Homère demeure. Pourquoi lire, et faire lire L’Odyssée
Le 15 juillet prochain, L’Odyssée de Christopher Nolan nous jettera une nouvelle fois dans les voiles d’Ulysse. Si les noms d’Ithaque, de Pénélope, de Charybde et de Scylla résonnent encore en nous, notre époque connaît-elle véritablement l’œuvre d’Homère ? Marion du Faouët nous invite à lire et relire ce texte fondateur de notre civilisation, à revenir à sa voix, son rythme et à ce qu’il dit de l’homme européen : mortel et fidèle, rusé et fragile, enraciné dans une terre, une mémoire et une lignée. Un peuple qui ne lit plus ses textes fondateurs finit par ne plus les posséder et par errer, loin de lui-même. Il est temps pour les Européens de reprendre le chemin d’Ithaque.
Il y a des œuvres dont le nom suffit à nous donner l’illusion de la familiarité. Elles font partie du paysage. On les a croisées à l’école, on en connaît quelques personnages, quelques épisodes, quelques images. Elles sont là, quelque part dans notre mémoire, comme des monuments que l’on ne visite plus. L’Odyssée en fait partie.
Ulysse, Pénélope, Circé, Calypso, le Cyclope, les Sirènes, Ithaque : ces noms nous disent encore quelque chose. Mais que nous disent-ils vraiment ? Sont-ils encore des présences vivantes, ou seulement des souvenirs flottants, des fragments de culture générale, des images détachées du poème qui leur donne sens ?
Relire L’Odyssée, ce n’est pas rendre hommage à une antiquité vénérable. C’est revenir à l’un des grands textes où l’Europe a appris à penser l’homme : celui qui affronte l’épreuve du monde et qui souffre, qui désire et se trompe, qui ruse, qui pleure, qui résiste, et qui veut rentrer.
Car le cœur du poème est là. Ulysse ne voyage pas pour voyager. Il ne cherche pas l’ailleurs pour l’ailleurs. Il ne veut pas se perdre dans l’inconnu ni se défaire de ce qu’il est. Il veut retrouver Ithaque. Ce retour engage bien davantage qu’un trajet sur la mer. Ulysse doit redevenir roi, époux, père, fils, maître de sa demeure. Il doit reprendre sa place dans un ordre que son absence a laissé se défaire. Tout le poème tend vers cette reconquête. Dans une époque qui valorise volontiers le mouvement, la rupture, le départ permanent, Homère rappelle une chose simple, presque scandaleuse aujourd’hui : il y a de la grandeur dans le retour.
Ithaque n’a rien d’un paradis. C’est une île rude, pauvre, rocheuse. Ulysse pourrait choisir mieux. Il pourrait rester auprès de Calypso, qui lui offre l’immortalité. Il pourrait s’abandonner au plaisir, à l’oubli, au repos. Mais il préfère sa terre, son épouse mortelle, son fils, son père vieillissant, sa maison menacée, son destin d’homme. Parce qu’il vaut mieux une vie mortelle, mais enracinée, qu’une éternité loin des siens.
C’est là l’une des grandes leçons de L’Odyssée. L’homme n’y est jamais un individu isolé, flottant au-dessus du monde. Il est toujours pris dans des liens : une lignée, une maison, une patrie, des dieux, des morts, des devoirs. Sa liberté ne consiste pas à se débarrasser de ces liens, mais à leur rester fidèle à travers l’épreuve.
Ulysse est grand parce qu’il revient.
La maison d’Ulysse
Il faut prendre au sérieux la demeure d’Ulysse. Elle occupe le centre du poème : le lieu où tout se perd, et où tout devra être restauré. Pendant l’absence du roi, les prétendants occupent le palais. Ils mangent les biens, convoitent Pénélope, humilient Télémaque, violent les règles de l’hospitalité. En menaçant le mariage, ils s’attaquent à tout un ordre.
La demeure, chez Homère, porte la lignée, l’autorité, la transmission, la mémoire. Elle est d’abord une maison de pierre, avec ses salles, son seuil, son foyer, son lit enraciné dans l’olivier. Mais elle est aussi une maison au sens plus profond : un foyer spirituel, une continuité de sang, de nom et de destin. La maison d’Ulysse ne désigne donc pas seulement un bâtiment, mais un lignage, une souveraineté, une fidélité transmise. C’est là que se tiennent ensemble les vivants et les morts, les hommes et les dieux, l’épouse et l’époux, le père et le fils.
