Lampedusa, crépuscule d’une civilisation

Lampedusa, crépuscule d’une civilisation

Lampedusa, crépuscule d’une civilisation

Si ce nom évoque aujourd’hui l’île italienne submergée de flots continus d’immigrés clandestins, il fut d’abord celui de l’un des plus grands auteurs européens du XXe siècle. Lampedusa n’écrivit qu’un seul roman, mais ce fut un chef-d’œuvre : Le Guépard reste une lecture indispensable pour qui veut comprendre de l’intérieur les ressorts de l’effacement d’une civilisation.

Giu­seppe Toma­si, duc de Pal­ma de Mon­te­chia­ro, prince de Lam­pe­du­sa, est d’abord le fruit d’une famille de vieille aris­to­cra­tie sici­lienne et le pro­duit de ce milieu, davan­tage que de son époque. Né à Palerme en 1896, fils de Giu­lio Maria Toma­si, duc de Pal­ma, et de Béa­trice Mas­tro­gio­van­ni Tas­ca Filan­gri de Cuto, Lam­pe­du­sa pui­se­ra dans sa famille l’inspiration de son œuvre : c’est son propre arrière-grand-père, Giu­lio Fabro­zio, qui lui four­ni­ra l’ossature du modèle du Gué­pard. Après une brève car­rière d’officier d’artillerie qui l’amène à par­ti­ci­per à la Pre­mière Guerre mon­diale, il démis­sionne de l’armée à moins de trente ans. L’oisiveté, occu­pa­tion d’aristocrate par excel­lence, devient son mode de vie. Poly­glotte, culti­vé, acerbe et brillant, il entre­tient une petite cour d’admirateurs aux­quels il des­tine prio­ri­tai­re­ment ses études sur Byron, Sha­kes­peare et Sten­dhal.(1) Il meurt en 1957, confron­té au long effri­te­ment de la rente agraire dans la socié­té sici­lienne, mais juste avant son écrou­le­ment géné­ral en 1960.

La publi­ca­tion d’une par­tie de sa cor­res­pon­dance, véri­table « roman d’un tou­riste » à tra­vers l’Europe des années 1920(2), révèle à la fois le style, la langue et le carac­tère aus­si odieux qu’attachant de Lam­pe­du­sa, son « œil infaillible dans l’introspection caus­tique de la comé­die humaine » (Gioac­chi­no Lan­za Toma­si), sa quête déjà nos­tal­gique de la beau­té autant que son iro­nie mor­dante, sa morgue aris­to­cra­tique, son goût pour les « otia » (com­mé­rage sexuel) et le « wicked joke » (plai­san­te­rie méchante et railleuse), son déta­che­ment enfin à l’encontre des évè­ne­ments qui bou­le­versent l’Europe. Cos­mo­po­lite à l’image d’un Paul Morand, sa réelle curio­si­té intel­lec­tuelle ne se dépar­tit jamais d’un robuste sen­ti­ment de supé­rio­ri­té. Croi­sant la « remar­quable » épouse du Rajah de Baro­da, il « réaf­firme cepen­dant [s]on culte exclu­sif pour l’Occident » et fait remar­quer que « la beau­té de cette hin­doue est par­faite jus­te­ment parce qu’on dirait une belle ita­lienne »…

Un aristocrate baroque et fatigué

Assez peu concer­né par le fas­cisme qui s’installe, contrai­re­ment à une par­tie de sa famille, dont sa mère bien aimée qui ne cache pas son enthou­siasme, il se conten­te­ra d’avouer dans une lettre du 27 juillet 1925 que « la raclée d’Amendola [l]‘avait rem­pli d’une déli­cate volup­té ».(3) En digne conser­va­teur, nos­tal­gique reven­di­qué de « ce glo­rieux XIIe siècle qui fut le siècle d’or de la civi­li­sa­tion chré­tienne dans le monde », il recon­naît au fas­cisme le mérite de res­tau­rer l’ordre en dis­po­sant « d’un ser­vice soi­gné de net­toyage et de débar­ras­sage d’ordures poli­tiques ». Mais il res­te­ra her­mé­tique à l’esthétique clin­quante du tota­li­ta­risme, par trop plé­béienne. Seule compte vrai­ment la lit­té­ra­ture.

