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Réconcilier la terre et la mer : entretien avec Olivier Eichenlaub

Publié initialement en anglais par Arktos, cet entretien accordé par Olivier Eichenlaub à Alexander Raynor revient sur les grands thèmes de son ouvrage Europe puissance : la géographie comme facteur de puissance, l’opposition entre terre et mer, la place de la Russie dans l’histoire européenne, les limites de l’Union européenne comme simple « Europe-marché » et la nécessité de penser à nouveau l’Europe comme civilisation. Nous en proposons ici une traduction française.

Réconcilier la terre et la mer : entretien avec Olivier Eichenlaub

Traducteur, historien indépendant et membre de l’équipe éditoriale d’Arktos, éditeur partenaire de l’Institut Iliade, Alexander Raynor s’entretient avec Olivier Eichenlaub, coordinateur du Pôle Études de l’Institut Iliade. Pour Eichenlaub, la géographie propre de l’Europe − cet entrelacs unique de mers, de péninsules et de façades maritimes − a prédisposé le continent à la puissance. Retrouver cet héritage suppose aujourd’hui de dépasser l’ancienne opposition tracée par Carl Schmitt entre la terre et la mer.

Alexander Raynor : Pour les lecteurs anglophones qui vous découvrent, pouvez-vous vous présenter ? Qui est Olivier Eichenlaub, comment en êtes-vous venu à écrire sur la géopolitique, et qu’est-ce que l’Institut Iliade, sous les auspices duquel ce livre paraît ?

Olivier Eichenlaub : Je suis Olivier Eichenlaub, universitaire français, géographe de formation et enseignant en sciences humaines. Mon parcours m’a conduit à enseigner dans différentes écoles d’architecture ainsi que dans plusieurs instituts privés de formation, où j’ai pu développer une approche interdisciplinaire des questions de territoire, d’espace et de société, nourrie aussi bien par les travaux de la Nouvelle Droite que par les courants anti-utilitaristes.

Dans mon livre Europe puissance, je m’intéresse plus particulièrement aux rapports entre les configurations géographiques − les mers, les fleuves, les espaces continentaux, les frontières − et les dynamiques historiques et géopolitiques qui structurent les États et les civilisations. J’y explore la place de notre continent dans le système mondial contemporain, en défendant l’idée que la géographie exceptionnelle de l’Europe peut encore exercer une influence durable sur sa trajectoire politique, stratégique et civilisationnelle.

Mon travail s’inscrit donc assez largement dans la ligne éditoriale et intellectuelle de l’Institut Iliade, cercle de réflexion et de formation consacré à l’étude de la civilisation européenne dans ses dimensions historiques, culturelles et anthropologiques. L’Institut organise des colloques, des séminaires et des cycles de formation destinés à approfondir la connaissance de l’héritage européen, à interroger ses continuités historiques et à réfléchir aux conditions de sa transmission dans le monde contemporain. Il met l’accent sur les notions de culture, de civilisation et de longue mémoire, en proposant une lecture des enjeux contemporains à partir de cette perspective.

Au sein de l’Iliade, où je coordonne actuellement le pôle Études, qui publie chaque année des Cahiers de haut niveau sur des thèmes importants − l’Europe, le travail, la liberté —, j’ai également dirigé l’ouvrage collectif Pour un réveil européen, qui prolonge certaines de ces réflexions autour des questions culturelles, de l’héritage européen et des formes de continuité historique.

Alexander Raynor : Vous ouvrez le livre en rappelant qu’après 1945 la géopolitique est devenue une discipline taboue, « radicalement interdite presque partout, même sous Staline ». Pourquoi a-t-elle été bannie ainsi ? Et peut-on réellement refuser de penser géopolitiquement ?

Olivier Eichenlaub : En 1945, après la chute du IIIe Reich, la géopolitique est devenue une discipline taboue. Née au tournant des XIXe et XXe siècles, elle fut d’abord une science allemande, largement utilisée ensuite par les nationaux-socialistes pour accompagner leurs conquêtes territoriales, à travers des notions comme celle d’espace vital, le Lebensraum, développée par Friedrich Ratzel autour des années 1890, ou celle de pangermanisme, associée à Karl Haushofer, qui fut également le fondateur de la première revue universitaire internationale de géopolitique.

