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Jeanne de Montfort, dite Jeanne la Flamme

Si l’histoire de Jeanne la Flamme est un peu tombée dans l’oubli, la Bretagne, elle, a toujours gardé mémoire de cette duchesse, notamment la ville d’Hennebont. Il est toujours possible de se promener aujourd’hui sur ces remparts qu’elle a protégés, même si destructions et travaux en ont modifié l’aspect.

Jeanne de Montfort, dite Jeanne la Flamme

« Encore fit cette comtesse de Montfort une très hardie emprise, qui ne fait mie à oublier, et que on doit bien recorder à hardi et outrageux fait d’armes. […] Elle s’avisa d’un grand fait, et remonta sur son coursier, ainsi armée comme elle étoit, et fit monter environ trois cents hommes d’armes avec elle à cheval, qui gardoient une porte que on n’assailloit point. Si issit de cette porte à toute sa compagnie, et se férit très vassalement en ces tentes et en ces logis des seigneurs de France, qui tantôt furent toutes arses, tentes et loges, qui n’étoient gardées fors de garçons et de varlets, qui s’enfuirent sitôt qu’ils virent bouter le feu, et la comtesse et ses gens entrer. »

L’historien Jehan Frois­sart consacre quelques cha­pitres de ses célèbres Chro­niques à la com­tesse Jeanne de Mont­fort (1295 ? – 1374). Dans cet extrait, le chro­ni­queur rap­porte un fait d’arme flam­boyant que cette der­nière a accom­pli en 1342 et qui lui a valu le fameux sur­nom de « Jeanne la Flamme ».

Jeanne de Mont­fort, née Jeanne de Flandre, vient d’une illustre et puis­sante famille. Son père Louis 1er Dam­pierre est comte de Flandre, de Nevers puis de Rethel après son mariage avec Jeanne de Rethel. Elle voit le jour vers 1295 et devient l’héritière de ce puis­sant lignage, du moins jusqu’à la nais­sance de son petit frère Louis. Jeanne repré­sente un très beau par­ti, trop beau même pour les grandes mai­sons royales de France et d’Angleterre. Une alliance avec cette famille de Flandre pèse beau­coup dans la balance diplo­ma­tique euro­péenne de ce début de XIIIe siècle. La guerre de Cent Ans a déjà écla­té entre la France et l’Angleterre. C’est pour­quoi Jeanne ne peut épou­ser aucun par­ti issu de ces mai­sons royales : une union avec l’un de ces deux lignages ne peut que bou­le­ver­ser cet équi­libre poli­tique déjà si fra­gile. De fait, on choi­sit de la marier en 1329 à Jean de Mont­fort, fils du duc Arthur II de Bre­tagne. Ayant déjà plu­sieurs frères aînés issus d’un pre­mier mariage d’Arthur II avec Marie de Limoges, Jean n’a aucune pré­ten­tion à la suc­ces­sion. Et pour­tant, l’union de ce fils cadet avec Jeanne de Flandre va créer la surprise.

Le 30 avril 1341, le duc de Bre­tagne Jean III meurt sans des­cen­dant direct, mal­gré trois mariages. Deux membres de la famille ducale peuvent pré­tendre au titre : son demi-frère Jean de Mont­fort, qu’il déteste, et sa nièce Jeanne de Pen­thièvre. Les rela­tions se dété­riorent très rapi­de­ment entre ces deux pré­ten­dants, d’autant que cette situa­tion aggrave encore plus les rela­tions entre la France et l’Angleterre, déjà en guerre. En effet, Jeanne de Pen­thièvre est la femme de Charles de Blois, neveu et allié du roi de France Phi­lippe VI de Valois alors que, de son côté, Jean de Mont­fort dis­pose du sou­tien du roi d’Angleterre Edouard III. C’est le début de la « Guerre des Jeanne »…

