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En Alsace perdure le rite solaire du Schieweschlawe

Le Schieweschlawe, une tradition issue de notre plus vieux patrimoine européen, demeure vivace dans quelques communes alsaciennes.

En Alsace perdure le rite solaire du Schieweschlawe

Terme alsacien, Schieweschlawe est composé de schiewe, « disque », et schlawe, « frapper ». Cette étymologie transparaît dans la coutume elle-même puisque il s’agit précisément de propulser dans le ciel des disques enflammés en les frappant contre un support permettant leur envol.

Autrefois présent dans tout le bassin rhénan supérieur, le Schieweschlawe fut en Alsace plus particulièrement pratiqué dans les villages situés sur la ligne des collines prévosgiennes, le relief étant propice à cette activité. Il perdure aujourd’hui dans une petite poignée de communes dont les plus illustres sont Offwiller, Wintzenheim-Kochersberg, Dieffenthal ou Guevenatten. On le retrouve également, sous des formes équivalentes, dans le sud de l’Allemagne et en Suisse alémanique notamment. Il est traditionnellement organisé le dimanche suivant Mardi gras, c’est-à-dire le premier dimanche de Carême, à l’occasion du Carnaval des paysans.

Rite païen multimillénaire prenant son origine dans notre mémoire européenne la plus longue, le Schieweschlawe marque l’équinoxe de printemps. Il entend célébrer la sortie de l’hiver, l’avènement progressif du soleil invaincu, et traduit à sa façon l’éternel retour des choses.

Fête enracinée à la fois populaire, authentique et conviviale, le Schieweschlawe conjure le temps d’une soirée les comportements individualistes, ainsi que les rapports sociaux artificiels et froids de notre époque moderne.

Un rite qui exige de l’adresse

Le Schieweschlawe se déroule dans un lieu naturel à proximité du village qui l’organise, le plus souvent dans une clairière située en surplomb de la vallée. Les acteurs de la fête s’y rendent munis de baguettes flexibles d’une longueur d’1,5 m et de disques en hêtre ou frêne d’un diamètre de 10 à 12 cm percés en leur centre et dont les bordures ont été amincies en biseau. Sur place, dans un grand bûcher qui aura été érigé puis allumé plus tôt au cours de la journée, on vient exposer les disques solidement fixés aux baguettes. Au contact des braises, les bords amincis du disque s’enflamment. Le lanceur brandit alors le disque rougeoyant en le faisant tourner au-dessus de sa tête afin d’en maintenir l’incandescence. Une fois prêt, il s’approche d’un propulseur (une table inclinée en pierre ou en bois faisant office de tremplin) et, après avoir effectué plusieurs moulinets lui permettant de prendre un élan indispensable, il vient y frapper le disque qui rebondit et s’envole dans les airs, projetant dans sa trajectoire une gerbe d’étincelles. Lorsque le geste s’accompagne d’une certaine dextérité, une gracieuse courbe lumineuse illumine le ciel.

Une fête à la symbolique solaire

L’origine précise du Schieweschlawe demeure incertaine : des traces historiques nous permettent d’attester formellement la tenue de la fête depuis le haut Moyen Âge, mais il apparaît que la coutume soit plus ancienne et remonte vraisemblablement à l’ère préchrétienne. Elle dériverait d’un culte appartenant à la société celtique ou bien découlerait de la survivance de rites plus anciens encore.

Force est de constater que le Schieweschlawe revêt une symbolique éminemment solaire : les disques enflammés projetés dans le ciel représentent autant de petits soleils qui rayonnent sur la vallée et qui par là même chassent les démons de l’hiver. En réussissant à lancer le disque enflammé haut et loin, nos ancêtres pensaient certainement s’attirer les faveurs des dieux pour la saison chaude à venir (fécondité, prospérité et survie du groupe).

De manière plus générale, la symbolique du Schieweschlawe témoigne, comme de nombreuses fêtes traditionnelles européennes, de l’affrontement entre deux forces opposées mais néanmoins

interdépendantes et constitutives du cosmos : lumière et ténèbres, vie et mort. Ainsi, par la pratique qu’il met en œuvre, le rite vise à consacrer la renaissance du soleil, dont l’apogée coïncidera avec le solstice d’été, jour le plus long de l’année. Dans un mouvement cyclique, la coutume du Schieweschlawe veut symboliquement provoquer le réveil et le déploiement des forces vitales qui triompheront une nouvelle fois de l’état de dormition dans lequel la nature aura été plongée pendant la saison froide.

