En Alsace perdure le rite solaire du Schieweschlawe
Le Schieweschlawe, une tradition issue de notre plus vieux patrimoine européen, demeure vivace dans quelques communes alsaciennes.
Le Schieweschlawe, une tradition issue de notre plus vieux patrimoine européen, demeure vivace dans plusieurs communes alsaciennes et au-delà.
Terme alsacien, Schieweschlawe est composé de schiewe, « disque », et schlawe, « frapper ». Aussi parfois appelé Schiewackefier (fier signifiant feu), les multiples étymologies utilisées pour désigner la coutume en éclairent très sensiblement la nature, qui consiste précisément à propulser dans le ciel des disques enflammés en les frappant contre un support assurant leur envol.
Autrefois présent dans tout le bassin rhénan supérieur, le Schieweschlawe fut en Alsace plus particulièrement pratiqué dans les villages situés sur la ligne des collines prévosgiennes, le relief étant propice à cette activité. Il perdure aujourd’hui avec une certaine vitalité dans une petite poignée de communes où son appellation change légèrement selon les variétés dialectales locales (Schiewefier à Westhoffen, Schieweschläuje à Dieffenthal, ou encore Schiewaschlàga à Guevenatten par exemple).
On retrouve également la coutume aujourd’hui dans un espace allant de l’Alsace au Tyrol en passant par la Forêt-Noire, la Souabe et la Suisse alémanique. Il est traditionnellement organisé le dimanche suivant Mardi gras, c’est-à-dire le premier dimanche de Carême, à l’occasion du Carnaval des paysans. Outre-Rhin, le carnaval souabe et alémanique à la coloration païenne nettement marquée préfigure singulièrement les festivités du lancer de disques, l’ensemble contribuant à l’instauration d’une atmosphère mystique particulière propre à cette période et ces régions.
Rite païen multimillénaire prenant son origine dans notre mémoire européenne la plus longue, le Schieweschlawe marque l’équinoxe de printemps. Il entend symboliquement provoquer la sortie de l’hiver en accompagnant l’avènement progressif du soleil invaincu. Il témoigne d’un rapport particulier au monde célébrant l’éternel retour des choses.
Fête enracinée à la fois populaire, authentique et conviviale qui réserve une place d’honneur à la transmission, le Schieweschlawe participe du kaléidoscope de la tradition européenne qui conjure le temps d’un soir les comportements individualistes et les rapports sociaux artificiels de notre époque moderne. Par son retour aux sources et son maintien dans la durée, il est porteur d’espérance pour l’avenir de nos peuples.
Un rite qui exige de l’adresse
Le Schieweschlawe se déroule dans un lieu naturel à proximité du village qui l’organise, le plus souvent dans une clairière située en surplomb de la vallée. Les acteurs de la fête s’y rendent munis de baguettes flexibles (en noisetier le plus souvent) d’une longueur approximative d’1,5 m et de disques taillés dans du bois de hêtre d’un diamètre de 10 à 12 cm percés en leur centre et dont les bordures ont été amincies en biseau. Sur place, dans un grand bûcher qui aura été érigé puis allumé plus tôt au cours de la journée, on vient exposer les disques solidement fixés aux baguettes. Au contact des braises, les bords amincis du disque s’enflamment. Le lanceur brandit alors le disque rougeoyant en le faisant tourner au-dessus de sa tête afin d’en maintenir l’incandescence. Une fois prêt, il s’approche d’un propulseur (une table inclinée en pierre ou en bois faisant office de tremplin) et, après avoir effectué plusieurs moulinets lui permettant de prendre un élan indispensable, il vient y frapper le disque qui rebondit et s’envole dans les airs, projetant dans sa trajectoire une gerbe d’étincelles. Lorsque le geste s’accompagne d’une certaine dextérité, une gracieuse courbe lumineuse illumine le ciel.
Une fête à la symbolique éminemment solaire
L’origine précise du Schieweschlawe demeure incertaine. Des traces historiques nous permettent d’attester formellement la tenue de la fête depuis le Moyen Âge au moins : en 1090 à Lorsch, dans l’actuelle Hesse, un lancer de disque malheureux avait contribué à incendier l’église locale. Mais la coutume remonte plus vraisemblablement à l’ère préchrétienne. Elle dériverait d’un culte appartenant à la société germanique, voire découlerait de la survivance de rites plus anciens encore.
