« L’homme différencié » face à la culture du burn-out et du « tout économique »
Relire l'œuvre de Julius Evola dans le contexte d'une société anxieuse, hyperconnectée et tournée vers la consommation de masse.
Burn-out, bullshit jobs, règne du quantitatif : la modernité productive a réduit l’homme à sa fonction. Face à ce constat, Julius Evola propose non pas une réforme sociale, mais une réponse radicalement intérieure, ancrée dans la Tradition. Celle de « l’individu différencié » : maîtrise de soi et verticalité contre l’égalitarisme marchand. Une philosophie de l’action et du dépassement, plus actuelle que jamais.
Né à Rome en 1898 et mort dans la même ville en 1974, Giulio Cesare Andrea Evola, dit Julius Evola, est l’un des penseurs pérennialistes[1] les plus radicaux du XXᵉ siècle. Métaphysicien, ésotériste et théoricien de la Tradition, il défend une vision hiérarchique et aristocratique du monde, à rebours de toute uniformisation. C’est à cette lumière que nous examinerons comment sa philosophie nous aide à affronter les monstres modernes qui se dressent face à nous.
Dans un monde contemporain marqué par la perte de sens au travail, l’idéologie de la performance et la domination croissante des logiques économiques, relire certains critiques majeurs du libéralisme paraît nécessaire. Parmi ces hommes capables de saisir la dimension existentielle et anthropologique de l’activité humaine, Julius Evola interroge ce qui est peut-être la question centrale de notre époque : quelle valeur donner vraiment à notre temps, et quel sens à l’activité professionnelle ?
La « civilisation du travail » comme déclin spirituel
Dans le tumulte du monde du travail hyperconnecté et coupé de tout rapport au sens profond de la vie, où les informations tombent comme une pluie sans fin, l’homme, dépourvu de personnalité, avance ébloui, presque aveuglé. Autour de lui, tout se mesure, tout se compte, tout s’évalue : le règne du « tout économique » réduit l’existence à des chiffres. On ne demande plus à personne qui il est, mais ce qu’il produit, ce qu’il rapporte, ce qu’il consomme. Au sein d’une société capitaliste, l’individu devient fonction, rouage silencieux d’une machine immense qui valorise l’efficacité plutôt que la profondeur.
Dans les bureaux du tertiaire, des hommes-écrans identiques se succèdent, interchangeables. La quantité efface la qualité, chacun s’exile dans des résultats, des indicateurs, des performances. Dans ce mouvement, l’homme se détache progressivement de ce qui l’élève : l’effort intérieur, le dépassement, la quête de soi.
Ironiquement, ce sont encore les chiffres qui montrent le mieux que ce modèle de société ne convient pas à l’individu : le baromètre d’alignement professionnel Ignition Program (janvier 2023) révèle que 40 % des salariés en France déclarent être en souffrance ou soumis à un stress élevé au travail. Selon l’Institut de veille sanitaire (InVS), 480 000 personnes en France sont concernées par un état de souffrance au travail, dont 7 % (soit environ 30 000 individus) seraient spécifiquement touchées par le burn-out.
Se dessine ainsi une époque où l’on confond souvent la valeur de la vie avec le montant du salaire. Une époque où l’on oublie que l’essentiel ne se produit pas : il se construit dans l’espace intime protégé des statistiques. Mais cette époque ne date pas d’hier. En 1883, Friedrich Nietzsche critiquait déjà la domination de la rationalité sur l’existence sensible et l’individualité : « Il y a plus de sagesse dans ton corps que dans toute ton orgueilleuse raison. »[2]
Ces conséquences désastreuses de la modernité s’expliquent en partie par trois facteurs majeurs : la réduction de l’individu à une fonction productive, les bullshit jobs et la crise du sens, ainsi que l’hégémonie du « tout économique ».
La réduction de l’individu à une fonction productive
La modernité productive a profondément réduit l’individu à sa fonction. L’homme n’est plus perçu comme une totalité intérieure, structurée par une forme, une vocation ou une hiérarchie de valeurs, mais comme un agent économique primaire, défini par son rendement et son utilité. Cette logique le contraint à s’extérioriser sans cesse : il n’existe plus que dans ses performances, ses résultats, ses chiffres. Son identité se dissout alors dans son utilité économique. Privé de centre, de verticalité et de finalité transcendante, il devient ce que Julius Evola nomme un « homme sans forme » : un être informe, malléable, interchangeable, livré aux forces anonymes de l’économie et incapable de se constituer comme principe souverain de sa propre existence. L’individu succède à la personne, pour paraphraser le philosophe russe Nicolas Berdiaev.
Bullshit jobs et crise du sens
Alors que le secteur primaire s’effondre, faute de main-d’œuvre, le secteur tertiaire ne cesse de créer des postes stériles, des bullshit jobs[3]. La perte de sens au travail et du travail constitue l’un des symptômes les plus manifestes de la modernité économique. L’ouvrage qui engageait l’être tout entier s’est vu réduit à une banale occupation fonctionnelle aux conséquences désastreuses : frustration, lassitude, aliénation et in fine vide existentiel. L’homme qui ne se reconnaît plus dans son travail se maintient occupé mais ne s’accomplit pas. Multiplié à l’échelle d’une génération, ce phénomène produit une masse d’individus vides qui s’agitent.