Compte tenu du désastre politique et humain que fut la Seconde Guerre mondiale, il n’est pas étonnant que plus personne n’ait voulu en entendre parler durant les décennies de reconstruction, qui, en Europe occidentale, furent tournées vers la nouvelle idéologie libérale. Pourtant, les Européens n’ont jamais cessé de faire de la géopolitique. Ils ont simplement préféré parler de « politique étrangère » ou de « relations internationales », sans se référer au corpus antérieur.

Si Staline a effectivement interdit l’étude de la géopolitique sur son territoire, ne la mettait-il pas très concrètement en pratique lorsqu’il participait à la conférence de Yalta pour découper géographiquement l’Europe selon des critères politiques ? En réalité, il est impossible de penser en termes de stratégie ou de souveraineté sans se référer, au moins de façon minimale, à la géopolitique. Un peu comme Monsieur Jourdain, dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière, faisait de la prose sans le savoir.

En France, il a fallu attendre le milieu des années 1970 pour que le géographe communiste Yves Lacoste réhabilite la discipline en fondant la revue Hérodote. Peut-être parce que le temps avait passé et qu’il jugeait cette censure injuste révolue ; peut-être aussi parce qu’il n’en connaissait pas bien l’histoire. Quoi qu’il en soit, il a eu raison de le faire.

Alexander Raynor : Le livre s’appuie sur la dialectique terre/mer de Carl Schmitt : une géopolitique de la terre née en Allemagne, opposée à une géopolitique de la mer portée à sa perfection par les Anglo-Saxons. Pouvez-vous présenter cette opposition et expliquer pourquoi la renaissance européenne exige, selon vous, la réconciliation de ces deux sphères à l’intérieur même du continent ?

Olivier Eichenlaub : Carl Schmitt a longuement développé une opposition structurante entre la Terre et la Mer, qu’il considère comme deux principes fondamentaux d’organisation des sociétés humaines. Les puissances terrestres se caractérisent par leur ancrage territorial, la stabilité de leurs frontières et l’importance accordée à la souveraineté politique, fortement enracinée dans un territoire donné. À l’inverse, les puissances maritimes fondent leur puissance sur la mobilité, le commerce et la maîtrise des grandes lignes de communication océaniques, qui « ouvrent » l’espace aux échanges, à la circulation des marchandises et à l’expansion économique.

L’histoire du monde résulterait ainsi d’une tension permanente entre ces deux logiques géopolitiques, opposant par exemple le modèle britannique puis américain au modèle allemand ou russe. Cette approche schmittienne est évidemment fondamentale, mais elle ne s’applique pas vraiment à l’échelle des États, ni à celle d’un continent entier comme l’Europe, qui est à la fois terrestre et maritime.

De l’Atlantique à l’Oural, l’Europe possède en effet une configuration géographique absolument singulière. Elle forme un enchevêtrement de terres et de mers qui s’interpénètrent et se soudent les unes aux autres, avec un profil côtier très irrégulier, multipliant les péninsules, les détroits et les archipels. Cette complexité ne se retrouve nulle part ailleurs dans le monde, ni en Amérique, ni en Chine, ni au Moyen-Orient.

Selon l’essayiste suisse David Cosandey, cette imbrication conduirait à une « loi fondamentale de la géographie » : le continent européen constitue une source incomparable de richesses qui, par sa configuration, a produit une relative stabilité politique entre les peuples tout en favorisant une concurrence stimulante entre les territoires. Cette originalité, qu’il résume par le concept de « thalassographie articulée », prédisposerait l’Europe à l’innovation et à l’excellence. Elle serait à l’origine du développement des sciences et des techniques en Europe, puis de la supériorité continentale qui en découla à partir du Moyen Âge. C’est, en somme, une manifestation très nette du territoire comme facteur de puissance, et elle oblige à dépasser la grande dichotomie de Carl Schmitt.

Alexander Raynor : Vous écrivez que l’Angleterre − « si amicalement qu’on en parle » − demeure le premier ennemi de l’unité continentale européenne. C’est une affirmation forte pour un public anglophone. Visez-vous les Anglais eux-mêmes, ou bien le modèle thalassocratique dont ils furent les pionniers, celui qu’Alain de Benoist relie à la mondialisation elle-même ?