Force est de constater que le Schieweschlawe revêt une symbolique éminemment solaire s’enracinant dans la vision du monde germanique ancienne. Tout comme d’autres cultures d’origine indo-européenne, la vision cosmologique des Germains les conduisait à distinguer une saison claire et une saison sombre auxquelles étaient associées certaines valeurs. Celles-ci étaient opposées mais leurs forces respectives étaient néanmoins interdépendantes et complémentaires car constitutives d’une nature ordonnée : lumière et ténèbres, vie et mort se succédant dans un cycle continu.
L’hiver, correspondant au cœur de la saison sombre, n’était pas considéré comme un simple phénomène climatique, mais comme une période dangereuse source d’instabilité durant laquelle les frontières entre le monde des vivants et celui des puissances invisibles étaient perçues comme plus fragiles. Les esprits des morts, les démons hivernaux et les forces chaotiques étaient réputés errer librement, menaçant les hommes, les troupeaux et les foyers.
Le Schieweschlawe comme rite solaire, à l’instar des festivités carnavalesques, s’inscrit dans la consécration de la saison claire déjà amorcée avec le solstice d’hiver. Il vise à provoquer symboliquement la renaissance du soleil, dont l’apogée coïncidera avec le solstice d’été, jour de lumière par excellence puisque jour le plus long de l’année. Par la pratique qu’il met en œuvre (feu et tumulte dans la nuit, renversement carnavalesque de l’ordre établi), le Schieweschlawe chasse le froid et le mal ; il inaugure la chaleur et la joie associées au début de la saison claire. Il accompagne ce grand mouvement astronomique et célèbre ainsi le réveil et le déploiement des forces vitales qui triompheront une nouvelle fois de l’état de dormition auquel la nature aura succombé pendant la saison froide. Ainsi la victoire cyclique de la vie sur la mort se trouve réaffirmée une nouvelle fois au sein d’un éternel retour des choses.
À cette dimension cosmique et protectrice, destinée à écarter le mal et les forces hostiles, s’ajoutait une forte symbolique de fertilité, à la fois agraire et humaine. En réussissant à lancer le disque enflammé haut et loin, nos ancêtres pensaient s’attirer les faveurs des dieux. Les disques enflammés projetés dans le ciel représentant autant de petits soleils rayonnant sur la vallée et fécondant la terre encore froide. Ils symbolisent également l’élan vital, le désir et la promesse de l’union. Car autrefois dans de nombreuses régions, les disques étaient explicitement consacrés par les garçons à une jeune fille du village. Avant le lancer, le nom de celle-ci était proclamé, parfois accompagné d’un vers ou d’une formule. Lancer le disque revenait alors à faire une déclaration d’amour publique, à formuler le vœu que cette jeune fille tombe amoureuse. On « déclare sa flamme » au sens le plus littéral du terme : le feu devient parole, le mouvement devient désir, et l’amour humain s’inscrit dans le grand cycle cosmique du retour de la lumière et de la fécondité printanière.
Une coutume enracinée et actuelle
Aujourd’hui encore, le Schieweschlawe est une fête populaire qui mobilise une partie de la communauté villageoise bien des semaines en amont : collecte du bois qui servira au bûcher, collecte du bois nécessaire à la fabrication des disques et des baguettes, fabrication elle-même : le travail préparatoire est conséquent. Anciennement les disques étaient produits au sein de chaque foyer, le bois était fendu et sculpté par le biais d’une technique de fabrication savamment transmise de génération en génération. Bien que cette pratique subsiste, Offwiller fait aujourd’hui appel à son menuisier local qui en produit une grande quantité pour répondre aux besoins de la fête dont le public ne désemplit pas d’année en année (3000 disques environ pour un public moyen de 750 personnes). Quant à Wintzenheim-Kochersberg, la fabrication des disques est assurée par les bénévoles de l’association sportive et culturelle de la commune. Pour faire face au regain d’intérêt de la fête, 4000 disques ont été préparés pour l’édition 2026, contre 2000 l’année précédente.
