Au pied du sapin, trois beaux livres pour enchanter l’âme et l’esprit

Livres Noel

Au pied du sapin, trois beaux livres pour enchanter l’âme et l’esprit

La religion des livres n’est pas un vain mot en Europe, civilisation où tout Bon Européen qui se respecte se doit d’aimer la compagnie des livres. En ces jours précédant Noël, alors que nos contemporains, oublieux du temps sacré de l’Avent, se précipitent dans les temples du monde marchand pour s’acheter le dernier gri-gri high-tech à la mode, il nous a semblé utile de détourner, de manière utile et agréable, l’hystérie consumériste en proposant de beaux livres récemment publiés à déposer au pied du sapin où tant la profondeur des textes que la richesse et la beauté des illustrations enchantent l’âme et réjouissent le regard…


Sur les chemins de France, sentiers d'histoire et de légendes,Sur les chemins de France, sentiers d’histoire et de légendes, par Bernard Rio (photographies Bruno Colliot), éditions Ouest-France 220 pages, 35 euros.

Dans ce superbe album orné des très belles pho­tos de Bru­no Col­liot, Ber­nard Rio nous entraîne dans une bal­lade buis­son­nière à tra­vers la France, ses légendes et son his­toire à la décou­verte de ses che­mins. Che­mins de guerre, de pèle­ri­nage, de contre­bande ou d’insurrection, les 37 par­cours pro­po­sés au fil des pages s’inscrivent dans le pay­sage et la mémoire.

Dans sa pré­face, Ber­nard Rio résume en quelques lignes magis­trales l’essence du che­min : «  Le che­min est un fil conduc­teur dans le pay­sage et l’histoire. Il repré­sente bien plus qu’un axe de com­mu­ni­ca­tion, il est la char­pente de la civi­li­sa­tion depuis que l’homme a entre­pris de mode­ler l’espace, ouvrant des clai­rières dans les forêts, maillant les champs, clô­tu­rant les cultures et des­ser­vant les vil­lages. Le che­min de terre et la chaus­sée pavée appar­tiennent à une socié­té rurale suc­cé­dant aux chas­seurs-cueilleurs dont les pistes ser­pen­taient par monts et par vaux.

Ces ves­tiges voyers illus­trent les usages et les des­ti­na­tions. Ce sont les traces d’un temps où l’homme mar­chait à son rythme et tra­ver­sait les contrées à che­val, en car­riole ou à dos d’âne. Les vieux che­mins conservent leurs carac­té­ris­tiques pri­mi­tives. Tan­tôt ils dominent les alen­tours, tan­tôt ils s’enfoncent dans la terre.

Nombre de voies pré­ten­dues romaines s’avèrent des che­mins gau­lois qui par­cou­raient les cam­pagnes et des­ser­vaient les oppi­das. Tel tron­çon de talus ou de murets s’inscrivait dans un ensemble péré­grin. L’étude d’une carte d’état-major per­met sou­vent de retrou­ver leur orien­ta­tion et de les ins­crire dans une his­toire pay­sanne, mili­taire ou reli­gieuse. Le che­min des Dames, au sud de Laon, fut d’abord de plai­sance avant d’être une ligne de front.

Le che­min de Saint Seine s’intègre dans une tri­an­gu­la­tion sacrée incluant les sources de la Seine et le culte de la déesse Sequa­na. Le pas­sage de Ron­ce­vaux ouvre la porte de l’Espagne et une voie inté­rieure. Jeanne la Pucelle enten­dit les Bonnes Dames sur le che­min de la fon­taine aux Rains, à Dom­ré­my.

Jean Gio­no célé­bra la gloire pay­sanne sur le pla­teau de Valen­sole tan­dis que Louis Per­gaux fit l’éloge de l’école buis­son­nière dans les che­mins verts de Bel­mont ! Savoir où on marche, n’est-ce pas apprendre d’où on vient et peut-être savoir où on va ? Le voya­geur et le che­min font un couple dont nul archéo­logue et nul anthro­po­logue ne peuvent dire qui conduit et qui construit l’autre ! L’usage de che­min reste fina­le­ment une his­toire et une aven­ture per­son­nelle. »

Utile com­plé­ment à la réflexion enta­mée par le livre de Syl­vain Tes­son « Sur les che­mins noirs », ce bel album de Ber­nard Rio nous entraîne dans un magni­fique voyage sur la mémoire immé­mo­riale de ces che­mins irri­guant le vieux pays de France.Comme autant de racines pro­fondes, et tou­jours vivaces pour qui sait les décou­vrir.


