« La guerre romaine », de Yann Le Bohec

Armee Romaine Guerre

« La guerre romaine », de Yann Le Bohec

Imprimer en PDF

Le constat de l’auteur est sans appel : l’armée romaine a été l’armée la plus efficace de l’Antiquité. Voire peut-être même de l’histoire. Avec cette synthèse claire et détaillée venant couronner quarante années de recherches, Yann Le Bohec, l’un des plus grands spécialistes de la Rome antique et de son armée, nous livre un travail précieux dont l’intérêt est loin de n’être que strictement historique. L’histoire est enseignements et lorsque l’on voit le piteux état de nos forces armées aujourd’hui, on se dit que l’Etat-major serait fort avisé d’aller prendre quelques leçons chez les anciens… En cinq chapitres couvrant tous les aspects de la guerre romaine, Yann Le Bohec explore l’armée comme institution, sa stratégie, sa tactique, son environnement et surtout la manière dont les Romains vivaient et percevaient la guerre. Leur psychologie, basée tant sur la religion que sur le droit, est en effet un élément fondamental pour comprendre comment ils sont arrivés à une telle excellence dans l’art de guerroyer.

« La guerre romaine », de Yann Le Bohec

« La guer­re romai­ne », de Yann Le Bohec

L’armée romai­ne de l’empire a bien sûr trou­vé ses bases dans l’armée répu­bli­cai­ne mais a été chan­gée en pro­fon­deur par Augus­te. En plus de fai­re de l’empereur le chef suprê­me de l’armée, celui-ci en fit une armée per­ma­nen­te, pro­fes­sion­nel­le et séden­tai­re. Impres­sion­nan­te par ses effec­tifs (plus de 300.000 hom­mes en 23), l’armée ne l’était pas moins par son recru­te­ment de qua­li­té. N’étaient sélec­tion­nés com­me légion­nai­res que des hom­mes libres choi­sis après un exa­men appro­fon­di de leurs apti­tu­des, de leurs com­pé­ten­ces et de leur mora­le : le dilec­tus. Ces citoyens étaient la colon­ne ver­té­bra­le d’une armée qui comp­tait en plus de ses légion­nai­res bien d’autres uni­tés auxi­liai­res employant des alliés de Rome ou des étran­gers. Les affran­chis et les escla­ves ne furent employés que dans des cas extrê­mes car, dans les men­ta­li­tés de l’époque, ils étaient consi­dé­rés com­me indi­gnes de por­ter les armes… Cet aspect qua­li­ta­tif du recru­te­ment n’était pas la seule for­ce de l’armée. L’encadrement des sol­dats en était le second pilier. Il était dû à une hié­rar­chie effi­ca­ce, for­mée et tou­te dévouée au ser­vi­ce de l’Etat. D’origine séna­to­ria­le ou éques­tre, les offi­ciers étaient tenus de mon­trer leur vir­tus en offrant le meilleur d’eux-mêmes. C’est une réel­le cultu­re de l’exemple. Il est donc essen­tiel de le sou­li­gner : les valeurs romai­nes sont indis­so­cia­bles de la maniè­re dont la guer­re est pen­sée et vécue. La fides et l’honneur en sont les clés de vou­te. La valeur indi­vi­duel­le du com­bat­tant et son com­por­te­ment au com­bat s’allient à la dis­ci­pli­ne col­lec­ti­ve. Cet­te der­niè­re était si impor­tan­te dans l’armée qu’elle avait même été divi­ni­sée à par­tir d’Hadrien ! La dis­ci­pli­ne se retrou­vait dans l’exercice que les Romains consi­dé­raient pres­que com­me une scien­ce. Mêlant sport, exer­ci­ces indi­vi­duels ou col­lec­tifs (dont les manœu­vres et mou­ve­ments étaient le but ulti­me), l’exercice était vu com­me le moyen de garan­tir le bon com­por­te­ment du sol­dat à la guer­re ain­si que son obéis­san­ce tota­le. La conclu­sion est sim­ple : le légion­nai­re romain est un guer­rier de qua­li­té extrê­me­ment bien pré­pa­ré à la guer­re, tant phy­si­que­ment que mora­le­ment.

La qua­li­té de l’armée romai­ne venait aus­si de sa poly­va­len­ce et de sa capa­ci­té d’adaptation à tou­tes les situa­tions. A l’aise dans tou­tes les for­mes de com­bat, elle n’a jamais hési­té à emprun­ter aux autres peu­ples ce qui pou­vait par­fai­re son effi­ca­ci­té. L’héritage grec fut ici aus­si fon­da­men­tal, notam­ment en ce qui concer­ne la polior­cé­ti­que (l’art du siè­ge). Par ailleurs, l’armée romai­ne se carac­té­ri­sait par une tac­ti­que de com­bat où rien n’était lais­sé au hasard. La logis­ti­que, les ser­vi­ces, le génie, le ren­sei­gne­ment, la san­té et les trans­mis­sions avaient été déve­lop­pés com­me dans aucu­ne autre armée de l’antiquité. La stra­té­gie, à savoir la mise en œuvre des divers moyens de gagner, était très étu­diée et les conflits étaient pré­pa­rés par des actions poli­ti­ques ou diplo­ma­ti­ques et s’appuyaient sur une éco­no­mie pros­pè­re.

