L’école entre inertie et standardisation
« C'est assez bas de plafond, il s'agirait de grandir, de gagner en maturité… » Doux souvenirs de nos années d'école… Ce temps où nos âmes étaient remises entre les mains de nos professeurs, ces jeunes maîtres, beaux comme des hussards selon Péguy ou saboteurs d'enthousiasme constipés selon Céline… On a beau ne plus y être (et souvent avec plaisir), l'actualité et les conversations nous y ramènent toujours depuis notre sortie des classes. Et qu'importe notre âge, l'école est toujours d'actualité.
Il existe un débat permanent : à gauche, on nous dit que le problème, c’est le manque de moyens, que l’État abandonne ses services publics, que l’éducation et l’instruction sont mises de côté car trop coûteuses suivant une politique libérale et qu’après tout, des enfants sans instruction, savoir et esprit critique, c’est plus maniable sur le marché du travail… À droite, on nous dit que le problème de l’école c’est l’infiltration du « wokisme » dans l’institution, et le niveau des élèves qui baisse par manque de rigueur et d’autorité venant des professeurs et parents.
Joignons-nous à Alain de Benoist lorsqu’il considère que le clivage gauche/droite est désuet, et donnons raison à la gauche et à la droite. Il y a effectivement un recul des services publics, « une méthodologie de rationalisation de la répartition des moyens », dans un contexte de débat budgétaire où le gouvernement cherche 60 milliards d’euros d’économies pour enrayer l’explosion du déficit public. Et de l’autre côté il y a aussi les cours d’Enseignement moral et civique, par lesquels la transmission des valeurs des Droits de l’Homme est une priorité de l’institution scolaire. Mais ce clivage ne critique que le contenu de l’école et sa manière de transmettre ce contenu, alors que le contenant n’est jamais remis en question. Il ne s’agit pas de réfléchir sur les programmes, les moyens et outils à disposition variant en fonction des gouvernements qui se succèdent (les différences n’étant pas flagrantes), mais plutôt sur l’école elle-même.
Qu’est-ce que l’école ? Quelles sont ses conséquences sur l’enfance et la vision du monde ? Quelles alternatives à l’école ? Pour répondre à ces questions nous dépasserons l’opposition entre Ferry et Falloux et rejoindrons Rabelais face aux sorbonnards.
« Tel est le miracle de l’école. Un bon professeur peut captiver les classes et rendre vivants les enseignements les plus mal conçus. Il peut tout sauver. » Ces mots de François de Closets traduisent une bonne image que l’on se fait de l’école : un lieu où se retrouvent enfants et adolescents afin d’y recevoir les enseignements et leçons d’un professeur capable de stimuler leur attention et de les initier au savoir, à la raison, à l’esprit critique… L’École comme institution serait l’outil pour « sauver le monde » de la bêtise, de l’ignorance, des préjugés. Elle enseignerait la tolérance et serait la mère du progrès. Toute solution passerait par l’école. Effectivement, le mot « miracle » correspond à l’aspiration de celle-ci… Mais cela fait belle lurette que le catéchisme a été expulsé de l’enceinte scolaire : croire au miracle est un blasphème laïc (sic), et ce miracle s’apparente plutôt à un mirage. La réalité de l’école est beaucoup moins avenante, enthousiasmante. L’école est plus souvent vécue comme une épreuve, un fardeau, et ceux qui la côtoient encore ressentent un isolement du monde. On y est surveillé et puni, en vue de la fabrication d’êtres transparents. L’école relève trop souvent d’un grand enfermement. La statue de l’école a été déboulonnée par de nombreux observateurs sensibles aux chants du monde, notamment des auteurs de littérature, et nous allons revenir sur trois d’entre eux. Tous écrivent que l’école contemporaine se réduit à un idéalisme hérité de l’esprit du XVIIIᵉ et des Lumières.
