Institut ILIADE
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Le politique vu par Guillaume Travers

"Est politique tout ce qui nous unit de manière originaire à notre province, à notre peuple, à notre civilisation."

Le politique vu par Guillaume Travers

Enseignant d’économie en école de commerce, collaborateur de la revue Éléments, Guillaume Travers est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment consacré à l’économie médiévale et au corporatisme. Il accordé un entretien à la revue non conforme Livr’Arbitres, qui l’a interrogé sur sa vision du politique à l’occasion de notre dernier colloque. Cet entretien est à retrouver dans le numéro hors-série de Livr’Arbitres, « Actes du IXe colloque de l’Institut Iliade ».

Pour vous, qu’est-ce que le politique, quelle définition en donneriez-vous ?

On peut revenir à l’étymologie : le politique, c’est ce qui relève de la polis, c’est-à-dire de l’existence en communautés. Dans cette perspective, est politique tout ce qui nous unit de manière originaire à notre province, à notre peuple, à notre civilisation. Carl Schmitt clarifie encore les choses en faisant de la distinction ami/ennemi le critère du politique : dès lors que l’on affirme que l’homme est un être de communautés, on admet implicitement la pluralité des communautés humaines. La question des frontières entre communautés, et de leur équilibre, apparaît donc centrale. Dans ce contexte, la distinction ami/ennemi est parfois mal comprise. Schmitt distingue les amis et ennemis privés, et les amis et ennemis politiques. L’amitié ou l’inimitié privée sont hors-de-propos d’un point de vue politique : ce sont des sentiments subjectifs fondés sur des affects individuels. L’amitié ou l’inimitié politique se fondent au contraire sur la reconnaissance de la diversité des communautés et des peuples. On se comporte de manière politique en affirmant que chaque peuple a des intérêts fondamentaux à affirmer ; l’amitié politique est celle du naît de la congruence temporaire d’intérêts fondamentaux entre deux peuples. Et vice-versa pour l’inimitié politique. Quand on comprend cela, un point sur lequel Schmitt insiste beaucoup s’éclaire immédiatement : l’ennemi politique n’est jamais un ennemi absolu et définitif ; celui qui est l’ennemi d’un jour peut être l’ami de demain.

Permettez-moi d’ajouter encore deux choses, qui sont souvent mal comprises à mes yeux. Premièrement, en s’appuyant sur Schmitt, nombreux sont ceux qui voudraient faire de la « décision », de la « capacité à décider » le critère du politique (en s’opposant ainsi à ceux qui voudraient réduire l’activité publique à la « gestion » de problèmes techniques ou administratifs). Cela ne me semble pas satisfaisant, pour la simple raison qu’une « décision », par elle-même, peut être conforme ou non aux intérêts fondamentaux d’un peuple. Coupée de tout, la « décision » ne définit rien. Une décision n’est politique que si elle s’inscrit dans le cadre de la distinction ami/ennemi. C’est donc bien cette dernière, et non la « décision » en tant que telle, qui fonde le politique.

Deuxièmement, à l’heure où la guerre est de retour sur le sol européen, soulignons qu’une bonne compréhension de ce qu’est le politique est essentielle pour apaiser les choses. Il faut admettre que chaque peuple a des intérêts qu’il est légitime pour lui de défendre. Le but du politique n’est jamais d’écraser absolument l’autre, mais au contraire de reconnaître publiquement des divergences d’intérêts. C’est sur cette base qu’un équilibre peut être recherché. La paix n’est pas l’écrasement unilatéral d’une des deux parties, mais un équilibre entre deux parties ayant toutes deux des intérêts légitimes.

Quels sont pour vous les grands personnages, historiques et contemporains, qui vous semblent le mieux incarner cette notion de « politique », ceux qui, à vos yeux, l’ont servi au mieux ?

À la lumière de ce que nous avons dit, un grand politique est celui qui est capable d’affirmer les intérêts politiques de son peuple, sans en faire un universel qui doit s’imposer unilatéralement à tous les autres. Sans remonter trop loin, si l’on prend l’exemple de la colonisation, on voit parfaitement ces deux visions s’affronter. Face à une vision universaliste qui fut celle de la République, la vision la plus justement politique a été portée par Lyautey, dont on connaît la phrase célèbre : « Les Africains ne sont pas inférieurs, ils sont autres ». Si l’on veut chercher des grands hommes politiques à date plus récente, la chose est compliquée car, au moins en Europe, les idéaux universalistes – donc impolitiques – ont acquis une telle prégnance que peu d’hommes exerçant le pouvoir n’y ont pas adhéré. Pour la période de l’après-guerre, je crois qu’il faudrait certainement chercher des modèles du côté des pays « non alignés » pour trouver quelque inspiration : des hommes qui ont eu une vision équilibrée de l’ordre international, et ont refusé de soumettre leur terre soit à l’impérialisme américain, soit à l’impérialisme soviétique (cette ligne était difficile à tenir, et nombre de pays membres du « mouvement des non-alignés » se sont par la suite rapprochés de l’URSS). À l’heure actuelle, il faut aussi chercher du côté de ceux qui ne sont pas parfaitement alignés avec les idéaux universalistes : en Europe, le meilleur modèle me semble être Viktor Orbán, auquel Thibaud Gibelin a récemment consacré un beau livre.

