La conscience de Staline, de Rambert Nicolas
Alexandre Kojève était-il le « mage du Kremlin » ou l'architecte secret d'une théologie soviétique ? Dans son nouvel ouvrage La conscience de Staline, Rambert Nicolas explore la face cachée du célèbre philosophe hégélien. En analysant ses liens profonds avec la philosophie russe et la pensée mystique de Vladimir Soloviev, l'auteur met en lumière la dimension paradoxalement religieuse et nihiliste du projet de l'URSS athée. Une recension captivante pour redécouvrir l'un des penseurs les plus fascinants et subversifs du XXe siècle.
Alexandre Kojevnikov est un philosophe russe, plus connu pour sa brillante carrière en France, sous le nom de Kojève, où il fut spécialiste de philosophie allemande. Il s’illustra en effet à l’EPHE en formant une génération entière à l’étude de Hegel, s’initiant à la sagesse extrême-orientale et travaillant par la suite comme haut fonctionnaire au sein des institutions européennes et comme espion pour le compte de l’URSS. Cela fait une vie bien remplie, mais c’est un fait que les rapports de Kojève à son pays d’origine sont relativement peu étudiés sous l’angle de la philosophie : le philosophe se montrait pourtant fort soucieux d’être reconnu parmi « les siens », tribalisme qui n’est pas sans surprendre chez un internationaliste, héraut d’une « Union Mondiale des Républiques Socialistes Soviétiques ». Depuis une décennie, Rambert Nicolas s’attache à ce travail de recontextualisation russe de Kojève et nous propose à présent un nouvel ouvrage sur ce sujet.
Évoquons d’abord le titre du livre, qui fait référence à un grand penseur, Vladimir Soloviev (1853-1900), que certains décrivirent comme la « conscience de la Russie », en raison de ses réflexions sur « l’idée russe » et sur le rôle de ce peuple « nouveau venu » dans l’histoire du monde. Partagé entre sentiment du particularisme et obsession de l’idée universelle, Soloviev rejoignit l’Église catholique ; Kojève, son héritier dialectique, se déclara « philosophe soviétique », acceptant pleinement Staline comme « représentant légal de la société soviétique ». Tout en assumant la provocation de son titre (p. 14), l’auteur le précise par un sous-titre plus exact, car il n’y eut pas, entre le philosophe et le chef d’État, de relation de conseil et Kojève ne fut jamais le « mage du Kremlin » : l’ouvrage étudie la récupération par le philosophe d’une pensée religieuse, assurément fort idiosyncratique, au profit de l’URSS athée. Cette ambition d’« accomplir une humanité meilleure, unie, idéale, voire divino-humaine » correspondait, pour Kojève, à la Sophia, nom qu’il donna à l’un de ses écrits dans lequel, en 1941, il justifiait l’URSS qui entreprenait de réaliser ce rêve mystique.
Retournant le topos occidental du fanatisme de l’âme russe, dévoyant la sobre pensée occidentale (cf. Bourdeau ou Massis), l’auteur confirme que, pour Kojève, le sérieux de l’existence se reconnaît dans la capacité à mourir : « le prix, ou le sens d’une existence, c’est la mort qui le révèle » ; sur ce point, il revendique l’exemple de Socrate, pourtant fondateur de la tradition occidentale. Or, dans le prolongement de cette intuition capitale, la destruction créatrice est perçue comme le stade suprême de la liberté, la confrontation à la mort suscitant la révolte contre un monde intrinsèquement hostile. L’intuition nihiliste est donc fondatrice d’une pensée radicalement constructrice, que ce soit sous un avatar chrétien ou révolutionnaire. De fait, la vie et surtout la mort de Socrate protestent contre la philosophie des philosophes, qui se veut sagesse en petit comité et non témoignage à la face de la cité. En réalité, la pravda du philosophe authentique est dotée d’une dimension éminemment pratique et collective : elle est « justification », « création de vérité », et non assentiment à ce qui est.
Nicolas rappelle ensuite le projet d’un « palais des Soviets », bâti comme une tour de Babel contre Dieu, sur les ruines de l’ancienne cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou : il y voit l’analogue architectural du projet philosophique de Kojève, visant à « faire descendre le ciel sur la terre ». Cette expression conquiert alors son sens fort, dépassant le statut de simple cliché sur le bien-être économique (les « urinoirs en or massif » dont se gaussait Lénine), pour désigner un idéal de réinvention de l’humanité. C’est là le « sens religieux de la révolution russe » pressenti par Berdiaev.
Le projet d’élimination du vieil homme fait effectivement songer au christianisme, qui représente le principal rival à éliminer aux yeux de Kojève. Plus précisément, comme le montre l’auteur, il s’agit de l’« exécuter », au double sens du mot : le mener à son terme, l’achever pour aller au-delà. La philosophie religieuse de Soloviev, à laquelle ce philosophe athée se consacra si longtemps, n’était pas une pure impasse idéologique, et elle avait tout pour séduire un amoureux de la pensée exigeante et transfigurante, mais ses virtualités pratiques n’avaient que trop tendance à échouer dans un quiétisme paralysant. En effet, le providentialisme conduit à repousser le « Royaume de Dieu » dans un avenir aussi certain que lointain, s’en remettant pour son accomplissement au gouvernement divin et se contentant, en attendant, du statu quo. Pour « exécuter » ce projet génial mais imparfait, il fallait donner à l’humanité la conscience de sa propre divinité, construire, au-delà d’un nouvel État, une « divino-humanité » dans un sens différent mais dérivé de celui que Soloviev envisageait.