Le retour d’Ulysse prend ainsi une portée politique et sacrée. Il rend à chaque chose sa juste place : à l’épouse son époux, au fils son père, au royaume son roi, aux morts leur honneur, aux dieux leur justice. Celui qui ne voit en Ulysse qu’un aventurier passe à côté de l’essentiel. Ulysse est d’abord celui qui revient rétablir sa demeure.
Un monde où les dieux agissent
Relire Homère, c’est aussi accepter d’entrer dans un monde qui n’est pas le nôtre.
Nous avons pris l’habitude d’expliquer les mythes. Nous transformons les dieux en symboles, les rites en coutumes, les prodiges en images poétiques. Poséidon devient la mer, Athéna l’intelligence, Circé la séduction, Calypso l’oubli, les Sirènes la tentation. Ces lectures peuvent éclairer certains aspects du poème. Mais elles deviennent fatales si elles nous font oublier que, chez Homère, les dieux ne sont pas de simples métaphores. Au contraire, ils sont là. Ils agissent. Athéna protège Ulysse et guide Télémaque. Poséidon poursuit le héros de sa colère. Hermès transmet les messages des dieux. Circé transforme les hommes. Calypso retient Ulysse. Zeus arbitre.
Tout le poème se déploie dans un monde où le visible et l’invisible ne sont pas séparés comme ils le sont pour nous. La mer n’est pas seulement de l’eau. Le vent n’est pas seulement un phénomène physique. Le serment n’est pas seulement une parole. L’hospitalité n’est pas seulement une politesse. Le sacrifice n’est pas seulement un usage ancien. Tout est pris dans un ordre plus vaste. Ulysse agit, bien sûr. Il décide, il calcule, il endure, il ment parfois, il se cache, il frappe, il supplie. Mais il n’est jamais seul face à un monde muet. Il avance dans un univers traversé de signes, de puissances, de limites.
C’est là que sa ruse prend tout son sens. La mètis d’Ulysse désigne plus qu’une habileté. Elle n’a rien du cynisme d’un homme qui manipule tout ce qui l’entoure. Elle est une intelligence du réel : savoir quand parler, quand se taire, quand attendre, quand se dévoiler, quand frapper, quand supplier.
L’homme homérique n’est pas grand parce qu’il se croit tout-puissant. Il est grand parce qu’il sait qu’il ne l’est pas.
Une voix avant d’être un livre
Nous lisons souvent L’Odyssée comme un livre. C’est naturel. Mais il faut se souvenir qu’avant d’être un texte imprimé, avant d’être un objet scolaire, le poème fut une voix. Il vient du monde des aèdes, de la récitation, du chant, de la mémoire. Homère désigne moins un auteur au sens moderne qu’une tradition poétique, une manière de transmettre les héros, les dieux, les fautes, les souffrances et la gloire.
Les répétitions, les formules, les épithètes ne sont pas des lourdeurs archaïques. Elles appartiennent à cette parole chantée. « Ulysse aux mille ruses », « Athéna aux yeux pers », « l’aurore aux doigts de rose », « la mer couleur de vin » : ces expressions ne décorent pas le récit. Elles le portent. Elles donnent au monde sa couleur, son rythme, sa forme. Il faudrait lire Homère plus souvent à voix haute. Faire entendre les noms. Sentir le retour des formules. Comprendre que la gloire, le kléos, n’est pas la célébrité moderne, mais ce qui demeure parce qu’un chant le transmet.
L’aède garde la mémoire. Il donne aux vivants le récit des morts. Il conserve ce qui mérite de ne pas disparaître. Voilà pourquoi une civilisation qui ne lit plus ses textes fondateurs finit par ne plus les posséder vraiment. Elle en garde les noms, quelques scènes, quelques images, mais elle perd la voix qui les faisait vivre.
Lire pour transmettre
Il ne suffit pas de conserver les grands textes. Il faut les rendre à nouveau désirables.
Homère demande davantage qu’une citation ou un respect distant. Il demande à être fréquenté. On n’entre pas dans L’Odyssée comme dans un musée, mais comme dans une maison ancienne dont les pièces seraient encore habitées. Il faut du temps pour en reconnaître les seuils, les voix, les lumières, les ombres. Il faut accepter de se laisser conduire.
C’est pourquoi la transmission ne peut se réduire à l’accumulation des références. Elle suppose un art de faire aimer. Donner à un jeune lecteur le goût d’Ulysse, ce n’est pas lui imposer un monument ; c’est lui ouvrir une route. Lui montrer que ces chants parlent encore de ce qu’il connaît déjà sans toujours savoir le nommer : le désir de partir, la peur de se perdre, l’appel du retour, la fidélité, la tentation, la gloire, la mort, la maison.