Dans cette critique, le professeur et le maître d’école sont décrits comme des prêtres de la nouvelle religion, la Raison. Ils sont des prototypes de l’intellectualisme. Leur Bonne nouvelle c’est l’avènement de la Science, leur foi est dans le Progrès, leur rôle est de faire naître chez l’enfant le respect pour les figures du spécialiste et de l’intellectuel, incarnations de la tempérance, de la modération, et dépositaires du savoir et de l’autorité légitime. Un nouvel ordre s’installe avec sa hiérarchie et son mépris à l’égard du manuel, du travailleur comme du soldat (figures de force, de violence, de misère, de chair et de mouvement). L’école est un ascenseur social devant faire sortir le paysan de son champ pour le monter à l’étage des bureaux, des tableaux et des laboratoires. Passer de la production à l’échange, du corps à l’esprit. L’école creuse cette distance entre l’enfance et le monde physique, il ne doit rester que « l’esprit pur » et la contemplation des idées claires et distinctes. Si le contact avec la matière des travailleurs éloigne de l’esprit, alors la majeure partie du peuple s’abandonne à la barbarie… L’instituteur doit éduquer ou émanciper la bête. Ce discours méprisant est le reflet de la lettre à propager ; le règne de la déesse Raison mathématique et logique mais aussi abstraite, conceptuelle, raide et pédante. Le monde doit être objectivé par le sujet-chercheur.
Mais face aux questions sociales ou morales, cette raison perd pied, les réalités sont trop nuancées, trop souples, trop changeantes, trop… vivantes. La réalité mouvante est alors inaccessible aux catégories raides et inertes de la Raison, elle ne peut se contraindre au formalisme des règlements administratifs et des matières scolaires. La carte ne reflète pas le territoire. Cette obstination à traiter le vivant comme l’étude d’un objet inerte, à penser la réalité sous la forme d’un solide définitivement arrêté, ne trouve de confort que dans l’immobilité, le silence… dans la mort. L’école, église de la raison, veut faire rentrer de force la nature et la vie dans les cadres transparents de règlements figés. L’école relève d’une culture des musées et de la mort.
Cette attaque est celle que l’on retrouve chez le génial écrivain Louis-Ferdinand Céline dans son quatrième, dernier et sulfureux pamphlet, Les Beaux Draps. Dans cet ouvrage on retrouve, outre le dégoût de Céline pour la France de l’entre-deux-guerres, et sa xénophobie, une vision rabougrie de l’école. L’auteur du Voyage au bout de la nuit accuse l’école de désintéresser les enfants du goût et de la passion pour la vie. L’école devient « une entreprise de cuistrerie, une usine à régler les cœurs, à aplatir l’enthousiasme, à déconcerter la jeunesse » à travers ses enseignements rationnels, mathématiques et mécaniques, considérés comme prioritaires pour la réussite utilitaire, pour les carrières. Pour ce faire, elle néglige la poésie et les Beaux-Arts, voilà le reproche de Céline, pour lui, l’école et le progrès décervellent l’enfance, c’est « un désastre naufrage prodige de mécanique […] un sabotage de l’enthousiasme, des joies primitives créatrices par l’empesé déclamatoire, la cartonnerie moralistique, les jeunes ne peuvent plus s’éprendre de rien sauf des broyeuses-sciences-concassées à 80 000 tours-minute. » Céline parle d’une destruction de l’enfance et de son droit de rêver dans les classes, qu’il accuse du crime de l’enfermement. L’enthousiasme devient un délit scolaire, il n’est rendu possible chez les enfants « qu’à l’achat, la vente, le trafic, la combine, le gaspillage, le Capital ». L’école tue son peuple, l’assassine par la soumission de sa jeunesse. « Que la bête gambade plus jamais, qu’elle reste prosaïque à toujours, fardée à hurler la mort, sous chapes effroyables, à désirer toutes les guerres pour se dépêtrer comme elle peut d’une existence qui n’est plus, qu’est une espèce de survie, d’une joie trépassée depuis longtemps, enterrée toute vive à l’école. » Un désastre de féerie… Céline s’inquiète des conséquences sur ses contemporains, il observe leur inquiétude, ils ont perdu le goût des fables, des légendes et du fabuleux. L’âme est devenue chimique et seul l’alcool en grande quantité peut les sauver de l’angoisse, l’homme est « halluciné à mort de vide, hypnotisé de précisions, myope de science, taupe de jour », les instituteurs sont surnommés « pions fabricants de désert », ils ont enlevé le rêve, l’âme et la p’tite musique de chaque enfant, ils ont tondu la pelouse de l’imagination et depuis rien n’a repoussé. La terre n’est plus fertile, le chlorpyrifos de l’enseignement a révélé ses effets secondaires. Le triomphe du naturalisme en littérature enterre la tragédie, Zola étant l’écrivain favori de nos professeurs, et le nihilisme s’installe confortablement dans la société, l’école lui ayant confectionné son nid. Ce constat s’accorde tout à fait avec l’œuvre romanesque de Céline et l’on comprend toute l’importance qu’attache l’auteur à sa fameuse légende du roi Krogold.
