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Bienvenue au Kosovo : une immersion au cœur de la tragédie serbe

Quand le discours médiatique impose une révision anti-serbe des guerres d’ex-Yougoslavie et du Kosovo-et-Métochie, comment toucher un large public que les ouvrages d’analyse géopolitique peuvent rebuter ? Bienvenue au Kosovo est la réponse que nous proposent Simona Mogavino, Nikola Mirkovic et Giuseppe Quattrocchi en bande dessinée aux éditions du Rocher.

Bienvenue au Kosovo : bande dessinée de Nikola Mirkovic (Auteur), Simona Mogavino (Auteur), Giuseppe Quattrocchi (Illustrations)

Ceux que la question du Kosovo intéresse connaissent déjà Nikola Mirkovic pour son ouvrage de référence, Le Martyre du Kosovo, ainsi que pour son engagement au sein de l’association Solidarité Kosovo.

De loin, et dans le confort d’un pays qui se berce encore d’une illu­sion de paix, il est cepen­dant aisé pour des jeunes gens pleins d’ardeur d’oublier la cruelle com­plexi­té du « théâtre des opé­ra­tions » et de se dire, à peu de frais et sans grand risque, plus anti-alba­nais que les Serbes du Koso­vo et plus you­go­slave que les Serbes de Sara­je­vo. Il est encore plus aisé pour la majo­ri­té d’une popu­la­tion qui ne connaît de la situa­tion que ce qu’en a pu dire le vingt-heures, de ran­ger ces mêmes Serbes par­mi les méchants de l’Histoire, ceux qui, ayant été vain­cus, ne l’ont pas écrite en leur faveur, et d’oublier leur rôle lors des deux guerres mon­diales, leur ami­tié fran­co­phile, les relé­guant ain­si au second rang de la recon­nais­sance his­to­rique, comme ce fut le cas lors des com­mé­mo­ra­tions du cen­te­naire du 11 novembre 1918.

Entre ces deux écueils, Bien­ve­nue au Koso­vo nous fait plon­ger dans une réa­li­té concrète, âpre, d’un tra­gique sans héroïsme et tou­jours mena­cé par l’oubli.

Bienvenue au Kosovo : bande dessinée de Nikola Mirkovic (Auteur), Simona Mogavino (Auteur), Giuseppe Quattrocchi (Illustrations) Le tra­vail des colo­ristes José-Luis Rio et Sal­va­tore Bevac­qua joue un grand rôle dans la réus­site de cette immer­sion : les teintes brunes ou bleu-gris glissent très effi­ca­ce­ment du pré­sent nar­ra­tif au sou­ve­nir et ne laissent aucune place à l’idéalisation. Le per­son­nage que nous sui­vons est, en effet, tout sauf héroïque, à mille lieux des cli­chés de viri­li­té fan­tas­mée et de ce qu’espérerait son père, modeste fos­soyeur : paci­fiste et timo­ré, ses amis l’appellent le trouillard, il fuit sans cesse la confron­ta­tion, l’héritage fami­lial, la guerre, ses sou­ve­nirs trau­ma­tiques et déroge à tous les points d’honneur qui seraient autant d’occasions pour un héros idéa­le­ment slave, tatoué, mus­clé et en débar­deur, de dis­tri­buer coups et rafales à lon­gueur de planches. A tra­vers cet anti-héros, reve­nant au Koso­vo pour un enter­re­ment, comme pour son vieux com­pa­gnon de voyage, abî­mé lui aus­si (et au dis­cours duquel on fera bien de prê­ter atten­tion), le lec­teur découvre un quo­ti­dien qui ne res­semble pas à un clip de Beo­grad­ski Sin­di­kat et des sou­ve­nirs où les ami­tiés, les amours mêmes étaient pos­sibles tant qu’un grand Etat fort empê­chait la mosaïque reli­gieuse et eth­nique de virer au chaos. Ce voyage est ter­ri­ble­ment réa­liste et d’autant plus tou­chant : la guerre n’y est pas exal­tante comme dans les récits de ceux qui ne l’ont pas subie, elle est ter­rible et incom­pré­hen­sible, comme dans les mémoires de ceux qui l’ont vécue. Le pas­sé héroïque, celui de la bataille du Champ des Merles, est aus­si pré­sent, mais comme récit ins­pi­rant, jeu d’enfants, exemple tou­jours rap­pe­lé mais jamais éga­lable.

Nous sui­vons l’émigré qui revient au Pays à tra­vers une réa­li­té com­plexe, faite de fils qui ne com­mencent ni ne finissent, d’apparitions qu’on ne s’explique pas vrai­ment, de visions fur­tives qui ne prennent que trop tard leur ter­rible sens. Ce retour à la terre ances­trale est comme la pro­gres­sion d’un tendre endur­cis­se­ment : les sou­ve­nirs du drame fami­lial, des émo­tions de honte, de dou­leur, de colère, d’amitié forgent en lui une nou­velle réso­lu­tion. Coûte que coûte, il ira au tom­beau où se nouent les fidé­li­tés, et accom­pli­ra son des­tin : nous sommes le 17 mars 2004, les Alba­nais ont déci­dé le pogrom des Serbes ortho­doxes du Koso­vo.

C’est à la suite de ces deux jours de mas­sacre, d’expulsions mas­sives, de des­truc­tion d’églises que fut crée l’association Soli­da­ri­té Koso­vo, aux convois de laquelle quelques audi­teurs de l’Institut Iliade eurent l’honneur de par­ti­ci­per. Vous pou­vez décou­vrir ses mis­sions et la sou­te­nir en vous ren­dant sur son site solidarite-kosovo.org

La bande des­si­née de Moga­vi­no, Mir­ko­vic et Quat­troc­chi, outre la qua­li­té de sa nar­ra­tion et la puis­sance de ses atmo­sphères, est l’ouvrage idéal non seule­ment pour sen­si­bi­li­ser des proches qui ne connaî­traient guère le sujet, mais aus­si pour rap­pe­ler à ceux qui le pensent trop bien connaître grâce à leur seul enthou­siasme que la réa­li­té fait moins de héros glo­rieux que de mar­tyrs oubliés.

Mahaut Hel­le­quin
Audi­trice de la pro­mo­tion Patrick Pearse

Bien­ve­nue au Koso­vo, de Niko­la Mir­ko­vic (Scé­na­rio), Simo­na Moga­vi­no (Scé­na­rio), Giu­seppe Quat­troc­chi (Illus­tra­tions), édi­tions du Rocher (octobre 2019), 14,90 €

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