Accueil | Matières à réflexion | Arts martiaux : le retour des lansquenets ?

Arts martiaux : le retour des lansquenets ?

Encore confidentielle mais néanmoins prometteuse, une discipline récente permet aux jeunes européens de redécouvrir leur héritage martial et de lui donner une forme nouvelle. Elle se cache derrière un sigle : AMHE, pour Arts Martiaux Historiques Européens.

Arts martiaux : le retour des lansquenets ?

« C’est sûr, la nature ne nous fait pas égaux… » : non, nous ne sommes pas à un colloque de philosophie mais attablés dans un bistrot. Les membres du Cercle Phoenix, un club récent d’Arts Martiaux Historiques Européens, refont le monde autour d’un café non loin de Paris. Loin des cénacles politisés, la pratique des arts martiaux semble mener à certaines prises de conscience.

Et peut-être plus encore avec un com­bat d’un genre très par­ti­cu­lier. A mi-che­min entre l’escrime spor­tive et le béhourd, les Arts Mar­tiaux His­to­riques Euro­péens attirent un public de 2000 pas­sion­nés dans l’Hexagone. Armés d’une épée longue à deux mains, ou encore d’une rapière et d’une dague, voire d’une épée et d’un bocle, les escri­meurs se ruent l’un sur l’autre, croisent le fer et se portent féro­ce­ment des coups de taille et d’estoc. Les pro­tec­tions sont des gam­bi­sons moder­ni­sés, noires pour se dis­tin­guer d’une escrime olym­pique, sou­vent jugée « trop spor­tive » ayant per­du « tout lien avec le duel ».

Retrouver le lien rompu

Car les AMHE sont l’histoire d’un lien bri­sé et d’un un retour déli­bé­ré aux sources. Les armes à feu, la péna­li­sa­tion du duel et l’essor géné­ral d’une socié­té du confort ont eu rai­son des tra­di­tions mar­tiales euro­péennes. Mais ces nou­veaux pra­ti­quants ont exhu­mé des manus­crits du XIVe au XVIIe siècle, ita­liens et alle­mands pour la plu­part. Ils les tra­duisent, les inter­prètent et en repro­duisent les ensei­gne­ments.

« Au début, nous étions un simple groupe d’es­crime de spec­tacle ; le monde des AMHE était inexis­tant à l’é­poque » raconte Anton Kohu­to­vic, pré­cur­seur en Slo­va­quie : « nous n’a­vions pas de pro­fes­seur, alors j’ai retrans­cris et inter­pré­té les anciens manus­crits alle­mands moi-même ».

Avant de deve­nir un ath­lète confir­mé, Kohu­to­vic se fit donc cher­cheur, pui­sant dans l’école alle­mande un savoir-faire dis­pa­ru. Depuis 2001, celui-ci a contri­bué à la com­pré­hen­sion déci­sive d’un maître d’armes du XIVe siècle, Johannes Lich­te­nauer, et de ses élèves : « je me concentre sur la tra­di­tion de Lich­te­nauer et sur­tout avec une source plus ancienne. Quand j’ai com­men­cé mon inter­pré­ta­tion, j’a­vais ces livres sur ma table tous les jours : Sing­mund Rin­geck, Peter von Dan­zig, Jud Lew, Hs. 3227a ».

« Les AMHE consti­tuent cultu­rel­le­ment un patri­moine très riche », explique Guillaume Atte­well, le fon­da­teur du Cercle Phoe­nix : « ils per­mettent de renouer avec les racines de l’Europe aus­si bien Ger­ma­no-Nor­dique et Anglo-saxonne, que Gré­co-romaine. »

Des Samouraïs d’Occident

Guillaume Atte­well a quant à lui pra­ti­qué les arts mar­tiaux asia­tiques pen­dant près de vingt ans, avant de décou­vrir les tra­di­tions euro­péennes. Mal­gré son admi­ra­tion, le constat est pour lui sans appel : « les arts mar­tiaux d’Asie se sont déve­lop­pés et struc­tu­rés en fonc­tion d’une évo­lu­tion civi­li­sa­tion­nelle bien pré­cise. Cela les rend uniques et adap­tés pour leurs peuples. Ici en Europe, nous avons vécu un même pro­ces­sus : les arts mar­tiaux euro­péens sont adap­tés au monde occi­den­tal. »

Et de pré­ci­ser : « par exemple, pour com­prendre le pour­quoi du com­ment d’un Ko-Ryu, il faut com­prendre la phi­lo­so­phie japo­naise, com­prendre la logique de l’i­déo­gramme, com­prendre le mode de trans­mis­sion, etc. En d’autres termes, il faut ‘deve­nir Japo­nais’ pour extraire l’es­sence d’un Ko-Ryu. Cela repré­sente des années d’acclimatation à cette socio-culture qui est com­plè­te­ment dif­fé­rente de la nôtre ». Et cette accli­ma­ta­tion implique aus­si des dif­fé­rences mor­pho­lo­giques qui peuvent rendre de nom­breuses tech­niques mal­ai­sées. En défi­ni­tive, « quand bien même les arts mar­tiaux asia­tiques ont beau­coup de choses à appor­ter, ils res­tent beau­coup plus dif­fi­ciles d’ac­cès. Les arts guer­riers d’Europe sont plus faci­le­ment appré­hen­dables pour un occi­den­tal ». Guer­riers, ou mar­tiaux : ce sont les arts du Dieu Mars, celui de la guerre.