Le diagnostic du docteur Destouches est aussi celui de l’instituteur Péguy. Le poète chrétien évoque l’école dans son essai L’Argent où il est question « d’une métaphysique scolaire des maîtres, une métaphysique positiviste, celle du Progrès ». C’est dans De la situation faite au parti des intellectuels dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle que Péguy rejoint Céline et où l’on retrouve la dénonciation d’un danger scolaire pour l’âme. Dans une opposition entre le monde moderne et le monde ancien, l’école a pris le parti du premier afin de détruire le second. Elle a imaginé, inventé et menti sur l’ancien monde à des fins politiques et parlementaires. Ce monde a été enseigné comme barbare et superstitieux, faisant du nouveau monde celui de la connaissance et de la civilisation. Cette entreprise de légitimation est celle des Lumières du XVIIIᵉ.
Une plaie pour Charles Péguy, le monde moderne est un gouffre qu’il ne situe pas au même moment que le découpage historique traditionnel qui fait commencer la modernité en 1492, 1517 ou en 1789, pour lui, la date discriminante est aux alentours de 1881. C’est l’avènement de la IIIᵉ République et des lois de Ferry sur l’école. Jules Ferry le prophète de notre église moderne avait lui aussi sa mystique, celle qui fait de l’expérience dans le sens scientifique et technique, une valeur supérieure à l’expérience de la vie. C’est une description de la science très bergsonienne. Ce nouveau monde et son école dénigrent les mystères et « l’honnête misère » et préfèrent l’objet, la comptabilité, l’intérêt et… l’argent. Le monde moderne est celui de la bourgeoisie. Une lutte naît pour Péguy entre « les arrivistes et les imbéciles », la trahison face à l’honnêteté, et c’est le guichet administratif qui sépare les deux entités d’un côté et de l’autre. La réussite contemporaine a une condition : celle de la malhonnêteté marchande, et c’est dans les classes et leurs pupitres que l’on nous détermine à la turpitude ou à la servitude car dans le monde bourgeois, l’imbécile est « destiné à l’honnête tâche » synonyme de dur labeur. « L’imbécile, le pur niais, nidax vere simplex, le bon homme sait très bien, depuis qu’il est venu au monde, parce que son père et sa mère étaient d’honnêtes gens, que toute sa vie on lui fourrera les sales besognes. » L’arriviste, le bon élève manie et manipule le langage pour réussir sa carrière tandis que l’imbécile, le cancre travaille honnêtement pour servir. Le premier prend, le second donne, on retrouve la dichotomie entre marchand et héros de Sombart ou Valois.
Cette défense de l’honnête imbécile face au pédant sorti des écoles est exprimée dans un court essai publié en 1926, un véritable explosif, dans une collection Hachette, dont chaque petit livre célébrait les avantages d’un défaut avec humour et fantaisie. Ce livre c’est Éloge de l’ignorance de l’écrivain Abel Bonnard, cette fois le livre est sérieux et suscite la polémique, il défend une thèse : l’école républicaine a échoué dans son entreprise d’émancipation par les lumières de la Raison et la connaissance, de plus, elle a aliéné le peuple en donnant une représentation fallacieuse du monde, le transformant en masse de bons citoyens dociles, elle a (dé)formé des semi-savants nourris d’une éthique humaniste selon laquelle l’Homme a vocation à devenir libre par sa raison, à s’opposer à la nature ; l’homme instruit a comme objectif la domination du monde et une vision scientifique doit alors réglementer la Cité.