Le rapport de Kojève à Dieu peut ainsi se comprendre comme une théologie inversée, plutôt qu’une « athéologie », aussi platement négative que son préfixe le laisserait supposer. Dieu est en effet le « projet intime » (p. 89) de l’humanité, qui est amenée à se déifier (reprenant la théôsis de la spiritualité chrétienne orientale) en faisant advenir un homme nouveau. Un tel projet de dépassement héroïque de l’humanité se situe bien plus dans le « sillage spirituel » de Soloviev (p. 217), abstraction faite de la grâce, que d’un matérialisme moderne purement consommateur.
Kojève ne s’en cache pas, cette palingénésie de l’humanité exige des « moyens actifs » fort concrets, à savoir « l’extermination physique (partielle) de l’ancienne » (p. 112-113) : sur ce point, il rompt à la fois avec l’attentisme pacifique et moralisant de Soloviev et avec l’idée de « droits de l’Homme » donnés par une nature humaine universelle plutôt que conquis par la force. Cette idée nous conduit à l’Antéchrist, figure obsédante de la pensée philosophico-religieuse russe (de Soloviev à Boulgakov en passant par Berdiaev et Dostoïevski), singulièrement revalorisée par le communisme héroïque théorisé par Kojève. Le penseur se livre en effet à une vraie « théomachie », se dressant face à Dieu et lui arrachant toutes ses prérogatives pour en faire l’apanage de l’homme, conquis de haute lutte, plutôt qu’un don gratuit de la divinité : nécessairement criminel « devant l’ordre de ce qui est », l’homme a pour essence de se révolter contre toute imposition extérieure d’une essence.
Paradoxe ultime, c’est dans la mort, limite de toute existence humaine, que l’on trouve le caractère illimité de cette dernière : en une véritable inversion mystique, Kojève expose que la mort, rappelant à l’homme qu’il n’est rien, doit l’obliger à devenir tout. La limite, pour le dire autrement, exige son propre dépassement et, face à l’absurde de cette existence bornée, pousse l’homme à « exister à part entière » (p. 157) : libéré par sa prise de conscience, il prétend ainsi devenir causa sui, revendication éminemment blasphématoire qui l’assimile à Dieu lui-même.
Bien que cette prise de conscience soit d’abord l’œuvre du philosophe-Antéchrist, elle ne saurait être achevée sans associer à elle le « Père des peuples », « éducateur aimant ». Le rôle de Staline, « conscientisé » par Kojève, serait donc de « conscientiser » tout le peuple russe et, au-delà, de préparer la voie à « l’humanité qui vient ». Ce propos, qui semble pure propagande de la part d’un « stalinien de stricte observance » auto-proclamé, se rattache ainsi à une entreprise philosophique franchement démesurée, assumant l’hubris, le mal même, au nom de la libération humaine.
Pour commencer par l’avantage le plus pratique du livre : il s’agit d’un condensé et commentaire de Sophia, ce texte de Kojève dont R. Nicolas vient de publier le premier tome, qui fait déjà 544 pages et que tous n’auront pas forcément le temps, l’envie ou la patience de lire intégralement. De fait, on est aisément dérouté par ce philosophe, qui prétendait dépasser l’idéalisme allemand pour trouver la voie propre de la Russie et la « conscientiser », c’est-à-dire la faire parler d’elle-même, au lieu de s’approprier le discours d’autrui à son sujet. On pourra trouver fumeuses ces considérations sur le rôle messianique de la Russie, assaisonnées à la sauce stalinienne ; en ce sens, le livre dessert sa propre cause et l’on est tenté d’approuver les appréciations condescendantes sur les nihilistes « malades de l’Occident ». À notre époque cependant, il est urgent de prendre au sérieux la Russie en elle-même et non comme annexe rebelle d’un Occident uniformisé : l’auteur s’agace donc de l’indifférence de l’institution universitaire pour la pensée russe (cf. la note « coup de gueule » p. 46).
Par ailleurs, l’ouvrage met en pleine lumière la dimension religieuse du projet soviétique. Dès 1931, année du dynamitage de la cathédrale de Moscou, l’assomptionniste Martin Jugie décrivait tel théologien russe de la fin du XIXe siècle (Vassili Rozanov) comme Bolscevistarum praecursor en raison de son idée que « le progrès est la même chose qu’une création indéfinie », où Dieu cède à l’homme sa place (Theologia dogmatica Christianorum orientalium, t. IV, p. 482). À la lumière de son exaltation crypto-religieuse, on comprend ainsi que l’échec de ce matérialisme militant ait conduit au désenchantement post-soviétique, analysé par Svetlana Alexievitch, voire au poutinisme.
Dans son journal, Kojève écrivait un jour : « Le bolchevisme en philosophie — Moi » ; un tel philosophe peut paraître fort daté, mais, auteur de plusieurs études toujours stimulantes (songeons à son traité L’Autorité) et correspondant de penseurs du politique comme Leo Strauss et Carl Schmitt, il mérite pleinement d’être redécouvert.
Vincent Smith
Le 07/0/07/2026
Rambert Nicolas, La conscience de Staline. Kojève et la philosophie russe, Paris, Gallimard, 2025, 224 p.
