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Gustave Adolphe de Suède, « le Lion du Nord » (1594-1632)

Roi très moderne et stratège accompli, Gustave Adolphe surgit comme un ouragan dans la guerre de Trente Ans. Un destin fulgurant, brisé en pleine bataille, le 6 novembre 1632.

Gustave Adolphe de Suède, « le Lion du Nord » (1594-1632)

« Lion du Nord », « roi-dragon », « roi des capitaines et capitaine des rois »… Les contemporains de Gustave II Adolphe de Suède n’ont pas manqué d’imagination pour qualifier la valeur militaire de ce souverain scandinave ambitieux et convaincu de sa mission providentielle. Stratège de génie, celui qui se voulait « le rempart de la foi protestante » mena une vie de soldat, faite d’endurance et de témérité au contact quotidien de ses hommes qui lui vouaient une admiration sans borne.

« Quelle plus belle destinée que de mourir en faisant son devoir de roi… » se plaisait-il à dire à ses conseillers, inquiets de la voir mettre sa vie en péril sur les champs de bataille, au risque de plonger la Suède des Vasa dans le tourmente dynastique. L’offensive majeure que lança ce véritable « roi de guerre » contre la puissance impériale, durant la guerre de Trente Ans et sa course triomphale à travers l’Allemagne, marquèrent durablement les esprits : la Suède, qui luttait encore au début du siècle pour sa propre indépendance, devint alors une puissance d’importance européenne.

Brillant et fort en tout

Lorsque naît Gustave-Adolphe, en 1594, la Suède est plongée dans les troubles politiques qui, depuis près de quarante ans, mettent à mal le monde scandinave. Au XIVe siècle, par l’union de Kalmar, la Suède et la Norvège avaient été réunies sous la houlette d’un seul et même monarque, le roi danois. Mais la tutelle étrangère se rendit insupportable aux Suédois et c’est dans l’opposition à cette souveraineté lointaine, par ailleurs coupable de terribles méfaits (« le bain de sang de Stockholm », en 1520) qu’est née la dynastie des Vasa. Son fondateur, un seigneur suédois nommé Gustave Ericson, va grouper autour de lui des paysans pour libérer son pays. Élu roi en 1523, sous le nom de Gustave Ier, il ramène la paix et la prospérité, tout en établissant une Eglise nationale protestante, et confisquant les biens ecclésiastiques au profit de l’Etat. Sa disparition, en 1560, donne lieu à une longue série de querelles successorales. Finalement, le trône reviendra en 1611 à son petits-fils, Gustave Adolphe.

Gustave Adolphe est un garçon brillant et fort doué pour les études : ne maîtrise-t-il pas, à 12 ans déjà, les cinq langues principales parlées en Europe ? Il semble néanmoins bien plus intéressé par l’art de la guerre. Il profite de la présence à la cour paternelle de vétérans des conflits des Pays Bas pour s’imprégner de l’univers des soldats, s’enquérir des dernières nouveautés et poser une multitude de questions pertinentes. Aussi, lorsqu’à 17 ans il est jugé suffisamment prêt pour participer à la guerre contre le Danemark, il va faire ses preuves sur les champs de bataille. A la mort de son père, Charles IX, le 30 octobre 1611, la Diète, convaincue de ses qualités, abroge la loi fixant la majorité royale à 21 ans et donne immédiatement le pouvoir à ce géant blond, carré d’épaules, mais plein de charme. Son premier souci est de régler les conflits qui empoisonnent le pays.

C’est contre le Danemark, ennemi héréditaire en ce temps-là, qu’il réalise alors son premier fait d’armes et que naît sa réputation de valeur militaire. Il entraîne son armée dans une marche forcée de 80 lieues pour sauver Stockholm, attaquée par les troupes du roi du Danemark, Christian IV. Celui-ci est contraint de signer, en 1613, la paix de Knäröd. En 1617, la paix de Stolbova avec la Moscovie permet à Gustave Adolphe de s’arroger la possession de la Livonie, l’Ingrie, la Carélie mais aussi Novgorod. Une trêve, qui sera prolongée jusqu’en 1620, est également signée avec la Pologne.