Mais Bonnard ne s’arrête pas là, selon lui l’Homme n’est pas fondamentalement fait pour la connaissance et sa vocation n’est pas de soumettre le monde à des lois rationnelles. Il décrit l’échec comme d’autres conservateurs mais critique aussi la course aux savoirs. L’ignorance est alors une condition de l’existence et une source de vie, d’épanouissement. Bonnard rejoint Nietzsche contre le modèle socratique et le progrès infini, et affirme la dimension mythique et tragique de la vie. Il prône une grande révolution culturelle fondée sur l’énergie vitale et la sensibilité. « L’ignorance fait de grands rêves, elle croit à la variété des êtres et la richesse des choses. Les erreurs mêmes qui se glissent dans ses connaissances hétéroclites gardent quelque chose d’enchanté. La chose admirable est que le merveilleux n’y gâte jamais le pratique. Voilà le charme des contes populaires. » Abel Bonnard fait une différence entre une ignorance nouvelle, malsaine, bavarde et scolaire qui mêle tout et qui croit savoir et une ignorance ancienne, saine, silencieuse et poétique. Il y a des dangers à l’instruction, ceux du mépris et de la séparation à l’égard de notre entourage. Celui qui se croit instruit n’accepte plus d’être modeste, prend le contre-pied de ce que ses pères ont pensé le conduisant droit vers l’isolement et l’insatisfaction permanente d’un pédantisme ne visant jamais juste. « Apprendre est le drame de l’esprit » et connaissance fait sa rime avec souffrance, Bonnard parle alors de « barbare artificiel » produit par l’école. « La fonction des ignorants n’est pas seulement nécessaire, elle est pleine de grandeur et de poésie. En refaisant ce qu’ont fait leurs pères, en résistant aux pouvoirs des mots, ils empêchent une société de se dérégler. » L’ignorant est le gardien de l’immense âme collective, il détient ce savoir que l’on ne prend pas dans les livres ou manuels scolaires. Au passage, Bonnard interpelle les gens d’étude, leur rappelant qu’eux aussi, ont une dette vis-à-vis de l’ignorance. « Les gens qui n’étudient pas ne sont que les époux de l’ignorance, ceux qui étudient en sont les amants subtils, et les plus raffinés des jeux de Vénus peuvent à peine donner une idée des rapports qui les lient à leur maîtresse. Ils lui donnent les rendez-vous les moins prévus ; ils la retrouvent dans une bibliothèque, un laboratoire. » Quoi que nous fassions pour apprendre, nous ignorerons toujours et ça n’est pas une fatalité ou un échec, au contraire, tout le charme de la connaissance est dans sa sœur limite, l’ignorance est la seule condition pour continuer à déceler dans ce monde de belles surprises. Bonnard fait rimer ignorance, cette vieille ennemie de l’école, avec espérance.
Nos trois auteurs dévoilent l’école comme une grande prison, une usine à détruire l’enfance, son enthousiasme et sa vitalité, elle incarne le monde moderne, celui de l’argent et de l’utilitarisme. Elle lutte contre l’ignorance et l’émerveillement au profit d’un esprit calculateur, blasé et isolé… Mais ne désespérons pas, chaque problème a ses solutions.
