à son gendre Guillaume, le roi déchu se réfugie en France, où il mourra après avoir échoué à reprendre pied en Irlande.

Son fils, « le Prétendant », reconnu par Louis XIV comme Jacques III, tentera à son tour mais sans succès de récupérer son trône (1708, 1715, 1719). Mais il comprend que si les monarques catholiques le reconnaissent bien roi « de jure », dans les faits tous s’accommodent de la nouvelle dynastie britannique de Hanovre. Il se retire à Rome et c’est là que son épouse, la princesse polonaise Clémentine Sobieska, lui donne un héritier, Charles-Edouard, en 1720.

L’espoir de la mouvance jacobite

Véritable espoir – « Spes Britannicae » – de la mouvance « jacobite » qui milite, un peu partout en Europe, pour la restauration des Stuart, l’enfant grandit ainsi dans la Ville éternelle, dans un milieu d’intrigants, sous l’œil attentif des espions du ministre britannique Walpole qui se délecte des crises conjugales de ses parents. Seul le départ pour Bologne avec son père assainit l’environnement du jeune prince. Pendant trois ans (1726-1729), lorsque la rigoureuse éducation que lui donne le Prétendant lui en laisse le loisir, il est montré dans les fêtes mondaines, vêtu du tartan écossais, et fait l’admiration de la bonne société italienne, charmée par cet enfant déjà séduisant en dépit d’un caractère difficile. En effet, en grandissant, le « Prince de Galles » se démarque de son père velléitaire et trop attentiste, à qui il reproche d’avoir finalement accepté de n’être qu’un roi sans royaume. Lui se rêve en chef de guerre héroïque et s’impose dans cette perspective une discipline de fer. En attendant son heure, il force l’admiration des exilés jacobites par son ardeur, son énergie et son insatiable ambition.

Au début des années 1740, la conjoncture internationale semble enfin se montrer favorable à la cause des Stuart : les deux acteurs de l’alliance franco-anglaise, Walpole et le cardinal de Fleury, disparaissent de la scène politique au moment où éclate la guerre de Succession d’Autriche. Tandis que la France soutient l’Électeur de Bavière, l’Angleterre opte pour l’archiduchesse Marie-Thérèse. À Versailles, on se souvient dès lors des liens d’amitié liant la couronne des Lys aux Ecossais : toute diversion chez l’ennemi anglais devient intéressante, surtout après la défaite française de Dettingen en Allemagne. Paris se remplit alors de jacobites qui élaborent les projets les plus fous.

« Je veux tenter ma destinée. »

Conscient de l’opportunité qui s’offre à lui, Charles-Edouard s’échappe au début de l’année 1744 durant une partie de chasse dans la campagne romaine pour rejoindre Paris au terme d’une chevauchée rocambolesque. Louis XV refuse de recevoir cet hôte gênant qui se fait appeler le Baron Renfrew ou encore le chevalier Douglas pour tromper les espions de Londres. Mais, en dépit des réticences de certains ministres, une flotte est rassemblée à Dunkerque et s’apprête à traverser la Manche. Elle doit conduire les soldats que les jacobites anglais attendent comme condition préalable à tout soulèvement général. Peine perdue : une tempête réduit à néant le projet de débarquement.

C’est finalement par l’intermédiaire de jacobites irlandais que Charles Edouard entre en contact avec des armateurs nantais qui l’aident à monter une expédition privée qui ne reçoit ni le soutien du roi ni l’aide du Prétendant. Dix-huit mois après son départ de Rome, déguisé en abbé, il s’embarque pour l’Écosse, où il aborde en juillet 1745, aux îles d’Eriskay des Hébrides extérieures.

Les clans les plus importants, désormais trop liés au pouvoir en place dont ils ont accepté les titres et autres gratifications, restent en retrait, mais son arrivée enthousiasme nombre d’Écossais de faible extraction. Alors qu’il arrive les mains vides, sans armes et sans argent, il rassemble bientôt autour de lui une armée de quelques milliers d’hommes, essentiellement des Highlanders dont il aura bien du mal à faire des troupes réglées. Leur traditionnelle indépendance, leur susceptibilité lui imposent de nommer deux lieutenants généraux, le duc de Perth et lord George Murray. Ce dernier, un militaire doué mais colérique, se méfie de la fougue juvénile de Charles-Edouard. Mais il en est à sa troisième insurrection jacobite, et son expérience est précieuse pour un prince d’à peine vingt-cinq ans. Acclamé sous le nom de « Phrionnsa Tearlach », « Bonnie Prince Charlie » en anglais, il s’initie aux mœurs gaéliques et galvanise ses troupes en se proclamant, à Perth, régent de son père désormais Jacques VIII d’Écosse et III d’Angleterre.

