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Comment le coronavirus changera-t-il les sociétés européennes ?

La pandémie de Covid-19 ne manquera pas de marquer durablement les sociétés européennes. Fin du système mondialisé ? Renforcement de la conscience écologiste ? La prospective est un exercice ardu, mais nous l’avons tenté. Quatre formateurs et auditeurs de l’Institut Iliade répondent.

Comment le coronavirus changera-t-il les sociétés européennes ?

Économie, écologie, sociologie et science : nous avons demandé à quatre formateurs et auditeurs de l’Institut de répondre librement, mais succinctement et en fonction de leur discipline, à cette question lancinante des bouleversements post-confinement.

Guillaume Travers, de la promotion Léonidas : « La leçon du coronavirus, c’est que sont grands avant tout les peuples capables de volonté politique »

La crise du coro­na­vi­rus illustre les dan­gers asso­ciés à la cir­cu­la­tion en masse des popu­la­tions et la fra­gi­li­té des chaines de pro­duc­tion délo­ca­li­sées (90% des médi­ca­ments pro­duits en Chine, etc.). On peut espé­rer que ce soit l’élec­tro­choc qui amorce la démon­dia­li­sa­tion — c’est ce que pré­dit la plu­part des com­men­ta­teurs. Les choses sont plus com­pli­quées. La démon­dia­li­sa­tion, la relo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés, ne peuvent être durables que si elles sont le fruit d’une volon­té poli­tique, qui doit être capable de s’op­po­ser tant aux inté­rêts capi­ta­listes (qui, après avoir été ébran­lés, se remet­tront vite à cher­cher de nou­velles manières de maxi­mi­ser les pro­fits à l’é­chelle du globe) qu’aux visées impé­ria­listes des grandes puis­sances (qui, pré­ci­sé­ment, uti­lisent leur puis­sance pour écou­ler leurs pro­duits).

La leçon du coro­na­vi­rus, c’est que sont grands avant tout les peuples capables de volon­té poli­tique. La crise peut-elle redon­ner cette volon­té aux peuples euro­péens ? Je ne le sais pas. Ce qui me semble cer­tain, c’est que croire à une démon­dia­li­sa­tion qui s’a­mor­ce­rait “natu­rel­le­ment” est d’une grande naï­ve­té. Ceux qui y croient me semblent pré­ci­sé­ment illus­trer notre fai­blesse actuelle : nous dési­rons quelque chose, mais nous n’a­vons pas la volon­té poli­tique ni le cou­rage de le faire adve­nir. Nous aime­rions que tout se passe sans vagues, sans accrocs, sans rien dire ni faire, ce qui est fina­le­ment tou­jours une forme de “lais­sez-faire”, donc de lais­ser-aller. Face à nous, croyez-bien que cer­tains pays capables de volon­té poli­tique, à com­men­cer par la Chine, n’ont aucun sou­hait de démon­dia­li­ser. La Chine monte en puis­sance et ambi­tionne de nous inon­der tou­jours plus par ses pro­duits — pas seule­ment des gad­gets en plas­tique, mais aus­si des biens stra­té­giques.

En résu­mé : bien que sou­hai­table, la démon­dia­li­sa­tion n’est pas un pro­ces­sus natu­rel, auto­réa­li­sa­teur. Elle ne peut adve­nir que si des esprits pré­pa­rés, ayant le cou­rage de leur volon­té, s’y emploient éner­gi­que­ment. Si un vide poli­tique demeure, le libre-mar­ché s’y déploie­ra à nou­veau.