Durant l’été 1341, Jean de Mont­fort et son épouse lancent les hos­ti­li­tés en occu­pant des places fortes stra­té­giques de Bre­tagne comme Rennes, Vannes, Auray, Hen­ne­bont, Quim­per, Brest et Nantes. Le par­ti de Jeanne de Pen­thièvre ne reste pas sans réagir face à cette menace : Charles de Blois et son cou­sin le duc Jean de Nor­man­die (et futur roi de France) ras­semblent des troupes et orga­nisent une contre-attaque. Ils récu­pèrent quelques places fortes, notam­ment Nantes, dans laquelle se trouve Jean de Mont­fort. Après un siège de trois semaines, ce der­nier se rend et est fait pri­son­nier. La défaite semble iné­luc­table pour le pré­ten­dant au trône de Bre­tagne, mais c’est mal connaître Jeanne de Montfort !

Jeanne prend la place de son mari à la tête des troupes. Elle appelle à l’aide le roi d’Angleterre Edouard III afin qu’il lui envoie des ren­forts et reste retran­chée à Hen­ne­bont avec ses sol­dats en atten­dant les secours. Après une trêve hiver­nale, les hos­ti­li­tés reprennent au prin­temps 1342 lorsque le roi de France envoie des troupes en Bre­tagne. Rennes est prise le 20 mai 1342 par les Fran­çais, qui attaquent ensuite Hen­ne­bont. Loin de se lais­ser faire, Jeanne gal­va­nise la popu­la­tion et les troupes afin de tenir bon face aux assauts de l’ennemi. Frois­sart la décrit comme une véri­table chef de guerre, mon­tée sur un cour­sier, galo­pant d’une rue à l’autre afin d’exhorter les cita­dins à par­ti­ci­per à la défense de leur ville. Elle ordonne aux femmes de détruire les chaus­sées et de jeter des pierres contre l’assaillant et aux sol­dats de déver­ser de la chaux le long des rem­parts. La com­tesse pousse l’audace jusqu’à accom­plir un coup d’éclat rap­por­té par Frois­sart dans ses Chro­niques. Le 6 juin 1342, armée et mon­tée à che­val, elle prend la tête d’une troupe de trois cents hommes et mène une attaque contre le cam­pe­ment des sol­dats fran­çais lais­sé sans sur­veillance. Après avoir fait incen­dier les tentes, la com­tesse repart au grand galop se réfu­gier dans la ville d’Auray. Pour­chas­sée par l’adversaire qui tente de la cap­tu­rer, elle ne peut pas ren­trer dans Hen­ne­bont. Cette célèbre attaque lui vaut ain­si le sur­nom de « Jeanne la Flamme ». Cinq jours après avoir ras­sem­blé une nou­velle troupe à Auray, elle repique sur Hen­ne­bont, accom­pa­gnée de six cents hommes et s’empare de la ville. Cette vic­toire ne signi­fie pour­tant pas la fin de cette éprou­vante guerre de succession.

Lorsque Jean de Mont­fort meurt en 1343, la com­tesse pour­suit la guerre de suc­ces­sion en son nom. Après le débar­que­ment d’Edouard III en Bre­tagne avec les ren­forts, elle le suit sur le che­min de retour vers l’Angleterre, à court d’argent et épui­sée par les com­bats. Elle emmène ses deux enfants dans ce périple, dont Jean, son fils aîné, né en 1339. Ce der­nier est éle­vé à la cour du roi Edouard III et y épouse sa fille, Marie d’Angleterre. On sait que Jeanne réside à Londres entre avril et décembre 1343, avant d’être sou­dai­ne­ment assi­gnée à rési­dence dans le châ­teau de Tick­hill, située dans le com­té de York. La rai­son de cette sépa­ra­tion sou­daine sou­lève un cer­tain nombre d’interrogations, d’autant que ce châ­teau se trouve à plus de 250 kilo­mètres au nord de Londres. Pour­quoi un tel éloi­gne­ment ? Pen­dant long­temps, les his­to­riens ont pen­sé que Jeanne était deve­nue folle, ce qui jus­ti­fiait son retrait aux yeux d’Edouard III. Cette hypo­thèse tend à être remise en ques­tion aujourd’hui. Peut-être a‑t-on cher­ché à l’éloigner des affaires de Bre­tagne, afin de lais­ser le champ libre au roi d’Angleterre sur ce duché et en par­ti­cu­lier sur son héri­tier, le jeune Jean ?