Olivier Eichenlaub : Lorsqu’on parle d’un État en géopolitique, il n’est pas rare de le désigner par sa capitale : Washington affronte en ce moment même Téhéran sous le regard perplexe de Londres, Paris ou Berlin. Derrière ces noms de villes, il ne faut voir aucune autre unité que celle du pouvoir politique en place. Tous les Américains ne soutiennent pas la guerre ; tous les Iraniens ne souhaitent pas le maintien du régime des mollahs, loin de là.

C’est dans le même esprit que je parle de l’Angleterre, en commettant d’ailleurs une erreur classique de la littérature française, qui la confond souvent, pour des raisons historiques, avec le Royaume-Uni. Comme le fait également Alain de Benoist, je désigne donc ici le modèle thalassocratique élaboré par les élites britanniques, et, dans une moindre mesure, le modèle industriel dont elles furent également à l’origine.

Je souligne au passage que l’île de Bretagne n’a pas toujours été tournée vers l’Atlantique, et que la Manche a parfois été à peine plus large qu’un grand fleuve assez facile à franchir. Nous partageons donc une histoire commune : celle du roi Arthur ou celle de Jeanne d’Arc, qui appartiennent pleinement à une géopolitique terrestre.

Cela dit, à partir du XVIIe siècle, l’Angleterre s’est tournée vers d’autres horizons, beaucoup plus vastes, avec une intensité que ni les Espagnols ni les Portugais n’avaient pu imaginer en bâtissant leurs empires mondiaux. Quoi de plus naturel, au fond, pour un État qui demeure avant tout une île ? Mais, comme beaucoup d’îles, l’Angleterre a développé depuis lors une certaine méfiance envers le continent, qu’elle a parfois eu tendance à considérer comme un concurrent.

Même si c’est depuis Londres que le général de Gaulle a lancé son appel à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, il avait parfaitement compris cette ambiguïté. On la retrouve ensuite tout au long de l’histoire de l’Union européenne, au sein de laquelle les décideurs britanniques se sont souvent montrés particulièrement contre-productifs, multipliant les « coups de Trafalgar »¹, jusqu’au Brexit.

L’estime et l’amitié que je porte aux Britanniques m’inclinent à penser qu’ils sauront à nouveau dépasser ce stade. Non pas pour rejouer Azincourt, mais pour que tous les peuples européens puissent, ensemble, se donner les moyens de construire la puissance qui manque à l’Europe.

Alexander Raynor : Le livre présente la Russie comme « le partenaire énergétique idéal de l’Europe » et soutient qu’on ne peut concevoir l’Europe sans la Russie, contre la carte civilisationnelle de Huntington. Le livre est paru en 2022, à la veille de la guerre en Ukraine, une guerre qui a rompu les liens énergétiques, durci la division du continent et poussé l’Union européenne plus encore dans le camp atlantiste que vous critiquez. La guerre russo-ukrainienne a-t-elle réfuté ce chapitre ou confirmé son avertissement ? Et, au-delà du conflit actuel, la relation euro-russe peut-elle être réparée ? Quelles seraient les premières étapes ?

Olivier Eichenlaub : La Russie fait-elle partie de l’Europe ? Géographiquement, la majorité de son territoire se trouve en Asie, où elle englobe des populations variées d’un point de vue ethnique, avec des histoires propres plus ou moins autonomes. Démographiquement, en revanche, la grande majorité des Russes vivent dans la partie occidentale du territoire, à l’ouest de l’Oural.

De Saint-Pétersbourg à Moscou, cette Russie occidentale a puissamment contribué à l’histoire européenne. Les apports de Pouchkine, de Pierre Ier, d’Ivan le Terrible ou de Léon Tolstoï, pour ne citer qu’eux, constituent tout un pan de notre culture commune. Comme l’empereur Guillaume II, le tsar Nicolas II était un cousin du roi George V. Politiquement, la Rus’ de Kiev a également exercé une influence considérable sur les grandes plaines d’Europe orientale, en contrôlant les vastes territoires orientaux de la Mitteleuropa, en particulier la Pologne.

Mais cette vision n’est pas celle du politologue américain Samuel Huntington, dont les travaux influencent implicitement une partie de l’interventionnisme des États-Unis à travers un « choc des civilisations » qui traverse aussi une partie de l’Europe. On retrouve ici une hantise américaine vieille de plus d’un siècle, lorsque Alfred Mahan affirmait qu’il fallait éviter à tout prix une alliance entre l’Allemagne et la Russie, afin d’empêcher l’Europe de rivaliser avec les États-Unis.