L’hégémonie du « tout économique »
L’hégémonie du « tout économique » constitue l’horizon ultime de la modernité productive. Dans ce cadre, l’efficacité mesurable a valeur d’autorité. Or, ce qui est supérieur dans l’homme ne se mesure pas. Toute activité humaine est évaluée à l’aune de sa rentabilité, de sa performance et de son rendement chiffré. Le travail n’est plus envisagé comme un lieu de formation intérieure ou d’accomplissement, mais comme une variable quantitative soumise à des logiques d’optimisation. Cette réduction engendre une vision appauvrie de l’individu, désormais défini par ce qu’il produit, gagne ou consomme. Toute dimension qualitative, symbolique ou spirituelle est reléguée au second plan car jugée improductive ou inutile.
Contrairement à l’ordre institué par la Tradition, les valeurs aristocratiques et héroïques (entendues comme exigence de dépassement intérieur, sens de l’honneur, hiérarchie des formes de vie) sont considérées comme secondaires par rapport aux valeurs économiques. Ce faisant, un égalitarisme marchand domine, qui réduit toute existence à sa seule capacité économique. L’homme moderne, privé de toute verticalité, n’est plus appelé à se dépasser, mais à s’adapter ; non plus à être, mais à fonctionner comme un rouage.
Le règne du quantitatif exige que tout soit sacrifié sur l’autel du profit. Dès lors, comment renouer avec un modèle de société où le travail, une fois redevenu qualitatif, mènerait au « supérieur » ?
La réponse spirituelle d’Evola : « l’individu différencié » comme retour à l’ordre traditionnel
Les penseurs pérennialistes reprochent au monde moderne de s’être écarté du divin, du sacré, du traditionnel, pour aboutir à une vision des choses essentiellement rationaliste, matérialiste et progressiste. Face à cette situation, Julius Evola ne propose pas de simples réformes sociales, mais une réponse radicalement intérieure et spirituelle. Pour lui, l’homme moderne, nivelé et dépourvu de verticalité, doit retrouver une qualité aristocratique de l’être. C’est-à-dire une attitude de dépassement et de distinction intérieure qui ne dépend ni de son salaire, ni de sa position sociale. Dans cette perspective, le travail cesse d’être un élément purement économique et devient une voie d’accomplissement spirituel, un moyen de manifester sa propre vocation, en accord avec un principe supérieur.
Evola décrit les sociétés anciennes comme structurées en castes, à l’image de la société hindoue et du monde indo-européen. Dans ce cadre, chaque personne accomplit un travail conforme à sa nature profonde ; l’activité n’est pas un moyen de gagner sa vie, mais une voie d’accomplissement ; le travail est sacralisé : on agit en accord avec un principe supérieur ; et l’artisan, le guerrier ou le prêtre ne sont pas des « métiers » mais des « formes d’être ».
Émerge alors de ce modèle archaïque la réponse évolienne à l’âge sombre de l’homme interchangeable : « l’individu différencié ».
« L’individu différencié » apparaît comme la voie à suivre pour sortir du Chaos, du Kali Yuga[4]. Cet individu salvateur (dans son acception héroïque et non pas eschatologique) doit se comporter comme un « guerrier intérieur » : maîtrise de soi, discipline et conscience du sacré régissent ses actions, y compris au sein d’une société matérialiste et utilitariste. Son accomplissement ne réside plus dans le rendement ou la productivité, mais dans l’affirmation de sa forme intérieure, la fidélité à sa nature et la participation à un ordre transcendant. Plutôt que de devenir utile ou performant, l’homme retrouve sa dignité en tant qu’être différencié, capable de se situer au-dessus de l’égalitarisme marchand et de la banalité matérielle de la modernité.
La réponse active d’Evola : l’alpinisme, la transcendance et la métaphysique de l’action
Chez Julius Evola, la réponse à la décadence moderne, caractérisée par la quête de confort, ne saurait se limiter à une posture purement contemplative ou intellectuelle. Il défend une voie active, fondée sur l’ascèse, la discipline et le dépassement de soi. Cette attitude se manifeste de manière exemplaire dans sa réflexion sur l’alpinisme, notamment développée dans Méditations du haut des cimes[5]. L’ascension de la montagne y devient le symbole d’une métaphysique de l’action.
Il faut cependant se garder d’une interprétation simplement sportive de l’alpinisme : « De tout cela, il ressort clairement que nous nous référons à une sorte d’alpinisme aristocratique très éloigné de l’exhibitionnisme et de la manie de l’exploit technique aujourd’hui à la mode. » (Méditations du haut des cimes). La vision évolienne de l’alpinisme, éloignée du loisir de carte postale comme de la performance sportive, doit être comprise comme un moyen d’accéder à un plan de vie supérieur. Un espace possible de l’irruption de l’élémentaire, au sens où l’entendait Ernst Jünger : un lieu de réalisation spirituelle intégrale.
