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Dominique Venner : “Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope”

Dominique Venner : “Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope”

Sur le livre de Dominique Venner Histoire et tradition des Européens (essai publié aux Éditions du Rocher en 2002. Nouvelle édition modifiée en 2004. Une troisième édition est en préparation). L’auteur répond aux questions de la journaliste Laure Destrée pour La Nouvelle Revue d’Histoire (juin 2009).

Ques­tion : En publiant His­toire et tra­di­tion des Euro­péens, vous vous êtes écar­té de vos tra­vaux habi­tuels. Dans ce livre, votre inten­tion avouée est de jeter les bases d’une refon­da­tion euro­péenne en par­tant à la décou­verte de nos sources. Vous le faites en décri­vant l’histoire trans­na­tio­nale des Euro­péens depuis la Pré­his­toire, en com­men­tant les poèmes homé­riques qui sont un peu la Bible des Euro­péens, en mon­trant aus­si leurs pro­lon­ge­ments dans la phi­lo­so­phie antique. Vous médi­tez sur Alexandre et l’Orient hel­lé­nis­tique, Rome, sa gran­deur et sa déca­dence, la rup­ture intro­duite par Constan­tin et le chris­tia­nisme. Vous insis­tez sur les renais­sances ulté­rieures, celle des Francs et de Char­le­magne, celle du Moyen Age cel­tique, celle, ensuite, du retour aux sources antiques. De page en page, on découvre des pers­pec­tives nou­velles, qu’il s’agisse de la féo­da­li­té, de l’amour cour­tois, des prin­cipes édu­ca­tifs, du rôle des élites, de la forme de l’Etat ou des fonc­tions mul­tiples de l’Histoire, ce que vous appe­lez la “méta­phy­sique de l’Histoire”. Pour­quoi ce livre ?

Domi­nique Ven­ner : C’est un livre de fon­da­tion. Même si j’avais jusqu’alors assez peu publié sur la longue his­toire euro­péenne, le sujet m’était fami­lier. La réflexion his­to­rique est tou­jours pré­sente chez moi, même sur des ques­tions aus­si spé­cia­li­sées que l’histoire des armes. Ce livre est né d’une souf­france sur­mon­tée. Celle qu’a pro­vo­qué en moi l’effondrement de l’Europe et de ses modèles dans la seconde moi­tié du Siècle de 1914. Je n’ai pas ces­sé de médi­ter sur les causes et les remèdes. De cette médi­ta­tion est né mon livre. Ce n’est pas un hasard si son éla­bo­ra­tion coïn­cide avec une rup­ture his­to­rique majeure, dont il est en quelque sorte l’écho. Au tour­nant du nou­veau siècle, sans que les contem­po­rains le per­çoivent bien, le monde est entré dans une ère nou­velle, résu­mée par le conflit des civi­li­sa­tions et la faillite du « Pro­grès », autre­ment dit de la « moder­ni­té ». Celle-ci implose len­te­ment sous nos yeux, mal­gré les eupho­ri­sants de la consom­ma­tion et des per­for­mances tech­niques. L’époque est à la fois sinistre et pas­sion­nante. Contre le flot de la déca­dence qui détruit tout, on ne peut éta­blir de digue. Je me posi­tionne donc au-delà de ce qui s’effondre, m’efforçant de jeter les bases d’une refon­da­tion par un retour à nos sources authen­tiques. Cette démarche est le contraire de l’ivresse du pire. Il faut tou­jours se battre. Par prin­cipe, et aus­si parce que c’est dans la lutte que peuvent se for­mer les acteurs d’une renais­sance.

Dominique Venner Histoire et tradition des Européens Q. Dès le titre de votre livre, vous invo­quez la « tra­di­tion euro­péenne », mais dans un sens nul­le­ment tra­di­tion­nel. Qu’est-ce que cela signi­fie pour vous ?

DV. Mon idée de la tra­di­tion est neuve. Elle défi­nit mon inter­pré­ta­tion de l’histoire et du des­tin des Euro­péens. Elle est éga­le­ment appli­cable aux autres peuples. Elle part du constat que l’histoire conven­tion­nelle de la civi­li­sa­tion euro­péenne est un leurre. Der­rière ce leurre se déroule une his­toire réelle faite de per­ma­nences secrètes. La tra­di­tion est l’expression de ces per­ma­nences.