« Mons­trueu­se­ment lit­té­raire » ain­si qu’il se dépeint lui-même, Lam­pe­du­sa se nour­rit tout à la fois de Proust et de Dickens, Cha­teau­briand et Sten­dhal, Ana­tole France et Ches­ter­ton. Pour son der­nier tra­duc­teur, Jean-Paul Man­ga­na­ro, « l’écriture de Lam­pe­du­sa a quelque chose de baroque pour la simple rai­son qu’elle est déme­su­rée dans l’étalage de ce qu’elle dit, qu’elle déborde en quelque sorte, par de très longs phra­sés, la mesure habi­tuelle de ce qu’une phrase est aca­dé­mi­que­ment cen­sée être ». Ajou­tant qu’« il y a une autre rai­son, plus fur­tive et secrète : elle est prise […] dans l’inachèvement, et ce qu’elle vole, dans sa fur­ti­vi­té, c’est la vie qui lui reste, la puis­sance de souffle dont elle peut encore dis­po­ser ».(4)

Le Gué­pard est le roman de toute une vie, l’expression d’une vision du monde et des hommes, le vec­teur d’un cor­pus de valeurs len­te­ment sédi­men­tées. Ecrit dans les deux der­nières années pré­cé­dant la mort de Lam­pe­du­sa, Il Gat­to­par­do est refu­sé par les édi­teurs Mon­da­do­ri et Einau­di : son atmo­sphère « fin de siècle », son iro­nie et son déta­che­ment aris­to­cra­tiques, notam­ment à l’égard des mythes de l’unité ita­lienne, de la démo­cra­tie et plus géné­ra­le­ment du pro­grès por­té par un pseu­do « sens de l’Histoire » ne pou­vaient que rebu­ter les gar­diens du temple des lettres de l’Italie post-fas­ciste.(5) Il est fina­le­ment édi­té le 11 novembre 1958 chez Fel­tri­nel­li, sous la res­pon­sa­bi­li­té de Gior­gio Bas­sa­ni qui en assure la pré­face. Le suc­cès est donc post­hume mais rapide et sur­tout colos­sal : roman le plus popu­laire de l’Italie de l’après-guerre, Le Gué­pard se voit attri­buer le pres­ti­gieux Pre­mio Stre­ga en 1959 et son adap­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique par Vis­con­ti rem­por­te­ra la Palme d’or à Cannes en 1963.(6)

« Ceux qui nous remplaceront seront les petits chacals »

Le Gué­pard a don­né et don­ne­ra encore davan­tage lieu à de nom­breux com­men­taires et inter­pré­ta­tions. Rete­nons l’essentiel : il s’agit fon­da­men­ta­le­ment d’une allé­go­rie sur le temps qui passe. Temps his­to­rique, bien sûr, qui voit, sur fond de Risor­gi­men­to, l’extinction d’une classe sociale et ses vaines ten­ta­tives pour se sur­vivre. Contrai­re­ment à ce que semble indi­quer l’une des for­mules les plus connues du roman (« Si nous vou­lons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change »), l’avènement de la bour­geoi­sie et de ses valeurs mar­chandes consti­tue bien un tour­nant, le tom­beau d’une aris­to­cra­tie inca­pable de pen­ser les évè­ne­ments.

Les cycles et rup­tures his­to­riques appellent des posi­tions tran­chées. Mais le « Gué­pard », Don Fabri­zio, prince de Sali­na, s’il en pressent l’urgence et la néces­si­té, s’en révèle inca­pable, esti­mant appar­te­nir à « une géné­ra­tion mal­heu­reuse, à che­val entre les temps anciens et les nou­veaux, et qui se trouve mal à l’aise dans les deux ». Dans sa réponse à Che­val­ley, envoyé par le nou­veau pou­voir pour lui pro­po­ser le Sénat, il est aus­si cin­glant que désen­chan­té : « Nous fûmes les Gué­pards, les Lions ; ceux qui nous rem­pla­ce­ront seront les petits cha­cals, les hyènes ; et tous ensemble, Gué­pards, cha­cals et mou­tons, nous conti­nue­rons à nous consi­dé­rer comme le sel de la terre. »