Il faut donc relire Homère simplement, sérieusement, joyeusement. Le lire à voix haute parfois, pour retrouver la cadence du poème. Le lire avec des images, des cartes, des traductions différentes, des rapprochements avec les œuvres qu’il a nourries. Le lire surtout comme une œuvre vivante, non comme une obligation culturelle.
Une tradition ne survit pas parce qu’on la déclare importante. Elle survit lorsque des hommes et des femmes la reçoivent assez profondément pour vouloir la transmettre à leur tour. Et c’est avec cette mémoire qu’il nous faut renouer.
Homère comme commencement
Pourquoi commencer par Homère ? Parce qu’il est l’un de nos commencements. Non pas le commencement de tout, bien sûr, mais le commencement d’une certaine manière européenne de regarder l’homme : mortel, héroïque, rusé, souffrant, fidèle, tenté, glorieux et fragile ; capable de grandeur, mais toujours placé sous le regard des dieux ; attiré par le large, mais rappelé par la maison ; désireux de gloire, mais bouleversé par les morts ; tenté par l’immortalité, mais choisissant finalement la terre, l’épouse, le fils et le père.
Homère ne nous donne pas de leçons toutes faites. Il nous met en présence d’un monde. Il nous oblige à regarder plus haut, plus loin, plus profondément.
C’est pourquoi il faut cesser de traiter les œuvres fondatrices comme un patrimoine décoratif. Elles ne sont pas là pour embellir nos discours. Elles sont là pour nous former. Encore faut-il les ouvrir. Encore faut-il les lire. Encore faut-il les faire lire. Une civilisation est susceptible de mourir sous les coups de ses ennemis ; elle est certaine de s’éteindre si ses héritiers ne savent plus entendre les poèmes qui l’ont fondée.
Homère demeure. À nous de reprendre le chemin d’Ithaque.
Marion du Faouët – Promotion Dante
Pour aller plus loin : quelle Odyssée lire ?
Il n’existe pas une seule bonne édition de L’Odyssée. Tout dépend de ce que l’on cherche : lire pour le plaisir, travailler le texte, entendre le rythme du poème, offrir un beau livre. L’essentiel n’est pas de collectionner les versions, mais de trouver celle qui donnera envie d’ouvrir Homère – et d’y revenir. Voici quelques repères, pour les lecteurs adultes d’abord, pour les plus jeunes ensuite.
Pour les adultes : choisir sa traduction
Pour découvrir ou redécouvrir Homère, la traduction de Philippe Jaccottet (L’Odyssée à La Découverte) est sans doute la meilleure première lecture. La langue est belle, claire, poétique sans jamais devenir obscure : on y sent le souffle du poème, et le texte reste très lisible.
Pour travailler sérieusement le texte, on se tournera vers la traduction de Victor Bérard (Les Belles Lettres/Pléiade), la grande référence classique en français. Son principal intérêt tient à l’édition des Belles Lettres, qui donne le grec en regard. La traduction a parfois vieilli, mais elle reste précieuse pour vérifier un passage, une formule, un mot.
Pour une lecture simple, en poche, la traduction de Frédéric Mugler (Actes Sud, coll. Babel) offre une édition claire et accessible. Écrite en vers non rimés de quatorze syllabes, elle conserve une vraie attention au rythme sans jamais rendre la lecture ardue : un bon compromis pour une première lecture suivie ou pour un groupe de lecture.
Pour entendre la cadence, la traduction de Philippe Brunet (Seuil) est plus exigeante : elle est pensée pour faire sentir en français le mouvement de l’hexamètre grec. La lecture demande davantage d’attention, mais elle rappelle une chose essentielle : L’Odyssée fut d’abord un poème à dire et à entendre.
Pour retrouver une langue plus ancienne, la traduction de Leconte de Lisle (XIXᵉ siècle) est ample, solennelle, parfois un peu raide. Ce n’est pas la porte d’entrée la plus naturelle aujourd’hui – le français peut sembler distant –, mais elle vaut le détour pour qui aime les grands textes dans une langue d’autrefois ; libre de droits, elle est aussi facilement accessible.