Un souverain réformateur

Gustave Adolphe veut avoir les mains libres pour se consacrer aux réformes qu’il juge nécessaires à son royaume. Pour l’aider, il s’adjoint un jeune chancelier, Alex Oxenstierna, qui l’assistera avec efficacité durant tout son règne. Dès1611, une Charte royale est octroyée aux Suédois, qui obtiennent un droit de veto sur la guerre et l’assurance d’être consultés sur les questions de législation et de taxation. En 1614, le roi dote Stockholm d’une cour d’appel et édicte un nouveau code de lois. Pour assurer la prospérité de son royaume, des accords commerciaux sont conclus avec la Hollande, une flotte est mise en chantier, le port de Göteborg sort de terre et de nombreux étrangers sont invités à venir s’installer en Suède. Le monopole de la religion luthérienne est confirmé, tandis que l’université d’Upsal se voit dotée sur les domaines personnels du roi. Durant ces années de paix, le jeune roi découvre l’Europe incognito. Il se rend notamment en Allemagne, où il voyage sous le pseudonyme de Capitaine Gars (« Gustave-Adolphe Rex Suciae »), dans le but de découvrir par lui-même l’épouse qui lui est promise, Marie-Eléonore, sœur de l’Électeur de Brandebourg.

Peu après, la guerre reprend. Cousin de Gustave Adolphe, Sigismond de Pologne n’a pas renoncé à la couronne suédoise. Il est désormais soutenu par l’Empereur Ferdinand, désireux d’apporter son aide à la Pologne catholique contre la Suède luthérienne. Plusieurs campagnes victorieuses accroissent la renommée de Gustave Adolphe, mais aucune n’emporte la décision. Il faut attendre 1629, et l’entremise de l’Angleterre et de la France, pour mettre un terme à la lutte contre la Pologne.

Ce n’est pourtant pas la paix. Gustave Adolphe va se voir entraîner dans ce que les historiens appelleront plus tard la guerre de Trente Ans. Depuis la Réforme au siècle précédent, les relations déjà fort difficiles entre les différents Etats du Saint-Empire se sont en effet compliquées à la faveur des dissensions religieuses. Par la paix d’Augsbourg, en 1555, Charles Quint avait reconnu aux princes de choisir la religion de leur royaume au nom du principe cujus regio, ejus religio (« La religion du prince est la religion des sujets »). La religion luthérienne pouvait donc être librement pratiquée dans l’Empire, dans les territoires dont les princes se réclamaient du protestantisme. Quelques décennies plus tard, les menées de la Contre-Réforme ou encore la non-reconnaissance du calvinisme plongent de nouveau l’Europe dans les affres d’une guerre longue et cruelle, qui va durablement éprouver le vieux continent.

L’entrée dans la guerre de Trente Ans

En 1618, les princes protestants de Bohême s’étaient révoltés contre l’empereur Mathias, jetant par une fenêtre du château de Prague les émissaires impériaux. C’est ce que l’on a appelé la « défenestration de Prague ». L’année suivante, à la mort de Mathias, ils font couronner roi de Bohême l’électeur palatin Frédéric V, chef de l’union protestante. Simultanément, ils refusent de reconnaître Ferdinand II comme empereur. La révolte tchèque se soldera cependant par un échec. Le 8 novembre 1620, devant Prague, à la bataille de la Montagne Blanche, l’armée mercenaire de Bohême est défaite par les troupes de la Ligue catholique commandées par le feld-maréchal comte de Tilly (1559-1632), illustre capitaine d’origine brabançonne.

Le conflit oblige les États protestants à s’unir et à chercher un chef capable de faire face aux forces impériales. Le roi du Danemark Christian IV prend un moment la tête de ce parti réformé : il est battu par Ferdinand qui impose la paix de Lübeck en 1629, ainsi qu’un édit de Restitution. C’est alors que les Réformés, se sentant menacés, se tournent vers Gustave Adolphe.

Le roi de Suède est un luthérien fervent, un chef militaire de valeur et un souverain ambitieux. En 1629, la Suède est en paix avec ses voisins. Elle a tout à redouter des visées impériales sur la Baltique. Au même moment, en France, Richelieu, soucieux de susciter un nouvel adversaire à l’empereur sans s’engager lui-même, fournit secrètement d’importants subsides à Gustave Adolphe, l’incitant à se lancer dans l’aventure. Jusqu’à présent, les généraux de Ferdinand n’avaient affronté que des chefs médiocres, commandant des armées de mercenaires. Cette fois, ils vont devoir affronter un stratège redoutable et une armée d’un type complètement nouveau.