Le défi de la compétition

Mais la guerre a chan­gé de visage, alors que faire ? L’attrait gran­dis­sant pour la com­pé­ti­tion était par ailleurs inévi­table pour cette dis­ci­pline récente qui ne pou­vait se satis­faire de simples recons­ti­tu­tions his­to­riques. La Suède, l’un des pays pré­cur­seurs, accueille ain­si chaque année depuis 2006 le Sword­fish, l’équivalent du cham­pion­nat du monde. En 2016, un pre­mier com­bat a été dif­fu­sé sur ESPN, la chaîne spor­tive amé­ri­caine.

Mais ce déve­lop­pe­ment est aus­si un défi. L’exemple de la boxe anglaise est élo­quent, elle qui fut aiguillée par une pra­tique spor­tive, des envies de spec­tacle… et les paris. Par exemple, la seule pré­sence de gants impo­sants et rem­bour­rés modi­fie le com­bat lui-même. La com­pé­ti­tion pour­rait-elle alors aus­si déna­tu­rer les AMHE, à la fois dans sa dimen­sion mar­tiale et son volet his­to­rique ?

« Il est abso­lu­ment évident que les tour­nois ont atti­ré tout le monde récem­ment », rap­porte Kohu­to­vic. « Ce n’est pas vrai­ment grave », juge-t-il, rap­pe­lant cepen­dant que « les auto­ri­tés d’es­crime devraient tou­jours avoir une com­pré­hen­sion très appro­fon­die des trai­tés », non pour entra­ver l’approche spor­tive « mais pour contrô­ler cette direc­tion de manière cor­recte ».

Dési­reux de pro­fes­sion­na­li­ser sa dis­ci­pline, il sou­hai­te­rait « un plus grand syn­cré­tisme des entre l’escrime moderne et les AMHE. Le public de ces der­nières devra être pru­dent, et tirer le meilleur par­ti de toutes les sources sus­cep­tibles d’of­frir quelque chose de per­ti­nent ».

Une pratique martiale

Guillaume Atte­well sou­hai­te­rait lui aus­si pré­ser­ver la dis­ci­pline de cer­taines dérives, mais plu­tôt dans le sens de sa mar­tia­li­té : « les com­pé­ti­tions sont utiles, pour ten­ter cer­taines choses, mais ne devraient pas être le cœur de la dis­ci­pline. De nom­breuses règles de com­pé­ti­tion, par exemple la prio­ri­té à l’offensive, tra­duisent mal la réa­li­té du com­bat ».

La dis­ci­pline contri­bue à ses yeux à un aguer­ris­se­ment, au sens lit­té­ral. Atte­well affec­tionne le maître ita­lien du XIVe siècle, Fiore Dei Libe­ri, qui ensei­gnait dans son trai­té autant la lutte que le com­bat à la dague ou à l’épée. Plus encore, il orga­nise des stages avec un vété­ran du self-defense en France, qui tire sa méthode très agres­sive du pugi­lat grec antique. Ain­si Atte­well lie-t-il, et c’est une par­ti­cu­la­ri­té de son club, l’apprentissage des armes blanches et du com­bat mains nues, se fon­dant aus­si sur des recherches his­to­riques.

Ses études l’ont mené à une hypo­thèse : « l’art du com­bat à mains nues découle direc­te­ment des armes », et non l’inverse. En d’autres termes : « le com­bat à mains nues s’est struc­tu­ré autour de la phi­lo­so­phie du com­bat armé ». Ain­si les Euro­péens ont-ils bâti un sys­tème mar­tial : « en boxe fran­çaise, par exemple, le direct du poing avant, au début du XIXè siècle, était exé­cu­té comme une fente au fleu­ret ; là où cette même frappe de nos jours n’exige plus le même enga­ge­ment du corps ». C’est cette idée de sys­tème mar­tial qu’Attewell tâche d’entretenir.

Un art et une éthique

Mais ce sys­tème est-il conce­vable sans assise éthique ? « Je cherche à trans­mettre l’art du com­bat mais aus­si une culture : des valeurs, une éthique de l’honneur et du cou­rage, un style de vie typique et natu­rel, pour ne jamais oublier d’où l’on vient indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment ». Une dis­ci­pline qui marque autant le corps que l’esprit ? « Pour être un bon escri­meur, il faut être culot­té, pas­sion­né de géo­mé­trie… et bon dan­seur », s’amuse Atte­well.

Un esprit géo­mé­trique ? Anton Kohu­to­vic semble s’accorder avec cet avis, lui qui déve­loppe une escrime très pré­cise. Il veut « ensei­gner des choses très simples, sans pour autant être pri­mi­tives ». Son approche se veut toute en sobrié­té : « J’es­saie de trou­ver le moyen le plus effi­cace à par­tir des mou­ve­ments élé­men­taires de l’es­crime. Des pas, des coups de taille et d’estoc simples ». Aus­si cela exige-t-il « la meilleure méca­nique cor­po­relle, car c’est une réponse face à des adver­saires plus forts, plus grands et plus ath­lé­tiques ». Sobre donc, mais dia­ble­ment effi­cace :

Pour le maître slo­vaque, l’excellence d’un escri­meur exige un « œil pour le détail et la patience ». Car « on ne peut savoir si quelque chose fonc­tionne sans de longues heures d’intense tra­vail. Rien ne fonc­tionne du pre­mier coup ou après dix ten­ta­tives ». Le phy­sique est secon­daire : « d’autres attri­buts phy­siques sont impor­tants, mais ils peuvent être appris ou acquis. Vous pou­vez apprendre la rapi­di­té. Vous pou­vez amé­lio­rer votre endu­rance en un mois. Mais les capa­ci­tés psy­chiques sont très dif­fi­ciles à atteindre ».

Polis­sez-le sans cesse et le repo­lis­sez ? Si la nature ne nous fait pas égaux, la pra­tique des AMHE ne semble pas arran­ger les choses…

L’Ins­ti­tut Iliade

Voir aussi