Fabien Niezgoda, de la promotion Patrick Pearse : « Est-ce à dire que nous avons sous les yeux la pertinence des thèses décroissantes ? »

Toute épi­dé­mie est par défi­ni­tion un phé­no­mène éco­lo­gique, puisqu’elle repose sur des inter­ac­tions entre espèces, l’espèce humaine y jouant sim­ple­ment ici le rôle de milieu, d’écosystème. Ceci amène un décen­tre­ment cer­tain : nous sommes plus habi­tués à être un élé­ment pros­pé­rant sur l’environnement et le trans­for­mant, qu’à être nous-mêmes cet envi­ron­ne­ment ! Outre ces consi­dé­ra­tions géné­rales, ce sont bien les dés­équi­libres liés à la crise éco­lo­gique, ou du moins cer­tains de ces dés­équi­libres, qui sont en cause dans l’apparition et le déve­lop­pe­ment du Covid-19, que le micro­bio­lo­giste Phi­lippe San­so­net­ti, pro­fes­seur au Col­lège de France, a jus­te­ment qua­li­fié de « mala­die de l’anthropocène ». Inter­pé­né­tra­tion entre les éco­sys­tèmes sau­vages et les socié­tés humaines, illus­trée par les désor­mais fameux mar­chés de Wuhan, en pre­mier lieu, pour l’apparition de ce nou­veau coro­na­vi­rus. Den­si­té et pro­mis­cui­té démo­gra­phiques, en second lieu, puis mobi­li­té inter­con­ti­nen­tale, pour son déve­lop­pe­ment et sa dif­fu­sion.

Ce constat ne dif­fère pas fon­da­men­ta­le­ment de ce à quoi nous sommes confron­tés à des échelles variables depuis quelques mil­lé­naires. On peut au moins émettre quelques obser­va­tions quant aux len­de­mains de la pan­dé­mie. Le ralen­tis­se­ment bru­tal des acti­vi­tés humaines a per­mis en maints endroits de la pla­nète le retour d’eaux lim­pides, d’horizons azu­rés, de pay­sages sonores emplis de ramages presque oubliés, pour ne rien dire des émis­sions de gaz à effet de serre, tem­po­rai­re­ment mais spec­ta­cu­lai­re­ment réduites. Ces effets sont évi­dem­ment cor­ré­lés au ver­sant moins réjouis­sant de l’affaire : la contrac­tion de l’économie. Est-ce à dire que nous avons sous les yeux la démons­tra­tion de l’incompatibilité entre crois­sance et éco­lo­gie, et de la per­ti­nence des thèses décrois­santes ? Encore fau­drait-il que cette réces­sion subie, avec les dégâts sociaux qu’elle com­mence à entraî­ner, n’apparaisse pas, au contraire, comme le repous­soir qui nous empê­che­rait de construire l’économie sans crois­sance qu’appellent de leurs vœux les éco­lo­gistes, et qui devrait être l’horizon de toute poli­tique de « relance » qui ver­rait au-delà du court terme.

Jean-Henri d’Avirac, formateur : « L’addictature n’a pas dit son dernier mot ! »

N’enterrons pas trop vite les virus de la glo­ba­li­sa­tion qui, bien qu’à l’origine des crises que nous tra­ver­sons, ne man­que­ront pas de se posi­tion­ner en remède. Le « sans-fron­tié­risme » débri­dé – sans jeu de mot – aura mon­tré ses fra­gi­li­tés, mais l’armature immu­ni­taire de ce phé­nix renais­sant inlas­sa­ble­ment de ses cendres pour­rait bien, contre toute attente, se ren­for­cer.

Les pré­misses sont déjà sous nos yeux : l’identification d’un « pro­blème com­mun à l’humanité » pro­cède de cette nou­velle ten­ta­tive de glo­ba­li­sa­tion des esprits… Le poi­son viral comme le réchauf­fe­ment cli­ma­tique ou la ques­tion migra­toire ne connaissent pas les fron­tières nous dit-on ! Il doit en être de même pour leurs anti­dotes, et que la popu­lace confi­née se mette bien en tête que ces affaires appellent une réponse pla­né­taire, que dis-je, un Gou­ver­ne­ment du Monde… on se pince.