Q. Com­ment avez-vous conçu cette idée de la tra­di­tion ?

DV. Elle est née d’une souf­france sur­mon­tée. Elle n’aurait pu se for­mer avant les épreuves inédites impo­sées aux Euro­péens au XXe siècle. Elle est née d’une conscience nou­velle de l’identité, que nos pré­dé­ces­seurs, vivant encore dans un monde rela­ti­ve­ment ordon­né, pou­vaient dif­fi­ci­le­ment conce­voir. Trom­pés par le for­ma­tage uni­ver­sa­liste, nous croyons que tous les hommes sont iden­tiques et nous res­semblent men­ta­le­ment. C’est l’illusion de la jeune Euro­péenne du roman auto­bio­gra­phique d’Amélie Nothomb, Stu­peur et trem­ble­ments. Elle aime sin­cè­re­ment le Japon et vou­drait se fondre dans la socié­té japo­naise, mais elle découvre dou­lou­reu­se­ment que c’est impos­sible. Elle est fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente. Toutes ses ten­ta­tives pour mani­fes­ter son ini­tia­tive et sa géné­ro­si­té sur le mode euro­péen, conduisent à des catas­trophes. La leçon impli­cite est que nous n’existons que par ce qui nous dis­tingue, ce que nous avons de sin­gu­lier, clan, lignée, his­toire, culture, autre­ment dit notre tra­di­tion. Et nous en avons besoin pour vivre autant que d’oxygène.

Q. Quand on pense « tra­di­tion » on ima­gine le temps pas­sé, la nos­tal­gie…

DV. Telle que je l’entends, la tra­di­tion n’est pas le pas­sé. C’est même ce qui ne passe pas. Elle nous vient du plus loin, mais elle est tou­jours actuelle. Elle est notre bous­sole inté­rieure, l’étalon des normes qui nous conviennent et qui ont sur­vé­cu à tout ce qui a été fait pour nous chan­ger. Pre­nons l’exemple de la place de la femme dans la socié­té et, pour être plus pré­cis, du corps de la femme. Depuis que l’immigration magh­ré­bine nous a confron­tés à une autre tra­di­tion, nous décou­vrons que cette visi­bi­li­té de la femme dans nos socié­tés nous est par­ti­cu­lière. Elle est reje­tée comme un scan­dale par les men­ta­li­tés orien­tales dont l’Islam est la tra­duc­tion. Mais le plus inté­res­sant est d’observer la constance de cette par­ti­cu­la­ri­té euro­péenne à tra­vers le temps. Mal­gré le soup­çon sécu­laire jeté par la Bible et l’Eglise contre la femme, vue comme une ten­ta­trice sexuelle, un être de péché, les Euro­péens n’en ont jamais fait qu’à leur tête. Du nord au sud de l’Europe, la pré­sence sociale de la femme est res­tée omni­pré­sente durant tout le Moyen Age, pour­tant répu­té chré­tien. Elle est attes­tée par l’histoire, la lit­té­ra­ture et l’iconographie. La nudi­té antique revient même en force au XVIe siècle, époque pour­tant de la Réforme, avec les nom­breuses repré­sen­ta­tions dénu­dées et cepen­dant pudiques, il faut le sou­li­gner, de femmes de haut lignage, dont Diane de Poi­tiers n’est qu’un exemple. En dépit des semonces de l’Eglise et des menaces de l’Enfer, le res­pect social de la fémi­ni­té et la louange de l’amour sen­suel ne se sont jamais per­dus. Pour preuve, le jaillis­se­ment lit­té­raire de l’amour cour­tois à par­tir du XIIe siècle. Mais on conti­nue pour­tant de par­ler de « siècles chré­tiens » comme si il n’y avait pas une autre réa­li­té der­rière cette image sim­pliste. En fait, l’histoire euro­péenne des com­por­te­ments pour­rait être décrite comme le cours d’une rivière sou­ter­raine, invi­sible et pour­tant bien réelle. La rivière sou­ter­raine de la tra­di­tion.

La tradition n’est pas le passé. C’est même ce qui ne passe pas. Elle nous vient du plus loin, mais elle est toujours actuelle. Elle est notre boussole intérieure, l’étalon des normes qui nous conviennent et qui ont survécu à tout ce qui a été fait pour nous changer.