Tou­jours est-il que la célèbre Jeanne la Flamme passe le reste de ses jours dans ce châ­teau. Plu­sieurs che­va­liers se suc­cèdent pour faire gar­der la com­tesse. Elle meurt en sep­tembre 1374, à des cen­taines de lieues de sa patrie d’origine. La guerre de suc­ces­sion se pour­suit sans elle, puisque son fils Jean retourne en Bre­tagne en 1357 mener le com­bat pour le titre de duc de Bre­tagne. Mal­gré une série de défaites, sa téna­ci­té finit par payer puisque Charles de Blois est tué lors de la bataille d’Auray que Jean rem­porte en 1364. Mal­gré une suc­ces­sion de rebon­dis­se­ments liés à son alliance avec l’Angleterre et à la volon­té du roi de France Charles V de s’immiscer dans la suc­ces­sion du duché, Jean l’emporte : le second trai­té de Gué­rande, signé le 4 avril 1381, l’officialise en tant que duc de Bre­tagne sous le titre de Jean IV. Fina­le­ment, dans cette « Guerre des Jeanne », c’est Jeanne la Flamme qui rem­porte la victoire…

Si l’histoire de Jeanne la Flamme est un peu tom­bée dans l’oubli, la Bre­tagne, elle, a tou­jours gar­dé mémoire de cette duchesse, notam­ment la ville d’Hennebont. Il est tou­jours pos­sible de se pro­me­ner aujourd’hui sur ces rem­parts qu’elle a pro­té­gés, même si des­truc­tions et tra­vaux en ont modi­fié l’aspect. Après le déman­tè­le­ment de la pre­mière motte féo­dale, le duc Jean 1er le Roux ordonne au XIIIe siècle la construc­tion des for­ti­fi­ca­tions actuelles, peu à peu assi­mi­lées dans le pay­sage urbain de la ville. Au XVIe siècle, des tra­vaux sont menés afin d’adapter les rem­parts à l’arrivée de canon­nières. De nou­velles démo­li­tions ont cours au XVIIIe siècle, à défaut d’entretien. En 1944, les bom­bar­de­ments alliés pro­voquent des dégâts impor­tants sur les rem­parts. Les auto­ri­tés décident de lan­cer des tra­vaux de res­tau­ra­tion afin de remettre en valeur ce patri­moine médié­val, et l’ensemble for­ti­fié est clas­sé Monu­ment His­to­rique en 1947.

Bibliographie de Jeanne la Flamme

Ouvrages consultés

  • Sophie Cas­sagnes-Brou­quet, Che­va­le­resses, une che­va­le­rie au fémi­nin, ed Per­rin, Paris, 2013 p.172–174
  • Fré­dé­ric Mor­van, « 1342 Jeanne de Flandre, héroïne d’Hennebont », 2009, in Le Télé­gramme de Brest, dimanche 9 décembre 2001.
  • Mar­cel Ker­vran, Les grandes heures de Jean de Mont­fort et de Jeanne la Flamme (1341–1345) pen­dant la Guerre de suc­ces­sion de Bre­tagne, éd. Joseph Floch, 1981

Sites consultés

Source

« Com­ment la com­tesse de Mont­fort ardit les tentes des sei­gneurs de France tan­dis qu’ils se com­bat­toient aux bar­rières » in Les Chro­niques de Sire Jean Frois­sart, Livre I, Par­tie I, Cha­pitre CLXXIV, texte éta­bli par J.A.C Buchon, 1835, p. 150

Anne-Sophie B. — Pro­mo­tion Léonidas