Frontières. Des confins d’autrefois aux murs d’aujourd’huiFrontières. Des confins d’autrefois aux murs d’aujourd’hui, par Olivier Zajec (cartes : Jean-Philippe Antoni), Chronique éditions, 184 p., 34,95 euros.

De lec­ture très agréable, Fron­tières est défi­ni dans la pré­face d’Olivier Fou­cher, géo­graphe et diplo­mate, comme « un guide de voyage en forme d’introduction, buis­son­nière et illus­trée, à l’univers contras­té des déli­mi­ta­tions poli­tiques, cultu­relles et stra­té­giques, dont la fonc­tion pro­tec­trice aus­si bien que la fra­gi­li­té nous obsèdent de nou­veau en ces jours incer­tains ».

Son auteur, Oli­vier Zajec, ensei­gnant en sciences poli­tique à Lyon III, pro­fes­seur de géo­po­li­tique à l’Ecole de guerre, a écrit ce superbe livre, riche­ment illus­tré et s’appuyant sur un solide appa­reil car­to­gra­phique. En trois grandes par­ties (Pou­voirs, iden­ti­tés, nou­veaux espaces) et une soixan­taine de cha­pitres, il nous expose une réflexion sti­mu­lante sur le concept de la fron­tière dans une pro­di­gieuse bal­lade à tra­vers temps et espace, du limes romain du Ier siècle, jusqu’au mur israé­lien du XXIe, des rem­parts de Car­cas­sone à Check Point Char­lie, du fond des océans au silence des espaces inter­si­dé­raux, défi­nis­sant avec brio toute la com­plexi­té et la diver­si­té des fron­tières d’hier à aujourd’hui, qu’elles soient éta­tiques, civi­li­sa­tion­nelles, idéo­lo­giques, natu­relles ou non.

Si la fron­tière aujourd’hui est défi­nie juri­di­que­ment par la Cour Inter­na­tio­nale de Jus­tice comme « la ligne exacte de ren­contre des espaces où s’exercent res­pec­ti­ve­ment les pou­voirs et droits sou­ve­rains », Oli­vier Zajec élar­git cette défi­ni­tion qui ne répond pas à l’étude sur le temps long de la for­ma­tion des nations et de la mémoire des peuples. Au voca­bu­laire juri­di­que­ment nor­mé des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales contem­po­raines, il ajoute la notion essen­tielle de « confins » : ces zones de marche inter­mé­diaire à voca­tion mili­taire et impé­riale chan­tées par Jean Ras­pail, et si impor­tantes dans l’histoire de l’Europe

Si la gou­ver­nance mon­diale plaide en faveur d’un effa­ce­ment des fron­tières, Oli­vier Zajec leur pro­met pour­tant dans sa conclu­sion un bel ave­nir :

« à une époque carac­té­ri­sée par une pas­sion galo­pante pour le nivel­le­ment, et qui ne célèbre les slo­gans réflexes de l’ouverture et de la diver­si­té que pour mieux oublier sa sou­mis­sion volon­taire à l’uniformité cultu­relle, il est per­mis de poser l’hypothèse que les bor­nages aga­çants des limites poli­tiques contri­buent à pré­ser­ver la cha­toyance du monde tout autant que ses capa­ci­tés de tolé­rance.(…) « No bor­der » ? Un idéal auquel il est au fond natu­rel que les vigiles du droit d’ingérence et les tra­fi­quants libre-échan­gistes, sol­dats du Mora­lisme puni­tif et du Pro­fit récon­ci­liés, applau­dissent ensemble des deux mains. Pour les tenants du réa­lisme poli­tique, rien n’oblige en revanche à consi­dé­rer cette pers­pec­tive comme un pro­grès évident. »

Et Oli­vier Zajec d’en appe­ler, dans les ultimes lignes de sa conclu­sion, à «  pré­ser­ver la pos­si­bi­li­té des ren­contres et des trai­tés [et] à ce que per­durent, à la croi­sée des che­mins des peuples, les filtres paci­fi­ca­teurs des déli­mi­ta­tions poli­tiques et cultu­relles ».