Cette volonté de « diviser pour régner » sera ensuite théorisée par Halford Mackinder dans sa théorie du pivot, puis envisagée plus concrètement par Nicholas Spykman à travers la notion de « containment ». C’est dans cette épaisseur historique qu’il faut analyser la guerre que les États-Unis mènent aujourd’hui contre la Russie par armées interposées, comme le fait très bien Emmanuel Todd², et comme le montre également le sabotage plus que probable, par les Américains, du gazoduc Nord Stream reliant l’Allemagne à la Russie sous la mer Baltique.

En coupant toute possibilité de collaboration continentale avec un allié énergétique historique et stratégiquement vital, les Américains ont gagné, d’un point de vue idéologique, les quelques décennies que les Européens ont perdues, d’un point de vue réaliste, dans la construction d’une Europe puissance.

Alexander Raynor : Votre troisième chapitre affirme que l’Union européenne a construit une « Europe-marché » structurellement incapable de penser en termes civilisationnels. Vous désignez Kundera et les pays de Visegrád comme les gardiens d’une idée culturelle de l’Europe. Pourquoi l’Europe de l’Est, région qui a tant souffert au XXe siècle, se souvient-elle davantage de ce qu’est l’Europe ?

Olivier Eichenlaub : Certains géopoliticiens distinguent ce qu’ils appellent les frontières vivantes d’autres frontières qu’ils considèrent comme mortes. Les premières sont des lignes de tension stratégique et militaire. Les secondes, qui succèdent généralement aux premières une fois les conflits passés, sont avant tout des limites mémorielles et culturelles, qui s’inscrivent dans la longue durée. Le rideau de fer en est une illustration caractéristique.

À l’Est, les peuples ont certes connu la dictature communiste, mais ils ont été épargnés par l’idéologie libérale et consumériste qui s’est imposée à l’Ouest. Après la chute du Mur, c’est sans doute ce qui explique les positions des pays d’Europe centrale et orientale sur des questions aussi sensibles que l’économie ou l’immigration extra-européenne.

Ainsi, derrière la Hongrie de Viktor Orbán, dans un premier temps, le groupe de Visegrád affirme son aspiration à une Europe plus protectrice des peuples et des nations, préférant mettre en avant une « économie patriotique », fondée sur les valeurs de la famille et sur les modes de vie hérités de la chrétienté, plutôt que sur la consommation de masse et le libertarisme individualiste.

Reste à savoir combien de temps cette mentalité spécifique pourra résister à l’intégration au sein de l’Union européenne et à la pression que la guerre en Ukraine exerce sur le réalisme politique. En attendant, Visegrád apparaît néanmoins comme un contre-modèle avec lequel il faudrait, au minimum, entrer en dialogue, afin de reconstruire un modèle capable de rendre à l’Europe une existence propre et une puissance spécifique dans un monde de plus en plus multipolaire.

Alexander Raynor : L’une des sections les plus concrètes du livre concerne les infrastructures : le canal Rhin-Rhône, les lignes ferroviaires à grande vitesse de Paris à la mer Noire, les leçons des routes romaines ou du Transsibérien. Pourquoi une infrastructure de ce type est-elle une question civilisationnelle, et pas seulement économique ?

Olivier Eichenlaub : L’histoire des grands empires montre que la puissance ne repose pas seulement sur la force militaire. Pour durer, un empire doit organiser l’espace qu’il contrôle et relier entre eux des territoires souvent vastes et divers. Les infrastructures jouent donc un rôle essentiel dans la construction et la durée des ensembles civilisationnels.

Dès l’Antiquité, les grandes puissances ont compris l’importance stratégique des réseaux de communication. Les routes, les ponts, les ports, les canaux et les relais postaux permettaient de déplacer rapidement les armées, de transmettre les ordres et d’assurer le contrôle des périphéries. La fonction économique de ces équipements est d’ailleurs évidente et essentielle. Ils facilitent les échanges commerciaux, favorisent la circulation des marchandises et permettent l’exploitation des ressources.

Cependant, réduire les infrastructures à leur seule dimension économique serait une erreur. Elles possèdent aussi une portée culturelle, politique et civilisationnelle. Les voies de communication ne transportent pas seulement des biens matériels ; elles favorisent également la circulation des idées, des croyances, des langues et des savoirs.