Enfin, pour offrir, il existe de magnifiques éditions illustrées. Elles ne proposent pas toujours une nouvelle traduction : beaucoup reprennent Jaccottet ou Bérard en leur donnant un autre visage par l’image. Trois d’entre elles méritent le détour. La première réunit la traduction de Jaccottet et les pastels sobres et puissants de Julien Chabot (La Découverte) ; elle contient aussi l’essai de François Hartog, Des lieux et des hommes, qui éclaire l’espace géographique et poétique du monde d’Ulysse. La deuxième, chez Albin Michel (2006), associe la traduction de Mario Meunier aux paysages de Jean-Marc Rochette, qui s’est rendu à Ithaque pour peindre les vingt-quatre chants : le voyage d’Ulysse y devient presque une traversée picturale. La troisième, chez Diane de Selliers, relève de l’édition d’art : la traduction de Victor Bérard, les notes de Silvia Milanezi et quatre-vingt-douze œuvres de Mimmo Paladino, contemporaines et parfois surprenantes.
Pour les enfants : par où commencer ?
Homère n’est réservé ni aux adultes ni aux spécialistes. Avant le texte intégral, un enfant peut entrer dans L’Odyssée par l’image, la carte, l’aventure, le récit raconté. L’essentiel est de ne pas réduire Ulysse à un simple héros d’aventures : il faut déjà faire sentir le retour, l’épreuve, la maison, les dieux.
Pour une première rencontre, le plus bel album est celui d’Yvan Pommaux, Ulysse aux mille ruses, d’après L’Odyssée d’Homère, avec les couleurs de Nicole Pommaux (L’École des loisirs, 2011). À mi-chemin du récit illustré et de la bande dessinée, le texte est clair, les images belles sans être tapageuses, et l’ensemble reste fidèle à l’esprit du poème : on y retrouve les Lotophages, le Cyclope, Circé, les Sirènes, Calypso, et le livre prend aussi le temps du retour à Ithaque.
Pour suivre le voyage, Ulysse. L’Odyssée des mers, de Francesca Ferretti de Blonay, illustré par Oyemathias (Nathan, 2021), est un petit livre dépliant très utile aux enfants qui aiment visualiser : une frise, une carte, les étapes marquantes du voyage, quelques éléments sur Homère et la navigation antique. Ce n’est pas un récit complet, mais un bon complément pour situer l’aventure.
Pour un album illustré imposant, L’Odyssée de Jean Martin d’après Homère, avec les illustrations de François Roca (Nathan, coll. Contes et Légendes, 2013), offre de belles images très travaillées, où l’on sent l’influence de la peinture ancienne et un vrai goût du récit. Un bon choix pour des enfants déjà un peu familiers des mythes grecs, à lire autant pour l’histoire que pour les images.
Pour une lecture accompagnée, l’édition de L’Odyssée en Folio Junior (2002) rassemble en un volume court les épisodes les plus connus. Elle peut convenir au collège, surtout si la lecture est guidée par un adulte ou un professeur. Un point à surveiller : il faut garder quelque chose de la voix d’Homère, car les célèbres épithètes ne sont pas des détails, mais une part du charme et du rythme du poème.
Pour de jeunes lecteurs déjà solides, L’Odyssée d’Ulysse, de Hugh Lupton et Daniel Morden, illustrée par Christina Balit et traduite par Monique Briend-Walker (Salvator, 2010), est une version plus dense qu’elle n’en a l’air : le texte, clair et bien construit, demande déjà une vraie aisance de lecture, et les illustrations accompagnent le récit sans prendre toute la place.
Pour de grands adolescents, l’édition de L’Odyssée chez Glénat (coll. Labyrinthe, 2014), illustrée par Anthony Jean, Mickaël Bourgouin et Yann Tisseron, est un beau livre construit à partir d’extraits d’Homère dans une traduction ancienne. Les grandes scènes y prennent une ampleur visuelle ; ce n’est pas une version simplifiée, mais un livre à proposer à des adolescents déjà lecteurs, voire à des adultes.
Pour prolonger enfin, Les véritables aventures d’Homère, premier des poètes, de Louise Guillemot, illustré par Clara Dupré (Les Petits Platons, 2021), ne raconte pas directement L’Odyssée : il imagine les aventures du poète lui-même – la Muse, les dieux, les légendes, le monde d’où naissent les grands chants. C’est un prolongement plutôt qu’une adaptation, mais il peut donner un vrai goût pour Homère et la mythologie grecque.
Il n’est évidemment pas impératif de tout lire tout de suite. Le plus important est d’ouvrir une porte – une image, une carte, une traduction – et de reprendre, à son tour, le chemin d’Ithaque.