Une fois de plus, le prin­ci­pal dan­ger qui nous guette se situe bien au-delà de l’oligarchie mar­chande tou­jours prompte à recy­cler une pro­blé­ma­tique ou un trau­ma­tisme en busi­ness (une fois rapa­triées sym­bo­li­que­ment une ou deux lignes de pro­duc­tion de para­cé­ta­mol). Der­rière le « busi­ness as usual » se love le « consume as usual », c’est-à-dire notre pro­pen­sion addic­tive d’un retour à la consom­ma­tion sans res­tric­tion. L’homo-consumens tou­jours aus­si dépour­vu de repère, certes confron­té pour la pre­mière fois depuis des décen­nies au carac­tère tra­gique de la vie (son essence même) aura-t-il pris conscience que le vide qu’il cherche à com­bler ne peut l’être par des objets fussent-ils asep­ti­sés ? … Il est per­mis d’en dou­ter.

Le citoyen pour­rait ain­si appe­ler de ses vœux mous un pou­voir incar­nant l’ordre des sachants et des exper­to­crates, « macro-virus » pro­vo­quant des fièvres à 49.3 et s’en remettre avec indif­fé­rence à une nou­velle glo­ba­li­sa­tion qui devrait dès cette fin d’année pas­ser sous pavillon chi­nois.

Notre scène poli­tique et éco­no­mique est un champ de ruines mais des morts-vivants peuvent régner sur ce sinistre pay­sage si nos com­pa­triotes décon­fits consi­dèrent que la marche du monde est une affaire bien trop sérieuse pour être confiée aux RIC, au Peuple, aux Peuples,et si, tels des toxi­co­manes, ils ne peuvent résis­ter à l’envie irré­pres­sible de retrou­ver leur sacro-saint sta­tut de petit consom­ma­teur.

Nicolas Faure, de la promotion Athéna : « Les discours des spécialistes doivent être considérés avec une extrême prudence »

Du point de vue scien­ti­fique, la crise du Coro­na­vi­rus aura prin­ci­pa­le­ment ser­vi à démon­trer que les dis­cours des spé­cia­listes doivent être consi­dé­rés avec une extrême pru­dence. De nom­breux méde­cins, chefs de ser­vices hos­pi­ta­liers spé­cia­li­sés ou viro­logues avaient pris la parole tôt. L’immense majo­ri­té d’entre eux esti­mait, soit que la France ne cour­rait aucun risque de conta­mi­na­tion du fait de la dis­tance sépa­rant notre pays de la Chine, soit que ce virus était une sorte de grosse grippe qui n’aurait pas d’impact signi­fi­ca­tif sur la mor­ta­li­té. Cette grande majo­ri­té d’experts s’est trom­pée. La mor­ta­li­té de la grippe est lar­ge­ment infé­rieure à celle du Covid-19. Selon les don­nées les plus pré­cises à l’heure actuelle, la mor­ta­li­té réelle (le nombre de morts rap­por­té au nombre total de conta­mi­nés, y com­pris asymp­to­ma­tiques) serait de 0,4 % en Alle­magne et de 1,2 % si l’on étu­die les don­nées du Dia­mond Prin­cess. Mais, si la léta­li­té du Coro­na­vi­rus est impor­tante, le vrai dan­ger s’est avé­ré être l’effondrement du sys­tème hos­pi­ta­lier sous le poids des cas graves.

Pour­quoi cette céci­té de tant d’experts pen­dant près de 3 mois ? Très tôt, on savait que ce virus était hau­te­ment conta­gieux. On savait éga­le­ment que le taux de mor­ta­li­té était rela­ti­ve­ment éle­vé et, sur­tout, que le taux d’hospitalisation de cas graves était très impor­tant, au point de pous­ser les Chi­nois à construire plu­sieurs hôpi­taux éphé­mères. Était-ce une inca­pa­ci­té à com­prendre que notre monde glo­ba­li­sé ren­dait iné­luc­table l’arrivée de l’épidémie ? Était-ce une volon­té de jouer les vieux sages ras­su­rants face aux pré­ten­dus fan­tasmes du grand public sur un virus effrayant ? Les réponses res­tent floues. Mais, s’il n’y avait qu’une chose à rete­nir, c’est bien que les spé­cia­listes ont démon­tré leurs limites. Si les experts doivent être écou­tés lorsqu’ils se pro­noncent sur leur champ d’expertise, leurs opi­nions sur un évé­ne­ment com­plexe aux impli­ca­tions mul­tiples doivent être reçues avec pru­dence.