La grande histoire des guerres de VendéeLa grande histoire des guerres de Vendée, par Patrick Buisson (préface de Philippe de Villiers), Editions Perrin, 300 p., 29 euros.

Réa­li­sé par l’auteur de la Cause du peuple, ce beau livre s’appuie sur une très riche ico­no­gra­phie à base de tableaux, gra­vures, emblèmes, armes, vitraux, la plu­part mécon­nus ou inédits. Pré­fa­cé par Phi­lippe de Vil­liers, l’ouvrage retrace en sept cha­pitres la tra­gique odys­sée de la Ven­dée mili­taire entre 1793 et 1796. Au récit de Patrick Buis­son, s’appuient en regard les récits, réflexions et témoi­gnages d’une cin­quan­taine de contri­bu­teurs, contem­po­rains ou pos­té­rieurs au conflit, appar­te­nant à cha­cun des deux camps en pré­sence, his­to­riens, mémo­ria­listes, acteurs ou témoins ocu­laires, roman­ciers, poètes, phi­lo­sophes, dont quelques « géants » de la lit­té­ra­ture et de la pen­sée comme Fran­çois-René de Cha­teau­briand, Vic­tor Hugo, Jules Miche­let ou Alexandre Sol­je­nit­syne.

Si la dimen­sion reli­gieuse du conflit est essen­tielle, Patrick Buis­son consi­dère que l’insurrection ven­déenne ne peut pour autant se résu­mer à une oppo­si­tion entre croyants et non-croyants, mais à celle plus radi­cale encore sépa­rant ceux qui « savent qu’ils croient » et ceux qui « croient qu’ils savent ». Ce conflit reli­gieux fut en effet dou­blé d’une guerre sociale entre les béné­fi­ciaires de la Révo­lu­tion et la pay­san­ne­rie de l’Ouest, pas­sage san­glant « d’une socié­té d’ordres à une socié­té de classe », dont Patrick Buis­son se plaît à rap­pe­ler que la répres­sion fit plus de vic­times que la tota­li­té des jac­que­ries de l’Ancien Régime.

La dénon­cia­tion de la poli­tique de ter­reur conduite par la Conven­tion envers les Ven­déens repré­sente l’autre aspect essen­tiel de ce livre. Patrick Buis­son insiste sur le carac­tère géno­ci­daire de ce conflit fran­co-fran­çais répon­dant incon­tes­ta­ble­ment aux cri­tères de crime contre l’humanité, s’appuyant pour cela sur les tra­vaux de Rey­nald Sécher et de Jacques Vil­le­main. Ce géno­cide fut dou­blé d’un « mémo­ri­cide », les Ven­déens étant ensuite ense­ve­lis « dans le grand sépulcre de la néga­tion et de l’occultation, du déni et du non-dit ». Dans son épi­logue, l’auteur sou­ligne que « non seule­ment les Ven­déens furent niés en tant que vic­times mais éga­le­ment en tant que peuple ; le seul peuple homo­lo­gué comme tel par la vul­gate pro­gres­siste étant celui qui se sou­met doci­le­ment au pro­jet que les élites conçoivent pour lui ».

Au-delà d’un hom­mage à l’héroïque Ven­dée mar­ty­ri­sée puis oubliée, le livre de Patrick Buis­son est une for­mi­dable leçon d’histoire sur l’enjeu mémo­riel d’un conflit sans pré­cé­dent, mais dont le tra­gique sce­na­rio s’est répé­té ensuite et à plu­sieurs reprises dans l’histoire, ain­si que le rap­pelle Sté­phane Cour­tois dans son magni­fique Lénine, inven­teur du tota­li­ta­risme (Per­rin, sep­tembre 2017). Aujourd’hui, si colonnes infer­nales et noyades de Nantes appar­tiennent au pas­sé, la matrice idéo­lo­gique héri­tée de la Révo­lu­tion fran­çaise pro­longe et ce conflit avec d’autres moyens, mais un objec­tif intact : le déra­ci­ne­ment de nos peuples et la décons­truc­tion des cadres de notre civi­li­sa­tion.