Au-delà de cette approche proprement artisanale, le caractère populaire du Schieweschlawe s’atteste dans l’attachement que portent ses acteurs à la transmission de la pratique. On vient avant tout en famille et les plus âgés offrent aux plus jeunes la technique du lancer en héritage afin que la tradition puisse perdurer. Des aïeux au soir de leur vie jusqu’aux enfants parcourant leurs premiers pas, toutes les générations sont réunies pour partager un moment vraiment populaire. Rite familial certes, il s’agit aussi dans certaines communes d’un rite de passage au sens fort du terme. Ainsi à Westhoffen, la fête du Schieweschlawe est solidaire de celle des conscrits : ce sont les jeunes ayant eu 14 ans au cours de l’année passée qui sont chargés d’organiser le rite solaire de l’année suivante. L’argent récolté à l’occasion de l’évènement est alors mis de côté pour que la classe d’âge en question puisse organiser un évènement de cohésion à l’occasion future de ses 18 ans.
Le Schieweschlawe se veut aussi pleinement authentique. Les communes organisant la fête cherchent à se détacher de toute ambition commerciale qui viendrait dénaturer son âme d’antan. On fait en sorte qu’aucune lumière artificielle ne soit diffusée sur place, seul le bûcher ainsi que les disques enflammés éclairent les lieux. Si la plupart des communes alsaciennes permettent la vente de réjouissances gustatives telles que beignets de carnaval, tartes flambées et vin chaud, certaines d’entre elles visent à ne pas la mélanger au lancer de disque en tant que tel. Ainsi, à Offwiller, la vente de boissons et nourriture ne peut s’effectuer qu’au village, c’est-à-dire au départ ou au retour du chemin menant à la clairière (appelée Schiewebarri, c’est-à-dire la montagne des disques) où est organisé le Schieweschlawe, respect d’une certaine atmosphère oblige. Offwiller encore a la chance d’accueillir en son sein un musée d’arts et traditions populaires qui retrace l’historique de la coutume. Y est d’ailleurs organisée chaque année une démonstration de fabrication artisanale des disques le jour de la fête avant que la nuit ne tombe. La municipalité d’Offwiller, toujours soucieuse de protéger cette tradition et donc de la pérenniser, mène depuis 2019 une démarche, longue et complexe, visant à la faire référencer au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Elle marche ainsi dans les pas de la Suisse et de l’Autriche, pour lesquelles la coutume a obtenu respectivement en 2012 et 2015 la reconnaissance de l’institution internationale.
Enfin, le Schieweschlawe est une fête assurément conviviale où prend place un spectacle à la fois mystérieux et enchanteur. Là, rassemblés dans la pénombre d’abord, puis dans la nuit noire ensuite, au milieu de la forêt, la magie opère. L’émulation entre les différents lanceurs est manifeste ; on cherche à éprouver ses talents et l’on réagit aux performances des différents participants dans un bon esprit fait de chaleur et de joie. Aussi, la conscience d’un certain danger lié à la diffusion des étincelles et au soulèvement des braises en cas de rafales de vent n’est pas sans incidence sur cette effervescence qui anime la veillée et confère au Schieweschlawe son charme caractéristique constitutif d’une expérience inoubliable.
Panturle d’Aubignane – Auditeur de la formation alsacienne
Sitographie
Offwiller (67340)
- Article provenant du site internet de la municipalité
- Reportage vidéo France 3 Grand Est du 16 février 2024
- Vidéo TVN Alsace du 26 avril 2020
- Article France 3 Grand Est du 23/05/2019 qui témoigne de la démarche d’inscription de la coutume au patrimoine culturel et immatériel de l’UNESCO
- Reportage vidéo France 3 Grand Est du 22 mars 2019
- Reportage vidéo 2013 par un site patrimonial alsacien qui montre notamment en détail la fabrication des disques
Wintzenheim-Kochersberg (67370) :
Dieffenthal (67650)
- Article sur un site touristique local
- Vidéo 2024 in situ réalisée par la chaîne YouTube Escapadeur – voyager en train en Europe
Guevenatten (68210)
Westhoffen (67310)
Divers
- Pages Wikipedia pour en savoir plus sur les variantes locales de la fête dans le monde germanophone ainsi que sur le carnaval souabe et alémanique :
– Allemagne / Autriche
– Suisse alémanique
– Fasnacht souabe et alémanique - Un diaporama des Dernières Nouvelles d’Alsace sur la fête en Alsace allant de 1975 à 2004
- Un article issu de la page Facebook Elsass-Lothringen, cercle de réflexion d’ordre culturel et politique dont on a essentiellement reproduit l’analyse symbolique
Photo : Josef Saurwein, Zams. Domaine public