Q. Com­ment retrou­ver notre tra­di­tion si elle a été aus­si long­temps mas­quée ?

DV. D’abord par un effort de la pen­sée, afin de rendre conscient tout ce qui est mas­qué. Pour reprendre l’exemple pré­cé­dent de la femme dans la socié­té, les Euro­péens ont tou­jours nour­ri une idée réci­proque et pola­ri­sée du fémi­nin et du mas­cu­lin, Vénus et Mars, Péné­lope et Ulysse, la dame et le che­va­lier. On se gran­dit l’un par rap­port à l’autre. Cet idéal spon­ta­né­ment vécu ne se trouve ni dans la Bible ni dans le Coran, ni dans le boud­dhisme, ni même dans les sagesses asia­tiques. Celles-ci honorent la sexua­li­té et le clan fami­lial, ce qu’illustrent fort bien les per­son­nages de la jeune Phuong et de sa sœur dans le roman de Gra­ham Green, Un Amé­ri­cain bien tran­quille. Ces cultures, en soi res­pec­tables, ignorent le couple comme on l’entend en Europe, for­mé de deux per­sonnes auto­nomes, un homme et une femme, s’unissant libre­ment par choix amou­reux. En revanche, cet idéal est déjà très pré­sent chez Homère.

Q. Ce que vous dites de la tra­di­tion semble donc quelque peu en rup­ture avec le chris­tia­nisme. Qu’en est-il exac­te­ment ?

DV. A l’origine, le chris­tia­nisme était une héré­sie du judaïsme étran­gère à l’Europe, mal­gré les influences hel­lé­nis­tiques qui s’exerçaient en Pales­tine, ce qui explique que les Evan­giles aient été écrits en grec et pas en ara­méen. Puis, après une série de hasards his­to­riques, ayant été adop­té comme reli­gion obli­ga­toire de l’Empire romain à la fin du IVe siècle, le chris­tia­nisme s’est glis­sé dans les vête­ments de la roma­ni­té, tout en conser­vant un sys­tème sacer­do­tal héri­té de l’Orient, ce qui a don­né nais­sance à la théo­rie des deux glaives, le spi­ri­tuel et le tem­po­rel. Deux glaives sou­vent en conflit et pour­tant asso­ciés. Para­doxa­le­ment, l’Eglise s’est muée en léga­taire de l’Empire romain, ce qui explique sa longue sur­vie. A l’exemple de la Rome impé­riale et des reli­gions orien­tales, elle est deve­nue une ins­ti­tu­tion durable, drai­nant vers elle des voca­tions et des ambi­tions aux­quelles elle offrait des jus­ti­fi­ca­tions tem­po­relles et sur­na­tu­relles. Comme ses pro­messes étaient repor­tées à un autre monde, elle échap­pait au péril d’être confron­tée à des résul­tats, ce à quoi n’échappent pas les ins­ti­tu­tions poli­tiques. Ain­si se trou­vait-elle à l’abri des révoltes, hor­mis celles des héré­sies, puis de la Réforme et, un beau jour, de la laï­ci­té, fille de la révo­lu­tion scien­ti­fique qui com­mence au XVIIe siècle. Au fil du temps, avec un savoir faire remar­quable, jouant des convic­tions sin­cères et des appé­tits moins avouables, l’Eglise édi­fia un impe­rium qui s’appuyait sur le pou­voir tem­po­rel des princes, rois ou empe­reurs dont elle garan­tis­sait la légi­ti­mi­té sacrée, quitte à les com­battre quand ils se mon­traient trop indé­pen­dants. C’est là que l’on retrouve les deux glaives qui ont com­men­cé de se sépa­rer défi­ni­ti­ve­ment à la fin du XVIIIe siècle.

Q. En se glis­sant, comme vous le dites, dans les vête­ments de la roma­ni­té, le chris­tia­nisme ne s’est-il pas euro­péa­ni­sé ?

