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Visages singuliers du Plutarque humaniste d’Olivier Guerrier

« Peu d'auteurs antiques marquent autant l'Europe humaniste que Plutarque. » Olivier Guerrier retrace les métamorphoses de cette réception : traductions, contrefaçons, querelles théologiques, politiques et littéraires. D'Amyot à Montaigne, de la prose française à Shakespeare, les interprétations diverses, parfois contraires, mais toujours fécondes de Plutarque à la Renaissance prouvent que les textes anciens, même s'ils se transforment, nous façonnent durablement.

Visages singuliers du Plutarque humaniste d’Olivier Guerrier

Ce survol de quelques aspects de la réception de Plutarque de Chéronée (environ 45-125 après Jésus-Christ) à la Renaissance, sujet qui pourra sembler un peu abscons, se justifie amplement par le fait que « peu d’auteurs antiques marquent autant l’Europe humaniste que Plutarque » (p. 15), y compris dans le comportement habituel des hommes, leur ethos. Toujours soucieux de morale pratique, Plutarque lui-même se féliciterait d’avoir réalisé son ambition sur ce point, même si, comme le souligne le livre, l’histoire de sa réception a aussi été celle de fructueuses mésinterprétations ou, comme le dit joliment Olivier Guerrier, d’une fascinante « tendance centrifuge de l’interprétation ». L’œuvre abondante et complexe de Plutarque est en effet une « matière labile » (p. 30), rejoignant bien « la volonté d’universalité » de l’humanisme (p. 15) et aisément adaptable à des circonstances autres que son contexte de composition.

L’adjectif « singulier », qui fait songer au titre courant d’un roman ancien, désigne donc les « singularités » survenues du fait de cette « transformation et acclimatation » (p. 17), faisant de l’œuvre de Plutarque, traduite et commentée, un palimpseste culturel où l’intérêt érudit pour l’Antiquité rencontre, tantôt les passions théologiques, tantôt les querelles politiques, tantôt enfin les débats de société du XVIᵉ siècle. Grâce à ce fil directeur, à travers le chaos d’influences et d’inspirations, la Renaissance peut donc commodément se lire comme une « ère plutarchéenne » (selon Marianne Pade, p. 29), où ce païen des plus respectables était enrôlé dans tous les combats. À cette occasion, O. Guerrier rompt avec deux a priori tenaces : d’abord la prédominance de la dimension culturelle de la Renaissance, au détriment de sa visée foncièrement morale, qui explique précisément son affection pour Plutarque ; ensuite (et en conséquence de cette affection), l’interprétation de ce penseur comme un « moraliste bon enfant et de tout repos » (p. 16). Il s’agit donc de rompre avec cet horizon d’attente paisible et de proposer une perspective plus polémique, centrée sur les conflits de réception.

Nous ne nous attarderons pas à évoquer chaque chapitre dans le détail, mais nous nous contenterons de présenter la progression globale du livre qui explique d’abord la constitution du corpus Plutarcheum (avec ses deux volets : les fameuses Vie parallèles et les Moralia, moins connues), expose les circonstances de sa redécouverte pendant la Renaissance italienne, puis passe à une première partie sur l’activité capitale de Jacques Amyot (1513-1593), évêque d’Auxerre, précepteur des princes et traducteur des classiques, qui fut en France le grand passeur de la tradition plutarchéenne. À partir de là, Olivier Guerrier peut aborder divers humanistes qui bâtirent sur les fondements posés par le savant évêque, mettant volontiers son œuvre au service de leurs projets personnels, qu’ils soient éthico-littéraires ou plus nettement partisans (contrefaçons ou décalques, « trésors » ou plagiats). Sont ainsi mentionnés le recours de Montaigne à ce puits de sagesse antique, qui permet de « mirer [s]a vie dans celle d’autrui », et, bien moins connue, l’entreprise du pasteur Simon Goulart (1581), qui reprit la traduction de l’évêque mais lui ajouta un paratexte de son cru (notes et commentaires marginaux), marqué par une nette tendance à la systématisation.

La deuxième partie du livre est plus bariolée, comprenant des chapitres thématiques sur diverses facettes philosophiques et sociales de la réception de Plutarque à cette époque (le mariage, les démons ou encore les animaux) et deux chapitres plus littéraires, abordant, pour le motif récurrent du « jeu de paume » (et de ses antécédents chez Plutarque), au sens littéral ou figuré, pour l’autre le genre littéraire des apophtegmes, faisant dialoguer Plutarque et Érasme. Cette section paraît particulièrement intéressante en ce qu’elle fait la part belle à un mode d’écriture qui s’apparente au mode de vie : on sait que Plutarque compila un recueil d’Apophtegmes des Spartiates et cette forme de parole « laconique » semblait effectivement refléter tout un rapport à l’existence. Or, les humanistes du temps, volontiers diserts par ailleurs, savaient apprécier l’opportunité, le kairos propre d’un bon mot prononcé au bon moment. Les « propos de table », illustrés par Plutarque au IIᵉ siècle, reprenaient donc une actualité particulière comme expression d’un nouvel art de vivre où convergeaient nature et culture, spontanéité et érudition.