L’Écosse ou le Trône ?

Dès le mois de septembre, l’armée jacobite s’empare d’Édimbourg, avant d’enfoncer les lignes hanovriennes par une folle charge des Highlanders, à Prestonpans. Ces premiers succès poussent Louis XV à reconsidérer avec intérêt l’entreprise de Charles Edouard qu’il s’engage à soutenir dans le traité de Fontainebleau – sans pour autant aborder la question précise de la restauration des Stuart. Mais c’est au sein même de l’armée jacobite qu’apparaissent les premiers désaccords. George Murray voudrait assurer les positions en Écosse qui, loin d’être homogène, n’est pas entièrement acquise : de profondes différences séparent les Highlanders des Lowlanders, et tous les jacobites ne sont pas prêts à hasarder leur vie et leur fortune sur des espérances incertaines. Il aimerait par ailleurs se contenter de l’indépendance de l’Écosse : Charles a en effet promis de revenir sur l’acte d’Union de 1707.

Mais le prince ne semble penser qu’à Londres, sur laquelle il voudrait déjà fondre, convaincu de l’infaillibilité offensive de ses quelques Écossais. Sa terre ancestrale n’est qu’une étape, un point d’appui dans le dispositif de reconquête plus vaste qui englobe tout l’héritage auquel il peut prétendre. Il finit de justesse par emporter l’adhésion de ses partisans, en les assurant de l’imminence d’un débarquement français en Angleterre. La descente vers le sud peut donc continuer : les jacobites avancent vite, sans jamais se faire intercepter par les troupes hanovriennes désemparées par la rapidité de leur progression. Mais à 200 km de Londres, à Derby, alors qu’aucun débarquement français ne vient confirmer les promesses du prince, les chefs de clan refusent de pénétrer plus loin en Angleterre, alors qu’Edimbourg a déjà été reprise par l’ennemi. Humilié par les siens, décidément abandonné par les Français qui ne lui apportent pas le soutien tant attendu, Charles Edouard est bien obligé de faire marche arrière vers l’Écosse.

Les jacobites ne sont pas inquiétés durant leur retraite vers le nord et remportent même encore la bataille de Falkirk. Mais c’était sans compter la prise en main par le duc de Cumberland, le fils même du roi, de la petite armée hanovrienne et son arrivée aux abords d’Inverness où stationnent un temps les rebelles.

Culloden, tombeau des libertés écossaises

Conscient du rapport de force défavorable, certains préconisent un repli dans la montagne. Mais Charles Edouard opte pour l’affrontement immédiat, à Culloden House. Des erreurs tactiques, le terrain marécageux impropre à la charge offensive des Highlanders qui deviennent les cibles faciles de l’artillerie adverse, expliquent la terrible défaite du 16 avril 1746, qui sonne non seulement le glas de la cause jacobite mais aussi l’aube d’une sombre époque de l’histoire écossaise.

Rapidement, les troupes se dispersent pour rejoindre leurs terres, par peur des terribles représailles qui vont s’abattre sur la région. Le « boucher » Cumberland, en achevant impitoyablement les blessés de Culloden, a en effet donné le ton. Les exactions vont durer des mois et vont être suivies d’une série de lois visant à éradiquer le système même des clans écossais : les chefs perdent leurs pouvoirs juridiques sur les hommes et sur les terres, les armes sont confisquées, le port du tartan est interdit, la cornemuse bannie.

Quant à Charles Edouard, il a été extrait de force du champ de bataille par ses plus proches compagnons. Murray l’accusera d’abandon et démissionnera. C’est là le début d’une extraordinaire cavale de cinq mois en Haute Écosse. Sa tête est mise à prix, mais le sens de l’honneur des clans le protège des sbires hanovriens lancés à ses trousses. Caché tantôt dans les îles les plus inabordables, tantôt dans des grottes (ainsi dans celle du Ben Alder), il parvient toujours à s’échapper dans les conditions les plus extravagantes : c’est ainsi déguisé en servante qu’il glisse entre les mains de ses poursuivants, grâce à l’héroïque Flora Mac Donald.

Un prince en exil

Cette vie aventureuse se termine en septembre 1746, lorsque Charles Edouard parvient à s’embarquer pour la France, foncièrement convaincu que le roi Louis XV a désormais une faute à réparer. Sous couvert d’un anonymat dont personne n’est dupe, il devient la coqueluche de la cour qui ne tarde pas à lire avec enthousiasme le récit de ses aventures qu’il n’hésite pas à embellir. Mais le souverain français, qui cherche dans le même temps à négocier avec Londres pour mettre un terme à la Guerre de succession d’Autriche, n’a rien à lui offrir et supporte de plus en plus mal les frasques et les liaisons tapageuses du jeune Stuart (avec sa cousine Louise de Montbazon ou encore avec la princesse de Talmont).