Les routes romaines ont contribué à diffuser le droit romain, le latin puis, plus tard, le christianisme dans une grande partie de l’Europe. Les infrastructures participent ainsi à la formation d’un espace commun. Elles rapprochent des populations différentes et contribuent à l’émergence d’une identité partagée. En ce sens, ce sont des instruments d’intégration autant que des outils de développement.

En structurant les flux de transport, d’énergie, d’information ou de commerce, les grandes infrastructures façonnent des espaces d’influence et renforcent la position des puissances qui les contrôlent. Plus que de simples équipements techniques, elles sont les artères par lesquelles circulent les richesses, les hommes, les idées et les valeurs. Elles contribuent à la cohésion politique des grands ensembles, à la diffusion de modèles culturels et à l’affirmation d’une vision du monde. L’aménagement du territoire est un levier majeur de puissance.

Alexander Raynor : Vous concluez avec le couple grec formé par Hestia et Hermès − le foyer et le voyage − et par cette formule : « Pour une Europe suisse, donc… mais avec la mer. » Pouvez-vous déployer cette image pour les lecteurs qui n’ont pas encore ouvert le livre, et nous dire ce que vous espérez qu’un lecteur formé dans la civilisation maritime retiendra de votre travail ?

Olivier Eichenlaub : Dans la mythologie grecque, Hestia et Hermès sont deux figures complémentaires, qui expriment l’équilibre entre l’attachement à un lieu et l’exploration du monde. Hestia, déesse du foyer, incarne la stabilité, la paix et l’enracinement dans la maison comme dans la communauté. Son feu sacré symbolise ce qui demeure et rassemble. À l’inverse, Hermès est le dieu du mouvement, des voyages et des échanges. Il veille sur les routes, les frontières et la circulation des idées.

Là où Hestia offre un centre fixe, Hermès ouvre vers le dehors et vers l’inconnu. Ensemble, ils expriment l’équilibre entre l’attachement à un lieu et l’exploration du monde. Ce que nous retenons de la grandeur européenne appartient le plus souvent au monde d’Hermès : la découverte et la conquête du monde, l’universalisme politique, le progrès scientifique et technique, la communication, l’exploration de l’espace.

Mais le monde d’Hermès est aussi un monde dans lequel on se perd facilement. C’est pourquoi il faut aussi savoir se rassembler de nouveau autour du foyer, comme Ulysse n’a cessé de chercher à le faire dans l’Odyssée. Après un long voyage au cours duquel elle a laissé derrière elle une partie de son âme, l’Europe doit désormais se reconstruire comme communauté.

Pour illustrer cette idée, j’aurais pu prendre l’image de la Comté des Hobbits dans Le Seigneur des anneaux. Par provocation, j’ai préféré celle de la Suisse, en mettant en avant sa méfiance envers les grands systèmes technocratiques, son rapport direct à la démocratie et à la défense armée, entre autres choses. Mais ni la Comté ni la Suisse n’ont accès à la mer. Le potentiel européen est donc mille fois supérieur au leur, et nous savons ce que les Romains, ou les marchands de la Hanse, ont su faire de la Méditerranée et de la Baltique.

Quant à la question de savoir ce qu’il faut faire aujourd’hui des mers du monde sans s’y perdre, laissons aux Britanniques, nos spécialistes européens en la matière, le soin d’y répondre dans le cadre d’une construction commune.

Notes et références

¹ Dans la version anglaise de l’entretien, une note de traduction précise que l’expression française « coup de Trafalgar » désigne un retournement soudain, déloyal ou destructeur, par référence à la victoire de Nelson en 1805. L’équivalent idiomatique proposé en anglais est a stab in the back.
² Emmanuel Todd, La Défaite de l’Occident, Paris, Gallimard, 2024.

Pour aller plus loin : Commander Europe. A World Power, l’édition anglaise d’Europe puissance publiée par Arktos. L’ouvrage est bien entendu disponible en français dans la boutique en ligne de l’Institut Iliade : Europe puissance. Une géopolitique continentale face au monde (Olivier Eichenlaub), La Nouvelle Librairie Éditions, coll. Cartouches (2022), 96 pages, 7,00 €

Source originale en anglais de cet entretien : arktosjournal.com