Le livre n’a donc pas de réelle unité d’ensemble, étant largement, sinon un recueil d’articles, du moins leur reprise et remaniement. Loin d’être un défaut, cette diversité impressionniste des sujets traités est très appréciable et l’ouvrage n’est donc pas réservé aux érudits férus de critique textuelle tatillonne. On trouve assurément des remarques très précises de philologie grecque, de stylistique ou de traductologie : à titre d’exemple, Guerrier se penche sur les « binômes synonymiques » affectionnés par Amyot, sur les termes qu’il emploie pour traduire vertus ou facultés de l’âme (phantasia, synésis), ainsi que sur les conceptions psychologiques que ces derniers sous-tendent, ou encore sur son recours fréquent à des expressions comme « d’aventure », dont il déduit une conscience historiographique de l’indéterminisme chez le traducteur, à contre-courant d’un texte original volontiers providentialiste. Mais le lecteur astucieux, plus soucieux de butiner que le recenseur scrupuleux, trouvera également des études générales sur la place de Plutarque dans l’histoire des idées ou la littérature humaniste.

Le chapitre sur la démonologie est particulièrement fascinant (et dépaysant) : comme il était habituel dans le médio-platonisme, Plutarque faisait une large place aux démons, dotés d’une double fonction, positive d’abord, en tant qu’ils sont des intermédiaires entre les hommes et les dieux (ou le dieu), mais aussi négative, puisqu’ils peuvent servir de boucs émissaires, responsables des actes vicieux que les dieux accomplissent dans la mythologie et que Plutarque désire purger, à l’occasion de ce qu’Yvonne Vernière désignait comme son « entreprise d’assainissement » des mythes. Bien évidemment, dans une perspective chrétienne, le statut de ces démons devait être radicalement réinterprété et O. Guerrier donne différents exemples de cette reconfiguration apologétique dans laquelle, sous la plume d’Amyot, Goulart ou Naudé, Plutarque joue le rôle de démonologue antiquaire.

Sans doute plus en harmonie avec les problématiques contemporaines, le chapitre sur les animaux mérite également d’être signalé ici, les traités animaliers de Plutarque marquant le moment, selon diverses études, où l’intelligence animale devient une question éthique plus que simplement psychologique, comme elle l’était chez Aristote (p. 379). Se penchant sur la postérité de cette nouvelle vision de l’animal, l’auteur montre qu’elle a nourri pendant la Renaissance toute une réflexion sur la nature qui aura un rôle appréciable dans la pensée classique (on songe à la polémique autour des « animaux-machines » de Descartes) et qui est illustrée par Montaigne et le sceptique chrétien Pierre Charron.

Signalons d’ailleurs qu’il y a beaucoup de pages qui parlent moins de Plutarque que de ses lecteurs, et en particulier Montaigne, dont Olivier Guerrier est spécialiste ; on sait en effet que l’écrivain déclarait : « C’est mon homme que Plutarque » (p. 169) et citait abondamment le philosophe de Chéronée. À en croire cette étude, le style de Montaigne, qui fut l’un des premiers lecteurs d’Amyot, se ressent certainement de cette influence, tout comme sa tournure d’esprit générale : l’auteur des Essais, décernait en tout cas « la palme » au traducteur de Plutarque, « pour la naïveté et pureté du langage ». À l’instar de la Pléiade dans le domaine poétique, Amyot défendait en effet la noblesse de la langue française, digne de rendre le grec de Plutarque qui est ainsi devenu une « matrice pour enrichir la langue nationale » (p. 83).

L’ouvrage démontre ainsi, documents en main, combien la traduction est une œuvre sui generis, en aucun cas une pure et simple transposition d’une langue à une autre. Cela conduit à étudier le rôle posthume du philosophe antique dans la constitution d’une langue et d’une littérature moderne. De fait, la traduction d’Amyot tient une place majeure dans la constitution d’une « prose d’art à la française » (p. 82), et sa subtile restitution des analyses psychologiques de Plutarque annonce déjà le roman baroque. Le traducteur, faut-il conclure, est un auteur à part entière, fils de son temps et de ses lectures, même si la matière première qu’il ordonne n’est pas la sienne. Enfin, le livre souligne la réception « naturellement européenne » (p. 235) de Plutarque à cette époque et Olivier Guerrier présente ainsi les traductions anglaises des Moralia et des Vies, fondées sur celle d’Amyot qui inspira donc indirectement les chefs-d’œuvre de Shakespeare. Ce dernier visage singulier de Plutarque humaniste nous paraît emblématique de la vie pérenne des Anciens à travers leurs œuvres, qui restent source d’inspiration et, par « innutrition », de création contemporaine.

Vincent Smith
Le 26/05/2026

Olivier Guerrier, Visages singuliers du Plutarque humaniste, Paris, Les Belles Lettres, 2023, 480 p.