Quelle est la différence entre « le » politique et « la » politique ?

Face au politique, que nous avons défini, « la » politique n’est que l’ensemble des processus qui permettent de choisir ceux qui occupent des mandats publics. Le fait saillant de notre temps est évidemment que certains peuvent passer leur vie entière à faire de « la » politique sans ne jamais faire de politique : ils se contentent de gestion courante, d’un alignement avec les impératifs du marché ou de la morale universaliste, mais sont incapables de décisions qui engagent positivement l’identité de leur peuple ou de leur communauté.

Y-a-t-il, selon vous, un véritable enjeu politique majeur dans la prochaine élection présidentielle  ou n’est-ce qu’un énième jeu de dupes politiciens ?

Ce serait probablement faire fausse route que de trop en attendre, pour deux raisons. Tout d’abord, des forces plus puissantes que nos décideurs publics – par exemple la puissance de certaines grandes entreprises – ne changeront pas via l’élection. Ensuite, le système en place a une capacité considérable à exclure tout ce qui pourrait le menacer. Ceci dit, ce serait aussi une erreur d’ignorer totalement les élections : celles-ci peuvent être l’occasion de pousser certains thèmes dans l’opinion, de faire évoluer la ligne de front idéologique. La plupart du temps, les groupes et associations politiques ne parlent qu’à une fraction infime de la population. L’élection présidentielle a au moins cet avantage que, pendant quelques semaines, des thèmes peuvent être portés à l’échelle du pays.

De l’écologie à l’économie, le politique semble être « presque partout »… Quels sont pour vous les domaines qui échappent au champ politique ?

Quand on dit que l’art, l’écologie ou d’autres activités sont devenues « politiques », je crois qu’il faut se méfier de cette formule. Si l’on s’attache au sens des mots, c’est en fait l’exact inverse qui est vrai. Nous l’avons dit, le politique au sens strict, c’est le domaine du communautaire, de ce qui est propre à certains peuples, enraciné. Dans un tel monde, c’est là que « tout est politique » : la musique reflète l’âme d’un peuple, son art reflète sa sensibilité esthétique propre, etc. Quand on dit aujourd’hui que « tout est politique », on entend l’exact inverse : que l’art, par exemple, n’a plus rien de particulier et se borne à être porteur de messages abstraits, à vocation universaliste ou humanitaire, et donc coupé des spécificités des peuples. De même, ce que l’on nomme « écologie politique » est aujourd’hui le plus souvent l’exact inverse du « politique » au sens classique : c’est une écologie déracinée, hors-sol, coupée des territoires.

Sur ce point, je voudrais ajouter une dernière remarque. Dans notre courant de pensée, il est courant de plaider pour « l’autonomie du politique », donc sa coupure d’avec l’économique, le juridique, le religieux, la morale, etc. Cela me semble une erreur grave. Ce qu’il faut revendiquer est la supériorité du politique (donc de la distinction entre « nous » et « les autres ») mais son lien avec tous les autres domaines de l’activité humaine. Dans un monde de communautés territorialisées, la morale ou le droit qui prévalent sur une terre ne sont pas coupées du politique, mais coexistent de manière harmonieuse avec lui pour le faire vivre. Cette insistance sur la « coupure » du politique d’avec le reste de la vie humaine me semble dangereuse, et peu semblent en avoir conscience : si le politique pouvait être complétement coupé de l’économique, par exemple, alors on pourrait avoir une politique enracinée et une économie complétement hors-sol, ce qui est absurde. Ou une politique enracinée et une morale hors-sol. Je note que Carl Schmitt, à qui est souvent associée cette idée de la « coupure », semble en avoir vu les limites dans ses derniers écrits, notamment dans son livre sur Hobbes. Revendiquons, au contraire, l’intégration des divers aspects de la vie humaine, au service du politique.

Bibliographie