DV. Les reli­gions sont tou­jours trans­for­mées par les peuples qui les adoptent de gré ou de force. Au Japon, le boud­dhisme est deve­nu guer­rier, ce qui était contraire à sa nature. A cours des siècles, le chris­tia­nisme n’a pas ces­sé de com­po­ser avec les tra­di­tions païennes et popu­laires des Euro­péens, tout en les com­bat­tant. Ce qui explique notam­ment le culte tar­dif des saints, équi­va­lents des anciens petits dieux païens. A la demande de Jules II, Raphaël a repré­sen­té au Vati­can les figures de la phi­lo­so­phie antique (L’Ecole d’Athènes) sur les murs de la “Chambres des Signa­tures”. C’est un sym­bole des ambigüi­tés d’une reli­gion com­po­site qui pousse à une cer­taine schi­zo­phré­nie, une oppo­si­tion incons­ciente entre ses com­man­de­ments et les com­por­te­ments. Le chris­tia­nisme s’est euro­péa­ni­sé, mais dans une rela­tion tou­jours conflic­tuelle et trouble. Ayant été très long­temps asso­cié à l’Europe, il a été inté­gré en quelque sorte à sa tra­di­tion, sans en être la source, ce qu’a rap­pe­lé Benoît XVI lors de son dis­cours de Ratis­bonne. Je viens moi-même d’une famille catho­lique et j’éprouve tou­jours de l’émotion en contem­plant nos anciennes cathé­drales ou nos églises de cam­pagne qui, à l’exception de sym­bo­lismes hébraïques (les sta­tues des rois de Judée), sont intrin­sè­que­ment euro­péennes, ce que l’on ne sau­rait dire des sinistres édi­fices contem­po­rains, genre Evry. Le chris­tia­nisme conti­nue aus­si d’apporter des conso­la­tions per­son­nelles et un cadre ras­su­rant à ceux qui se réclament de lui par convic­tion ou habi­tudes fami­liales. Pour ma part, je pense que l’on peut se sen­tir à la fois chré­tien et « tra­di­tio­niste ». Chré­tien par atta­che­ment à la poé­sie des rites, des saints et des cathé­drales. Tra­di­tio­niste parce que notre tra­di­tion nous relie à nos sources véri­tables, nous struc­ture inté­rieu­re­ment et fabrique des anti­corps contre la déca­dence. Il faut bien voir en effet que, face aux menaces de notre époque, telles que l’immigration afro-musul­mane, une reli­gion culpa­bi­li­sa­trice, uni­ver­sa­liste, anti­ra­ciste et non-vio­lente, se révèle d’un faible secours.

Q. Pour­tant l’Eglise n’était pas non-vio­lente à l’époque des croi­sades !

DV. Quand elle est en posi­tion de force, face à ses propres adver­saires, l’Eglise n’hésite jamais devant la vio­lence. Elle s’appuie en ce cas sur le bras vigou­reux des Euro­péens, ces « idiots utiles » comme disaient les com­mu­nistes. On pense bien enten­du aux croi­sades, à la lutte contre les héré­sies, mais aus­si aux conquêtes colo­niales, dont nous payons désor­mais le ter­rible prix. Tant que les Euro­péens furent puis­sants, le chris­tia­nisme com­po­sa avec leur vigueur et en tira pro­fit. Mais depuis que nous sommes entrés en déclin, cette reli­gion nul­le­ment iden­ti­taire aggrave le mal. La thé­ma­tique de l’amour uni­ver­sel, l’accueil de « l’Autre », l’idée per­verse de la faute et du péché, l’imploration de la pitié divine plu­tôt que l’exaltation du cou­rage face au des­tin, le culte de la vic­time et l’aversion pour la force, tout cela nous mine.

Q. Pour­quoi le chris­tia­nisme n’offrirait-il pas lui-même des anti­corps contre la déca­dence ?

DV. Selon l’opportunité et ses inter­lo­cu­teurs, l’Eglise tient les lan­gages les plus contra­dic­toires, s’appuyant sur des cita­tions évan­gé­liques qui per­mettent de dire tout et le contraire de tout. Il n’en reste pas moins que l’imploration de la misé­ri­corde divine (« Sei­gneur, prends pitié… »), la répro­ba­tion de l’amour sen­suel, le refus de la contra­cep­tion, la condam­na­tion de l’orgueil (parce que ce sen­ti­ment per­met de se pas­ser de Dieu), la pré­di­ca­tion lar­moyante de l’ « amour » uni­ver­sel, de la « paix » et du par­don (tendre la joue gauche, etc.), sauf pour les héré­tiques et les mécréants, tout cela n’est pas sans consé­quences. Les effets n’ont pas été direc­te­ment sen­sibles pour la puis­sance euro­péenne quand celle-ci rayon­nait sur le monde (ce dont pro­fi­tait l’Eglise). Il faut cepen­dant bien voir qu’à l’égard des prin­cipes de la puis­sance, de la force et de la vita­li­té, la posi­tion de l’Eglise a tou­jours été ambi­guë. Elle n’aime pas les joies sen­suelles de la vie (sauf pour cer­tains de ses princes) ni le goût de la force, asso­ciés par elle au mal et au péché. Elle a tou­jours flat­té les pauvres et les faibles d’esprit à qui est pro­mis le royaume des Cieux. Elle use du dis­cours de la com­pas­sion, ce qui lui a per­mis d’attirer les femmes dont pour­tant elle se méfie, tant elles ont par­tie liée avec la Terre et les sens. Durant les longs siècles où l’Eglise exer­ça sans fai­blesse son mono­pole idéo­lo­gique, fon­de­ment de sa puis­sance, elle par­vint tou­jours à inter­dire l’affirmation d’une éthique guer­rière et che­va­le­resque auto­nome, com­pa­rable à celle du bushi­dô des samou­raï. C’est pour­quoi il n’y a pas de bushi­dô euro­péen. Pour trou­ver l’équivalent, il faut remon­ter à l’Iliade.