Il serait salaud de vous laisser ce constat pessimiste (sans avoir évoqué les tensions entre l’école et les enfants de milieux populaires, ruraux ou issus de l’immigration avec les recherches de B. Lahire, F. Dubet ou A. Sayad), votre serviteur compte bien vous donner des alternatives à ce mal scolaire. Rassurons-nous, beaucoup ont déjà réfléchi à cela. Justement Céline, dans le même texte évoqué plus haut, considérait que rien ne pouvait se passer de l’école, qu’il fallait la changer de l’intérieur. C’est la solution qu’Abel Bonnard tenta de donner lorsqu’il fut ministre de l’Instruction publique, malheureusement et sans surprise le gouvernement conservateur et collaborationniste qu’il intégra ne permit pas d’effectuer une révolution éducative. Révolution qui trouva, en revanche, une proximité avec le gouvernement qui l’avait précédé et le ministre du Front populaire : Jean Zay. Les deux ministres apportaient une attention au bien-être des élèves, un parti pris contre le surmenage, une priorité donnée à l’enseignement primaire, un dépassement de l’examen, un allègement du programme, le souci d’un rapport moins rigide entre l’apprentissage et les enfants, une promotion des études techniques et des nouvelles méthodes pédagogiques, le désir de donner une grande place à la culture du sport, de l’athlétisme, l’intérêt pour le plein air et l’observation de la nature.
L’école doit se libérer de l’instruction pure et théorique et adopter une éducation vivante et totale. Bonnard et Zay sont rejoints par l’historien Marc Bloch qui lors de la défaite de 1940 met en accusation le système d’enseignement. En 1943, Bloch rédige Sur la réforme de l’enseignement, imprégné de ces idées pédagogiques nouvelles des années 1920, en soutenant les méthodes actives, qui reposent sur une meilleure connaissance de l’enfant, s’adaptent à ses centres d’intérêt, favorisent l’apprentissage par l’expérience et de nouvelles relations maîtres-élèves. Il critique le manque de pédagogie dans le secondaire ou encore l’architecture des casernes scolaires : « La jeunesse a le droit de ne plus être confinée dans des murs lépreux. » La révolution de Bloch s’inspire des dires de Montaigne, de Rousseau et de Nietzsche afin de faire éclore le vivant dans l’hospice scolaire. L’instituteur n’est plus un fonctionnaire mais un créateur, transmettant une conception des choses qui fasse aimer le monde aux jeunes générations.
Ces aspirations s’inscrivent dans le mouvement de l’École moderne et de la pédagogie Freinet mise au point par Élise et Célestin Freinet, fondée sur l’expression libre des enfants, intégrant l’initiation aux arts et aux intelligences de la main. Les praticiens de ces méthodes restent marginaux aujourd’hui, n’ayant pas comme objectif l’émancipation individuelle par la transmission du savoir mais les libertés et l’autonomie des pratiques par l’apprentissage et l’échange des savoirs. Le caractère subversif de cette école rejoint les aspirations du philosophe de la décroissance : Ivan Illich, qui recherchait une éducation libérée de l’institution scolaire jugée industrielle et bureaucratique, intégrée dans le processus économique de production et de croissance. Une société sans école serait une libération des savoirs jusque-là cloisonnés, une invitation à l’action et à la participation de tous dans une communauté, toute l’œuvre d’Illich étant une invitation à libérer l’avenir et permettre la convivialité.
Mais c’est dans les couloirs de l’Université, cette grande école si bien décrite par Thomas Hardy et Hermann Hesse (sic), que j’ai pu faire la rencontre, par l’heureux hasard des groupes d’exposés, d’une étudiante en licence à l’antipode de la morosité universitaire. Mélange de Léonie Périault et d’Emmanuelle Riva, je tairai le nom de cette grande discrète, pleine d’humilité et d’une tranquillité ne laissant pas un mot prendre le dessus sur un autre, pouvant installer un climat de confiance par sa simple présence. Mais ses joues rougies trahissaient une intimité qu’elle entretenait avec le soleil, le vent et la mer. Une jeune femme brûlante comme un volcan en éruption, débordante de force, de robustesse et de santé. Sans chercher à dévoiler ou même connaître la formule de son être, une piste peut nous aider à accéder à une partie du secret de cette vitalité. Sa promesse tenue chez les scouts !