Une coutume enracinée

Le Schieweschlawe est une fête populaire qui mobilise une partie de la communauté villageoise bien des semaines en amont : collecte du bois mort qui servira au bûcher, collecte du bois nécessaire à la fabrication des disques et des baguettes, fabrication elle-même : le travail préparatoire est conséquent. Autrefois les disques étaient produits au sein de chaque foyer : le bois était fendu et sculpté à la main en famille par le biais d’une technique de fabrication savamment transmise de génération en génération. Bien que cette pratique subsiste, Offwiller fait aujourd’hui appel à son menuisier local qui en produit une grande quantité pour répondre aux besoins de la fête dont le public ne désemplit pas d’année en année (3000 disques environ pour un public moyen de 750 personnes). Quant à Wintzenheim-Kochersberg, la fabrication des disques est assurée par les bénévoles de l’association sportive et culturelle de la commune. Pour faire face au regain d’intérêt de la fête, 4000 disques ont été préparés pour l’édition 2026, contre 2000 l’année précédente. La commune avance d’ailleurs le jour du Schieweschlawe au samedi afin de permettre aux familles de venir en plus grand nombre.

Au-delà de cette approche proprement artisanale, le caractère populaire du Schieweschlawe s’atteste dans l’attachement que portent ses acteurs à la transmission. On vient avant tout en famille et les plus âgés offrent aux plus jeunes la technique du lancer en héritage afin que la tradition puisse perdurer. Des aïeux au soir de leur vie jusqu’aux enfants parcourant leurs premiers pas, toutes les générations sont réunies pour partager un moment vraiment populaire.

Le Schieweschlawe se veut aussi pleinement authentique. Les communes organisant la fête se détachent de toute ambition commerciale afin que l’âme d’antan soit préservée. Les organisateurs font en sorte qu’aucune lumière artificielle ne soit diffusée sur place, seul le bûcher ainsi que les disques enflammés éclairent les lieux. Si la plupart des communes alsaciennes permettent la vente de réjouissances gustatives telles que beignets de carnaval, tartes flambées et vin chaud, certaines d’entre elles visent à ne pas la mélanger au lancer de disque en tant que tel. Ainsi, à Offwiller, la vente de boissons et nourriture ne peut s’effectuer qu’au village, c’est-à-dire au départ ou au retour du chemin menant à la clairière (Schiewebarri) où est organisé le Schieweschlawe, respect de l’ambiance nocturne oblige. Offwiller a encore la chance d’accueillir en son sein un musée d’Arts et Traditions populaires qui retrace l’historique de la coutume. Y est d’ailleurs organisée une démonstration de fabrication artisanale des disques le jour de la fête avant que la nuit ne tombe. La municipalité d’Offwiller, toujours soucieuse de protéger cette tradition et donc de la pérenniser, mène depuis 2019 une démarche, longue et complexe, visant à la faire référencer au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Enfin, le Schieweschlawe est une fête assurément conviviale où prend place un spectacle à la fois mystérieux et enchanteur que l’on n’oublie pas. Là, rassemblés dans la pénombre d’abord, puis dans la nuit noire ensuite, au milieu de la forêt, la magie prévaut. L’émulation entre les différents lanceurs est manifeste ; on cherche à éprouver ses talents et l’on réagit aux performances diverses des différents participants dans un bon esprit fait de chaleur et de joie. Aussi, la conscience d’un certain danger lié à la diffusion des étincelles et au soulèvement des braises en cas de rafales de vent n’est pas sans incidence sur cette effervescence qui anime la veillée et confère au Schieweschlawe son charme caractéristique qui en fait une expérience mémorable.

Panturle d’Aubignane – Auditeur de la formation alsacienne

Sitographie

Offwiller (67340)

Wintzenheim-Kochersberg (67370) :

Dieffenthal (67650)

Guevenatten (68210)

Photo : Josef Saurwein, Zams. Domaine public