La première armée nationale des temps modernes

Lecteur attentif des Commentaires de César et des traités de Grotius, Gustave Adolphe est en effet un esprit cultivé dans les choses de la guerre, autant qu’un praticien expérimenté. Depuis 1611, il a passé une grande partie de sa vie en campagne et n’a eu de cesse d’apporter des modifications à son armée, aussi bien dans le domaine de son recrutement que dans celui de son équipement. Pour tout dire, à l’encontre de ce qui se fait à son époque où dominent les armées de mercenaires, il a constitué la première armée nationale des temps modernes. Tous les nobles suédois doivent servir dans la cavalerie, tandis qu’environ un paysan sur dix est soumis à un service militaire obligatoire d’à peu près vingt ans. Il s’agit d’une troupe homogène, animée d’un véritable esprit patriotique, ce qui tranche sur les autres armées du temps. Cette cohésion est renforcée par la communauté de foi luthérienne. Chaque régiment est doté d’un chapelain.

Simultanément, Gustave Adolphe se soucie de la discipline de ses hommes. Il connaît les ravages dont est capable la soldatesque et les souffrances endurées par les populations civiles, premières victimes des actes de brigandage des hommes de guerre. « Si la guerre est leur plaisir, la religion est leur devoir », dira le roi, qui n’hésite pas à contrôler la bonne tenue de ses hommes dans les villes tombées sous sa coupe. La troupe est encadrée par un prévôt qui occupe les hommes pendant les temps morts. Les duels sont interdits. Suivant sa formule, Gustave-Adolphe veut « des soldats et non des gladiateurs ». Pour prévenir les écarts de conduite, il s’attache aussi à améliorer les conditions de vie de son armée. La solde est régulièrement versée et les réquisitions sont effectuées avec méthode. En matière d’organisation tactique, il innove aussi. Il allège son infanterie pour la rendre plus mobile. Il augmente sa puissance de feu par une plus grande proportion de mousquets. Il créée une artillerie de campagne dotée de pièces légères. Il comprend aussi que la puissance de la cavalerie réside avant tout dans le choc à l’arme blanche, le sabre droit (palach) plutôt que le pistolet.

Convaincu de la supériorité de son armée, assuré des droits à la succession de sa fille, Christine (quatre ans), Gustave Adolphe fait ses adieux à son peuple et bénit chaque état de son royaume : « À vous état des bourgeois, je souhaite que vos petites maisons deviennent de grandes maisons de pierre, vos bateaux de grands navires et vaisseaux, et que l’huile ne vienne jamais à manquer dans vos cruches. »

La foudre s’abat sur l’Allemagne…

En juillet 1630, à la tête de ses troupes expérimentées, il débarque en Poméranie, s’emparant de Stettin. Craignant cependant pour la sécurité de ses communications, Gustave Adolphe n’ose pas s’éloigner des rivages de la Baltique. Mais, en mai 1631, le sac de Magdebourg par les troupes impériales ne tarde pas à pousser les indécis dans les bras du « Lion du Nord ». Il est bientôt en mesure d’affronter Tilly, le meilleur général de Ferdinand.

En dépit de la débandade des troupes saxonnes fraîchement ralliées à la cause protestante, Gustave Adolphe a pour lui l’aptitude manœuvrière de ses troupes. À Breitenfeld, près de Leipzig, le roi les lance à l’assaut des hauteurs où est posée l’artillerie adverse. Il s’en empare et la retourne contre l’ennemi. La victoire est sans appel. Une campagne ininterrompue de sept mois entraîne alors les Suédois de la Rhénanie jusqu’en Allemagne du Sud.