À l’opposé du travail moderne, fragmenté, abstrait et dépourvu de finalité intérieure, l’ascension impose une unité de l’être : le corps, la volonté et l’esprit sont mobilisés dans un même mouvement orienté vers le haut. L’action retrouve ainsi une dimension qualitative : la transformation intérieure qu’elle opère prime sur le résultat mesurable.
Ainsi comprise, la réponse active d’Evola ne propose pas un modèle social alternatif, mais une attitude existentielle. Elle oppose à l’agitation productiviste et à l’épuisement contemporain une éthique de la maîtrise, de la verticalité et du dépassement. L’action cesse d’être un simple moyen économique pour redevenir un lieu possible de réalisation de soi. La quête des hautes montagnes devient alors la quête intérieure ultime en réponse à l’extériorisation de soi.
Evola poursuivit cette quête jusque dans la mort. Selon ses dernières volontés, ses cendres furent glissées dans une crevasse du mont Rose.
« Celui qui a conquis la montagne, c’est-à-dire celui qui a su s’ouvrir à ses contenus fondamentaux, possède déjà une clé pour comprendre l’esprit aryen originel et l’esprit même de la romanité, dans tout ce qu’elle a de sévère, de pur, de monumental, une clé que l’on chercherait vainement à obtenir par le biais de la seule culture et de l’érudition » (Méditations du haut des cimes).
Indéniablement, le monde moderne souffre d’une crise anthropologique profonde et la philosophie de Julius Evola révèle le caractère stérile et laid du système contemporain. L’auteur ne se contente pas de dénoncer une organisation économique : il met en lumière une véritable menace spirituelle, dans laquelle « l’homme sans forme », interchangeable, égal à son prochain, fait peser un péril mortel sur les civilisations.
Face à cet effrayant constat, la figure de « l’individu différencié » offre une réponse qui relève d’une exigence intérieure. À travers lui, Evola promeut le retrait actif : rester intérieurement libre, fidèle à une forme, à une vocation et à une discipline personnelle, même au cœur d’un environnement hostile à toute transcendance. Le travail, dès lors, ne vaut plus par sa rentabilité ou le statut social qu’il confère, mais par la qualité et le sens que l’individu y engage. Il devient alors un lieu possible d’épreuve, de maîtrise de soi et de dépassement, plutôt qu’un simple moyen de subsistance.
Il convient de retrouver un modèle de société traditionnel, fondé sur une structure hiérarchique, afin de ne pas sombrer dans la laideur d’un monde plat et égal en tout.
La critique évolienne de la modernité trouve un écho naturel dans la pensée de Friedrich Nietzsche, qui, dès la fin du XIXᵉ siècle, dénonçait la domination des valeurs utilitaires et la « morale de troupeau ». Pour Nietzsche, l’homme ne se définit pas par sa productivité ou son rôle social, mais par sa capacité à se dépasser, à créer ses propres valeurs et à vivre selon une « verticalité » intérieure. La modernité, en nivelant toutes les existences et en imposant la logique du rendement, produit, selon lui, des individus moyens, incapables de se constituer en sujets souverains.
Nietzsche et Evola convergent dans leur critique de l’égalitarisme, qu’ils tiennent tous deux pour l’une des causes majeures de l’appauvrissement spirituel de l’homme moderne. On peut penser alors qu’un monde qui prône l’égalité produit nécessairement un affadissement et une absence de beauté. Pouvons-nous donc vouloir, au contraire, l’inégalité au sens qualitatif du terme comme socle philosophique d’une civilisation en quête d’une vie riche et fertile ?
Arthur Beykian – Promotion Isabelle de Castille
Notes
- Ndlr : le pérennialisme, ou philosophie pérenne (philosophia perennis), désigne un courant de pensée selon lequel il existerait une sagesse universelle et immuable, commune à toutes les traditions spirituelles majeures de l’humanité. Ses principaux représentants au XXᵉ siècle sont René Guénon, Ananda Coomaraswamy et Frithjof Schuon. Evola s’en inspire tout en s’en distinguant, notamment par sa dimension plus activiste et sa valorisation des voies héroïques et guerrières par opposition aux voies contemplatives privilégiées par Guénon.
- Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883.
- Ndlr : on doit l’expression « bullshit jobs » (littéralement : emplois à la con) à l’anthropologue américain David Graeber, dans son ouvrage Bullshit Jobs: A Theory, paru en 2018. Le terme désigne des postes aux tâches superficielles et vides de sens, caractéristiques du XXIᵉ siècle.
- Kali Yuga : dans la tradition hindoue, l’âge sombre, dernier et le plus dégradé des quatre cycles cosmiques. Evola en fait un axe central de sa lecture de la modernité, notamment dans Révolte contre le monde moderne (1934).
- Ndlr : anthologie d’articles parus dans les années 1930 ; première édition française en 1986 chez Pardès/Trédaniel.