Comme une quête d’éternité…

Au-delà de la contin­gence de l’époque, c’est bien le temps humain qui est au cœur du roman. La quête d’éternité que le prince recherche dans l’observation des étoiles. La quête d’immortalité qu’il aime­rait croire pou­voir assu­rer à sa lignée par des mariages d’intérêts avec la bour­geoi­sie en pleine ascen­sion — ce « petit tas d’astuce, de vête­ments mal cou­pés, d’or et d’ignorance » : « Vous n’avez rien trou­vé de mieux pour sur­vivre que de gas­piller votre semence dans les endroits les plus invrai­sem­blables » remar­que­ra, acerbe, le pro­fes­seur de La Sire­na.(7)

Comme le confirme cette der­nière œuvre, Lam­pe­du­sa fait de la Sicile un per­son­nage à part entière. Peut-être même le per­son­nage prin­ci­pal, parce qu’immuable, de son œuvre funèbre et poé­tique. Ce qui per­met au jour­na­liste Domi­nique Fer­nan­dez de remar­quer très jus­te­ment que ce roman d’amour qu’est Le Gué­pard est fina­le­ment une médi­ta­tion sur la mort : « Pas seule­ment la mort du vieux prince […] mais la mort consi­dé­rée comme une méta­phore de la Sicile, royaume funèbre écra­sé sous le soleil qui assas­sine les éner­gies. Lam­pe­du­sa, on le sait, mou­rut avant la publi­ca­tion de son unique roman. Preuve que si tout est mort en Sicile, tout y est immor­tel. »

Une iro­nie toute « gué­par­desque » veut que le nom de Lam­pe­du­sa soit aujourd’hui atta­ché à un îlot per­du au sud de la Sicile, livré à dif­fé­rentes hordes sor­ties comme « cas­quées et bot­tées » de la moder­ni­té. Celles de tou­ristes inutiles et gras, repré­sen­tants ultimes des cha­cals par­ve­nus du XIXe siècle. Et celles d’Africains, aus­si avides qu’efflanqués, res­ca­pés pro­vi­soires d’une quête toute aus­si maté­rielle.

C’était bien le cré­pus­cule d’une civi­li­sa­tion que nous annon­çait, avec tant de talent et si peu d’illusion, le der­nier prince de Sicile. Mais c’est en grande par­tie la nôtre.

La nuit est longue.

Yves de Tré­sé­gui­dy

Notes

  • Publiées par Allia entre 1999 et 2002.
  • Voyage en Europe, excel­lem­ment pré­sen­té et anno­té par Sal­va­tore Sil­va­no Nigro, tra­duc­tion de Natha­lie Cas­ta­gné, Le Seuil, 2007.
  • Le dépu­té Gio­van­ni Amen­do­la, fon­da­teur du groupe anti­fas­ciste Unione Demo­cra­tia Nazio­nale, avait été agres­sé par ses adver­saires à Mon­te­ca­ti­ni le 21 juillet 1935. Il mour­ra de ses bles­sures l’année sui­vante.
  • Intro­duc­tion à la réédi­tion du Gué­pard, Points Seuil, 2007.
  • Le Gué­pard se situe pour l’essentiel sur les quelques mois qui voient, entre 1860 et 1862, le ren­ver­se­ment de la mai­son des Bour­bons de Sicile et de Naples par celle de Savoie, laquelle impulse le mou­ve­ment d’unité ita­lienne (Risor­gi­men­to) à par­tir de son fief de Pié­mont-Sar­daigne. La mythique « Expé­di­tion des Mille » en Sicile y est réduite à quelques escar­mouches, et Gari­bal­di y est dépeint comme un mer­ce­naire naïf dépas­sé par les enjeux de pou­voir…
  • Consi­dé­ré comme un chef-d’œuvre, le film de Vis­con­ti met­tant en scène Burt Lan­cas­ter, Alain Delon ou encore Clau­dia Car­di­nale a quelque peu vieilli. Reste que le réa­li­sa­teur mar­xiste avait plei­ne­ment sai­si que le rem­pla­ce­ment de l’aristocratie par la bour­geoi­sie consti­tue une étape déci­sive dans l’expansion du modèle capi­ta­liste.
  • Ecrit après Le Gué­pard, La Sire­na est sans doute le meilleur texte de Lam­pe­du­sa, por­té par une sombre poé­sie toute de lyrisme et de mélan­co­lie païenne. Cette nou­velle est dis­po­nible en Points Seuil dans une tra­duc­tion de Louis Bona­lu­mi (2002).