Alors que le traité d’Aix la Chapelle de 1748 garantit les couronnes de Grande-Bretagne aux Hanovre et que la France se voit interdire d’accueillir sur son territoire l’héritier Stuart, le prince refuse obstinément les offres de pensions à l’étranger ou de mariage du roi de France.  Il est finalement chassé manu militari du royaume, ce qui provoque un véritable tollé dans l’opinion éclairée.

« Une débauche d’héroïsme inutile » ? 

« Charles Edouard, depuis ce temps, se cacha au reste de la terre » écrit Voltaire qui suspendit son travail d’historiographe pour protester contre cette expulsion. Commence en réalité une vie d’errance bien moins héroïque que son épopée écossaise. Le prince, dont le caractère rancunier est de plus en plus passionnel, se brouille avec son entourage. Lui qui ne vit que des subsides envoyés par les jacobites participe encore à d’innombrables intrigues (tel le complot Elibank durant l’été 1752), sans qu’aucune n’aboutisse. On le voit en Prusse pour chercher du soutien auprès de Frédéric II. Mais il est trop tard : le règne de George III et l’action de son ministre Pitt semblent faire l’unanimité en Angleterre.

Grâce à son frère, Henry, cardinal d’York, il parvient à revenir à Rome, trop tard cependant pour se réconcilier avec son père qui meurt en janvier 1766. C’est là qu’il épousera en 1772 Louise de Stolberg et finira sa vie. Une vie misérable, marquée par les dérives de l’alcool et les désastres conjugaux. À sa mort, le 30 janvier 1788, ses droits dynastiques reviennent à son frère qui, en 1807, fera du roi George III son légataire universel, abandonnant ainsi le patrimoine Stuart aux Hanovre pourtant si longtemps combattus.

L’auteur de l’une des dernières biographies consacrées à Charles Edouard, James McCearney, souligne avec insistance les insuffisances d’un personnage porté par sa seule légende, qui se serait épuisé dans « une débauche d’héroïsme inutile ». Un jugement sévère qui ne prend peut-être pas suffisamment en compte la réalité d’une épopée encore bien vivante dans le cœur des Écossais et dont témoigne l’étude très fouillée que Patrick Clarke de Dromantin a consacré aux Réfugiés jacobites dans la France du XVIIIe siècle. Même les Hanovriens, après la disparition définitive du jacobitisme politique, reprendront largement à leur compte la figure héroïque du prince et celle de ses compagnons écossais qui s’avéreront, lors de la guerre américaine, les plus fervents défenseurs de la Couronne.

En dépit de ses limites, le « gentil prince Charles » est définitivement rentré dans le patrimoine écossais. Dans la postface qu’elle consacre au Dernier des Stuart de J.J.E. Roy, Claudine Glot rappelle que pour le 250ème anniversaire de Culloden, en avril 1996, Londres s’opposa à tout rassemblement de plus de trois personnes en tenue de Highlander sur le site de la bataille. Peut-être que « les Anglais sont toujours persuadés que chez les Celtes, le temps ne s’écoule pas comme ailleurs, et que là-haut, près des collines, les fantômes ont la vie dure… »

Emma Demeester

Bibliographie

  • James McCearney, Charles Edouard Stuart, Editions du Rocher, 2008
  • J.E. Roy, Le Dernier des Stuart – Bonnie Prince Charlie, Yoran Embanner, 2006
  • Patrick Clarke de Dromantin, Les Réfugiés jacobites dans la France du XVIIIe siècle, Presses universitaires de Bordeaux, 2005.

Chronologie

  • 1720 : Naissance à Rome du fils du Prétendant Jacques Stuart.
  • Janvier 1744 : Charles Edouard quitte l’Italie pour la France.
  • Juillet 1745 : Le prince débarque au nord-ouest de l’Écosse.
  • 21 septembre 1745 : L’armée jacobite est victorieuse à Prestonpans.
  • Décembre 1745 : Après s’être aventurés jusqu’à Derby, en Angleterre, les jacobites sont de retour en Écosse.
  • 16 avril 1746 : Le duc de Cumberland écrase les jacobites à Culloden.
  • Septembre 1746 : Charles Edouard est de retour en France après une cavale de cinq mois.
  • 1748 : Le traité d’Aix-la-Chapelle interdit à la France d’accueillir le prince : il est expulsé du royaume.
  • 1788 : Mort de Charles Edouard à Rome.
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