Le passage chez les scouts est un révélateur, découvrant que pour être quelqu’un d’utile, un citoyen efficace, il ne suffit pas d’être intelligent. Ce mouvement de jeunesse enseigne qu’il faut avoir du caractère, être vigoureux, courageux, adroit et avoir le sens des responsabilités tout en faisant éclore chez ses membres un esprit d’amitié. C’est un général protestant et britannique qui est à l’origine de ce groupement, Robert Baden-Powell, un soldat ayant participé à la Seconde Guerre des Boers, il apprend les techniques de survie auprès de l’Américain Frederick Russell Burnham surnommé le roi des éclaireurs en Afrique du Sud. Il fait ses preuves lors du siège de Mafeking et participe à la libération de la ville grâce au soutien de jeunes cadets en tant que messagers, observateurs, sentinelles et éclaireurs. Il prouve que des jeunes étaient tout à fait capables de réussir une mission, pourvu qu’on leur fasse confiance. Il publie ses observations sous le nom de « scouting » dans un fascicule militaire. De retour en Angleterre en 1900, ses écrits ont un grand succès.
Frappé par le spectacle d’une jeunesse britannique des quartiers désœuvrée, livrée à la drogue et au tabac, souvent en mauvaise santé et délinquante, il décide de mettre l’expérience apprise à la guerre au service des jeunes gens, cette fois dans une optique de paix. L’objectif est de sauver ces jeunes en leur donnant la possibilité de donner le meilleur d’eux-mêmes dans un cadre bienveillant. Pour cela il s’inspire de nombreuses expériences et méthodes éducatives, il tente alors une synthèse et organise, en 1907, un camp de quinze jours avec une vingtaine de garçons de différentes classes sociales sur l’île de Brownsea. Il y teste ses idées d’éducation par le jeu, l’indépendance et la confiance. Le scoutisme a commencé à se répandre à travers la Grande-Bretagne et l’Irlande bien avant la publication du Scouting for Boys de Baden-Powell et il s’étend rapidement dans l’empire. La première unité hors du Royaume-Uni connue a été implantée à Gibraltar en 1908 suivie par Malte peu de temps après. Le Canada devint le premier dominion possédant un programme Boy Scout, puis l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud quelques années après. Le Chili est le premier pays hors des dominions britanniques à posséder un mouvement scout reconnu. Le mouvement fait des émules en France à partir de 1909 à Nantes. « À la fin de ma carrière militaire », dit Baden-Powell, « je me mis à l’œuvre pour transformer ce qui était un art d’apprendre aux hommes à faire la guerre, en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix ; le scoutisme n’a rien de commun avec les principes militaires. » Le mouvement scout a pour but de contribuer au développement des jeunes en les aidant à réaliser pleinement leurs possibilités physiques, intellectuelles, affectives, sociales et spirituelles, en tant que personnes, que citoyens responsables et en tant que membres des communautés locales, nationales et internationales. L’enfant doit y acquérir des principes essentiels :
- le devoir envers autrui, qui implique la loyauté envers son pays dans la perspective de la promotion de la paix, de la compréhension et de la coopération sur le plan local, national et international ;
- la participation au développement de la société dans le respect de la dignité de l’homme et de l’intégrité de la nature ;
- le devoir envers soi-même, avec la responsabilité de son propre développement ;
- le devoir envers Dieu (sauf si le mouvement est neutre ou laïc), avec l’adhésion à des principes spirituels, la fidélité à la religion qui les exprime et l’acceptation des devoirs qui en découlent.
Ce très célèbre mouvement trouve ses inspirations dans de nombreuses sources comme la chevalerie, la gymnastique ou les rites initiatiques zoulous mais aussi dans un autre mouvement de jeunesse plus discret voire pratiquement oublié, celui des Wandervögel. Ces « oiseaux migrateurs » sont le premier grand mouvement de jeunesse animé d’un constant besoin de distanciation par rapport à la société. Ses fondateurs sont deux jeunes étudiants et lycéens, Hermann Hoffmann et Karl Fischer, trop à l’étroit dans leurs établissements de la petite ville de Steglitz au sud de Berlin. En 1896, ils créent un groupe d’une dizaine de jeunes et organisent des randonnées. Ils se réunissent pour quitter la ville, se livrer à des jeux guerriers, organiser des assemblées populaires dans le style des anciens Germains ou encore se baigner et ramer sur des barques. Ensemble ils explorent la contrée de Teupitz, le massif du Harz, de la Rhön, traversent la Thuringe et les environs de Cologne. Ils adoptent une tenue particulière pour ne pas être confondus avec des vagabonds et arborent un drapeau noir figurant une cigogne blanche. Après l’Allemagne, ils gagnent l’Autriche ou encore la Suisse.