« Je n’ai jamais vu de meilleurs soldats, ni mieux habillés, sans malade ni déserteur, écrit Sir Henry Vane, ambassadeur du roi d’Angleterre. Quant aux actions et aux entreprises du roi, toutes les saisons lui sont bonnes et les opérations les plus difficiles semblent faciles quand il les a prises en mains. Aussi le courage des soldats, sous le commandement d’un chef si agissant, est-il admirable et terrifiant pour les ennemis. Tandis que les autres armées s’effritent en campagne, la sienne s’accroît. »

Après avoir envahi les États de l’Électeur de Bavière, Gustave Adolphe écrase une seconde fois Tilly sur le Lech en 1632. Le grand capitaine des troupes impériales y perd même la vie. Le roi de Suède entre dans Munich, rêvant d’unir durablement les protestants d’Allemagne en un Corps évangélique, sous la tutelle de la Suède qui deviendrait membre de l’Empire. La menace sur Vienne est alors telle que Ferdinand est contraint de rappeler Wallenstein. Les déprédations et les pillages de ce terrible chef de guerre avaient contraint l’empereur, quelques années auparavant, à se passer de ses services. Plein de mépris pour Gustave Adolphe, Wallenstein prétend que « le roi de neige fondra au soleil du midi », dès qu’il paraîtra lui-même dans le Sud de l’Allemagne, avec l’armée de 60 000 hommes qu’il constitue au début de 1632.

« Père de la patrie » et grand chef de guerre européen

Après avoir défendu Nuremberg avec plus de 300 canons contre le nouveau généralissime, Gustave Adolphe le rencontre finalement à Lützen, le 16 novembre 1632. Ce jour-là, le roi de Suède a dédaigné de revêtir sa cuirasse. Il ne porte que son manteau en peau de buffle. Comme à son habitude, après avoir donné ses ordres, ils se jette dans la mêlée avec témérité. Soudain, il est frappé d’une balle. Coupé de ses hommes, il est achevé par l’ennemi. Son corps est même dépouillé par les soldats impériaux. Mais à la vue de son cheval et de sa selle vide, les Suédois sont empoignés par une fureur vengeresse. Sous le commandement de Bernard de Saxe-Weimar, ils l’emportent dans les heures qui suivent.

« Dans le monde entier, aucun roi aujourd’hui ne l’égale […] il mérite à bon droit parmi nous le nom de Gustave Adolphe le Grand et le Sage, père de la patrie que nul n’a surpassé parmi nos souverains ; cela n’est pas su de nous seulement, mais les nations étrangères elles-mêmes, amies ou ennemies, doivent en témoigner. »

C’est ainsi qu’Oxenstierna annonce à la Diète suédoise la mort prématurée de son souverain, qui décapite la coalition protestante, sévèrement battue dès 1634 à Nordlingen.

Certes, la victoire impériale, à peine acquise, allait bientôt être de nouveau menacée par un adversaire de taille, la France de Richelieu. Mais les Suédois doivent évacuer les conquêtes allemandes de leur défunt roi, qui n’en reste pas moins l’un des plus grands noms de l’histoire de son pays et l’une des figures de premier plan de son siècle.

Emma Demeester

Bibliographie

  • Général George Mac Munn, Gustave Adolphe, le Lion du Nord, 1594-1632, Payot, Paris, 1935.
  • Edward Wagner, Costumes et coutumes militaires de la guerre de Trente Ans, Gründ, Paris, 1981.
  • Jean-Pierre Mousson-Lestang, Histoire de la Suède, Hatier, Paris, 1994.
  • Henry Bogdan, La Guerre de Trente Ans, 1618-1648, Perrin, Paris, 1997.
  • Henry Bogdan, Histoire de l’Allemagne, Perrin, Paris, 1999 (Tempus, 2003).

Chronologie

  • 1594 : Naissance à Stockholm de Gustave Adolphe.
  • 1611 : Gustave Adolphe succède à son père, Charles IX.
  • 1613 : La paix est signée avec le Danemark.
  • 1617 : Paix de Stolbova avec la Russie.
  • 1629 : Trêve d’Altmark avec la Pologne.
  • Été 1630 : Débarquement suédois en Poméranie. Début de la période suédoise de la guerre de Trente Ans.
  • 1631 : Victoire de Breitenfeld remportée contre Tilly.
  • 1632 : Victoire du Lech contre Tilly et de Lützen remportée contre Wallenstein. Gustave Adolphe est tué dans cette dernière bataille.