Bien loin d’être le peu­ple bel­li­queux que cer­tains ont pu décri­re, les Romains consi­dé­raient la guer­re com­me un mal néces­sai­re et non une fin en soi. L’auteur démon­tre d’ailleurs que, contrai­re­ment à une idée tena­ce, Rome n’a jamais eu de pro­jet impé­ria­lis­te à pro­pre­ment par­ler. Elle a mené des guer­res tant défen­si­ves qu’offensives au gré des cir­cons­tan­ces et sans réel­le pré­mé­di­ta­tion ou plan d’ensemble. Pour­quoi alors fai­sait-on la guer­re ? Les rai­sons étaient mul­ti­ples (poli­ti­ques, socia­les, éco­no­mi­ques, mili­tai­res) mais sou­vent liées à la psy­cho­lo­gie col­lec­ti­ve : la peur de l’ennemi ; la pro­tec­tion de Rome (patrio­tis­me) ou d’alliés de Rome ; le goût de la domi­na­tion ou du butin… Une cer­tai­ne pas­sion immo­dé­rée de la guer­re a bien sûr tou­jours exis­té et des per­son­na­ges com­me César ou Tra­jan en sont les plus emblé­ma­ti­ques. Les Romains ont cer­tes pu déclen­cher des guer­res d’agression sous des pré­tex­tes fal­la­cieux mais de nom­breux exem­ples démon­trent leur volon­té de limi­ter et de régu­ler les conflits. Ils consi­dé­raient d’ailleurs la guer­re civi­le com­me l’horreur abso­lue… Idéa­le­ment, la guer­re devait être jus­te (Cicé­ron) et limi­tée (les Stoï­ciens) mais, une fois com­men­cée, elle devait être vic­to­rieu­se coû­te que coû­te, quel qu’en soit le prix. En effet, la vic­toi­re ame­nait la paix et donc la pros­pé­ri­té, la feli­ci­tas, sur le peu­ple romain. N’oublions pas que la vic­toi­re, dans les pre­miers temps de Rome, avait été divi­ni­sée… La reli­gion était indis­so­cia­ble de la guer­re. Les sol­dats étaient très pieux et par­ti­ci­paient, au sein des gar­ni­sons, à de nom­breu­ses céré­mo­nies reli­gieu­ses. La reli­gion était omni­pré­sen­te, qu’on pen­se aux pré­sa­ges des dieux avant le com­bat (les aus­pi­ces) ou à tou­tes ces céré­mo­nies qui bor­naient le temps mili­tai­re et lui don­naient un réel « ryth­me sacral ». La fin des cam­pa­gnes, en octo­bre, était ain­si l’occasion de trois céré­mo­nies de pre­miè­re impor­tan­ce : l’equus octo­ber (cour­se de char), l’armi­lus­trium (puri­fi­ca­tion des armes) et la fer­me­tu­re des por­tes du tem­ple de Janus afin de rete­nir la paix, vue par les Romains com­me l’état le plus posi­tif qui soit.

La gran­de qua­li­té de l’ouvrage de Yann Le Bohec rési­de non seule­ment dans l’exhaustivité de son pro­pos (vous appren­drez tout sur la vie quo­ti­dien­ne des sol­dats, leurs équi­pe­ments, le détail des dif­fé­ren­tes uni­tés ain­si que sur l’histoire de l’armée en tant que tel­le) mais aus­si dans la réflexion qu’il mène sur la guer­re à par­tir de mul­ti­ples exem­ples his­to­ri­ques ou phi­lo­so­phi­ques. Objec­tif, il mon­tre bien que cet­te armée puis­san­te et orga­ni­sée avait éga­le­ment ses fai­bles­ses. A par­tir du 3ème siè­cle, la conjonc­tu­re défa­vo­ra­ble pour l’empire accom­pa­gnée de l’oubli pro­gres­sif des pré­cep­tes qui avaient fait son effi­ca­ci­té dans le pas­sé son­ne­ront peu à peu le glas de la gran­de armée romai­ne.

Auteur : Rüdi­ger / Sour­ce : Cer­cle Non Confor­me

Pro­fes­seur d’Université à Paris IV-Sor­bon­ne, Yann Le Bohec est un spé­cia­lis­te recon­nu de l’Antiquité romai­ne et d’histoire mili­tai­re. Il a à son actif des dizai­nes d’ouvrages et col­la­bo­re régu­liè­re­ment à La Nou­vel­le Revue d’Histoire, notam­ment dans le numé­ro hors-série n°11 (autom­ne-hiver 2015) : « Les peu­ples fon­da­teurs de l’Europe ».

Cré­dit pho­to : Dave-F via Fli­ckr (cc)