Ils escaladent les montagnes, vagabondent dans les forêts et se baignent nus dans les lacs d’Europe, le soir, dans les ruines des vieux châteaux et au coin du feu ils affirment leur goût pour les chants populaires. Dans le domaine musical, le mouvement fait œuvre d’exception, il fait renaître le chant populaire allemand, réunit et publie les chants d’autrefois, redécouvre le luth et la guitare, chœurs et groupes musicaux deviennent incontournables, les danses populaires y trouvent aussi leur place, chants et danses rythment les rassemblements. Les oiseaux migrateurs sont inspirés par des récits épiques, se racontent des légendes nordiques et des aventures d’Indiens d’Amérique ou se récitent des vers de Novalis et des extraits de romans cultes du mouvement comme Le Loup des steppes de Hesse ou Les Désarrois de l’élève Törless de Musil. Les Wandervögel aiguisent leur regard sur le monde, Fischer se borne à leur apprendre à ouvrir les yeux sur tout ce qu’il y a à voir en chemin.
Très vite, leurs idées gagnent aussi les villes modernisées, les groupes citadins critiquent alors la société industrielle et consumériste. Ils promeuvent le bien-être en luttant contre le port du corset chez les femmes, contre la nourriture malsaine et pour la gymnastique naturiste. En cela ils se rapprochent du mouvement de la Lebensreform (réforme de la vie) et de penseurs comme Ludwig Klages, Gusto Gräser et Rudolf Steiner. Les divisions au sein du mouvement, les deux guerres mondiales et les récupérations politiques du mouvement ont porté un coup fatal à l’organisation et ses effectifs, mais il existe encore des groupes aujourd’hui en Europe. En Normandie, dans les années 1990, l’écrivain Jean Mabire parraine un groupe de jeunes profondément attachés à la culture de leur région et fascinés par le modèle du mouvement allemand. Ce groupe a fait revivre cet esprit vitaliste, simple avec une conception écologique, populaire, rurale et cherchant une alternative au monde marchand par la camaraderie, la convivialité et la marche dans les sentiers de Normandie, de France, d’Europe et du monde. Si demain lors d’une de vos promenades vous croisez un oiseau migrateur chantant d’un pas assuré, saluez-le en brandissant une fleur d’ajonc.
L’année 2026 nous rappelle l’actualité de la question de l’école avec la panthéonisation de l’historien Marc Bloch mais surtout avec l’anniversaire des quatre-vingts ans de l’enfant le plus connu de France et d’ailleurs, le Petit Prince. Le conte de Saint-Exupéry n’en finit pas de nous accompagner afin de rechercher notre vitalité étriquée par le monde, pour cela le Petit Prince nous invite à retrouver l’esprit de l’enfance, « toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants (mais peu d’entre elles s’en souviennent) » dit-il, cette enfance que l’on oublie parce qu’on la quitte garde pourtant une grande importance, elle permet un exil du monde, c’est un refuge face aux conventions, l’adulte qui saura se rappeler de l’enfant qu’il a été sans le trahir saura conserver l’imagination et l’élan vital. Une éducation prenant acte de la conservation de l’enfance saura alors veiller sur la beauté du monde et donnera la possibilité de prendre le risque de vivre à chacun de ses élèves. Les scouts et les oiseaux migrateurs nous rappellent par leurs chants au coin du feu que l’enfance est inclassable et que l’essentiel est invisible.
Francis Iveten
