Les Indo-Européens. Entretien avec Jean Haudry (Nouvelle Revue d’Histoire, hors-série n°11)

Les Indo-Européens. Débats et controverses. Entretien avec Jean Haudry

Les Indo-Européens. Entretien avec Jean Haudry (Nouvelle Revue d’Histoire, hors-série n°11)

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Sour­ce : La Nou­vel­le Revue d’Histoire hors-série n°11, autom­ne-hiver 2015. Pour retrou­ver ce numé­ro, ren­dez-vous sur la e-bou­ti­que en cli­quant ici.

Pho­to : Une enlu­mi­nu­re médié­va­le rend comp­te des trois fonc­tions – ora­to­res, bel­la­to­res, labo­ra­to­res – défi­nies par Adal­bé­ron de Laon au XIe siè­cle. Le Moyen Âge chré­tien renouait ain­si avec la tra­di­tion des ancien­nes socié­tés indo-euro­péen­nes.

Dans son récent ouvrage intitulé Où sont passés les Indo-européens ?, l’archéologue Jean-Paul Demoule met en cause l’existence de ces derniers. Jean Haudry lui répond. Propos recueillis par Pauline Lecomte.

La Nou­vel­le Revue d’Histoire : Est-il exact qu’il n’y ait pas aujourd’hui de consen­sus quant à la recons­truc­tion de la lan­gue ori­gi­nel­le et de l’arbre des lan­gues indo-euro­péen­nes ?

Jean Hau­dry : Ces deux points n’appellent pas une répon­se uni­que ; ils doi­vent être dis­so­ciés. L’arbre généa­lo­gi­que est une ima­ge ancien­ne qu’aucun com­pa­ra­tis­te actuel, indo-euro­péa­nis­te ou autre, ne consi­dè­re com­me cel­le de l’évolution d’une lan­gue com­mu­ne aux lan­gues qui en sont issues par dia­lec­ta­li­sa­tion. Elle ne vaut que pour le point de départ, figu­ré par le tronc, qui repré­sen­te l’état uni­tai­re de la lan­gue com­mu­ne, et pour les points d’arrivée, les lan­gues actuel­les qui en sont issues. Mais, entre ces deux extré­mi­tés, on sait que l’évolution ne se pré­sen­te pas sous une for­me arbo­res­cen­te, mais sous cel­le d’ondes d’innovation qui inter­fè­rent. Une lan­gue se frag­men­te en une infi­ni­té de par­lers dont la plu­part s’éliminent tan­dis que cer­tains sur­vi­vent sous la for­me de patois qui, aux hasards de l’histoire de leurs locu­teurs, s’éloignent ou se rap­pro­chent, et dont cer­tains finis­sent par accé­der au sta­tut de lan­gues com­mu­nes quand les com­mu­nau­tés qui les par­lent s’imposent d’une façon ou d’une autre, mais tou­jours pour des rai­sons étran­gè­res à la lan­gue. À leur tour, ces lan­gues com­mu­nes se dia­lec­ta­li­sent com­me l’ont fait cel­les qui les ont pré­cé­dées. Le second point – la recons­truc­tion de la lan­gue ori­gi­nel­le – appel­le une répon­se oppo­sée. Oui, il y a un consen­sus sur son prin­ci­pe et sur ses moda­li­tés, là où les don­nées per­met­tent de recons­trui­re. Ce consen­sus repo­se sur le sché­ma uni­ver­sel de l’évolution lin­guis­ti­que men­tion­né ci-des­sus. La recons­truc­tion de l’indo-européen n’est pas une sin­gu­la­ri­té. Une démar­che simi­lai­re se pra­ti­que par­tout où l’état de la docu­men­ta­tion le per­met.

NRH : En va-t-il de même à pro­pos de la lan­gue recons­trui­te (Urs­pra­che) ?

JH : Le degré de cer­ti­tu­de des recons­truc­tions varie selon le sec­teur de la lan­gue. Cel­le du sys­tè­me pho­no­lo­gi­que est assu­rée, à l’exception des conson­nes dites laryn­ga­les même si l’on tend à un consen­sus en faveur d’un sys­tè­me à trois uni­tés. Il en va de même pour la mor­pho­lo­gie nomi­na­le et ver­ba­le, avec tou­te­fois quel­ques zones d’ombre. Der­niè­re venue, la recons­truc­tion syn­taxi­que res­te le parent pau­vre. Quant au voca­bu­lai­re, les pro­blè­mes qu’il pose sont très divers et leur solu­tion n’est pas tou­jours de la seule com­pé­ten­ce du lin­guis­te. Mais un cer­tain nom­bre de cor­res­pon­dan­ces obser­vées sont pré­ci­ses et com­plexes. C’est par exem­ple le cas pour l’adjectif signi­fiant « jeu­ne » en védi­que, ger­ma­ni­que, latin (juven­cus) où la concor­dan­ce impli­que six pho­nè­mes et la pla­ce ori­gi­nel­le de l’accent. La prin­ci­pa­le incer­ti­tu­de concer­ne la chro­no­lo­gie des recons­truc­tions. Il est cer­tain que les diver­ses recons­truc­tions abou­tis­sent à des for­mes qui ont exis­té, mais ne sont pas de même ancien­ne­té dans leur genè­se.

NRH : L’idée d’un foyer ori­gi­nel n’est-elle qu’une sim­ple hypo­thè­se ?

NRH HS n°11

JH : L’idée d’un foyer ori­gi­nel s’impose, mais ce foyer est d’abord un peu­ple, car il n’existe pas de lan­gue sans un peu­ple qui la par­le. Il ne peut être loca­li­sé géo­gra­phi­que­ment de façon pré­ci­se que s’il s’agit d’un peu­ple séden­tai­re. La com­mu­nau­té était sûre­ment res­trein­te, eu égard au carac­tè­re uni­tai­re de la plu­part des recons­truc­tions mor­pho­lo­gi­ques et lexi­ca­les, mais elle pou­vait se dépla­cer sur un vas­te espa­ce. D’autre part, l’hypothèse de stra­tes suc­ces­si­ves de la lan­gue recons­trui­te com­plexi­fie enco­re plus la notion de foyer ori­gi­nel.

NRH : Que pen­ser du lien éta­bli par Jean-Paul Demou­le à pro­pos de l’identification que vou­drait éta­blir les indo-euro­péa­nis­tes entre les cultu­res archéo­lo­gi­ques et une repré­sen­ta­tion ana­chro­ni­que de l’État-nation tel qu’il s’est affir­mé au XIXe siè­cle ?

JH : Je ne sais rien d’éventuelles moti­va­tions idéo­lo­gi­ques qui auraient pous­sé les indo-euro­péa­nis­tes à iden­ti­fier l’habitat ori­gi­nel des Indo-Euro­péens à l’un des sites pré­his­to­ri­ques connus. Il me sem­ble que l’identification aux Cel­tes des cultu­res de La Tène et de Hall­statt a pesé plus lourd.

(…)

Cet entre­tien est dis­po­ni­ble en inté­gra­li­té dans le hors-série n°11 de La Nou­vel­le Revue d’Histoire. E-bou­ti­que de la NRH : la-nrh.fr/e-boutique/