Tant que les Européens furent puissants, le christianisme composa avec leur vigueur et en tira profit. Mais depuis que nous sommes entrés en déclin, cette religion nullement identitaire aggrave le mal.

Q. Ne crai­gnez-vous pas de heur­ter des catho­liques par de tels pro­pos ?

DV. Je ne m’adresse pas à des aya­tol­lahs. J’ai de nom­breux amis catho­liques ou pro­tes­tants avec qui je parle de ces ques­tions en toute liber­té. Ils m’approuvent sou­vent et ne s’indignent pas. Ils savent que l’Eglise a tou­jours eu plu­sieurs visages. Celui de Gré­goire le Grand n’est pas celui d’Alexandre Bor­gia, qui n’est pas non plus celui de Benoît XVI. Et pour­tant il s’agit tou­jours de la même Eglise, vieille ins­ti­tu­tion sacer­do­tale en par­tie romaine. Louis XIV, roi très chré­tien, peu­plait son parc de Ver­sailles de divi­ni­té païennes, Mars, Apol­lon, Diane, Nep­tune ou Vénus. Il allait écou­ter la messe chaque matin en sa somp­tueuse cha­pelle royale, jouis­sant des orgues et des chants dans un décor magni­fique. Après quoi, il allait for­ni­quer avec ses belles maî­tresses et pré­pa­rer quelques guerres san­glantes pour célé­brer sa gloire. Quand je rap­pelle ces faits à mes amis, ils en conviennent, et ils en rient. Et comme je ne pro­pose pas de fon­der une reli­gion concur­rente, seule­ment d’injecter un peu de cohé­rence dans la conscience de notre iden­ti­té, ils m’écoutent, sou­rient et peut-être réflé­chissent-ils par­fois, deve­nant un peu plus « tra­di­tion­nistes ».

Q. Devant la fin d’un monde qui implose, comme vous le dites, sous nos yeux, vous pro­po­sez un effort de retour aux sources, donc aux poèmes homé­riques. Mais com­ment Homère peut-il par­ler pour les Euro­péens qui ne sont pas Grecs ?

DV. Homère est l’expression grecque de tout l’héritage indo-euro­péen. La mytho­lo­gie com­pa­rée a mon­tré que son esprit est étroi­te­ment appa­ren­té à celui du légen­daire celte et gau­lois, latin ou ger­ma­nique. Le per­son­nage d’Achille trouve son double chez le Celte Cuchu­lain, le Nor­dique Sigurd et, à vingt siècles de dis­tance, chez le preux Roland, quoique de façon muti­lée. La quête ini­tia­tique de Lan­ce­lot et de Per­ce­val est annon­cée par celle d’Ulysse et de Télé­maque. Quant aux héroïnes tra­giques de Racine, ce sont les modèles antiques qui les ont ins­pi­rées (Andro­maque, Phèdre ou Iphi­gé­nie), prou­vant de façon impli­cite l’existence d’un éter­nel fémi­nin euro­péen. Et nous-mêmes nous voyons bien que nous sommes en har­mo­nie avec l’esprit d’Homère qui est intem­po­rel.

Q. Pour vous, la tra­di­tion semble un inva­riant. Et pour­tant, les chan­ge­ments et les rup­tures n’ont pas man­qué dans notre his­toire depuis Homère ! Aujourd’hui, en Europe, ce que vous enten­dez par « tra­di­tion » paraît com­plè­te­ment oublié.

DV. Elle est sur­tout igno­rée. Pour­tant, elle se sur­vit dans notre incons­cient. La longue his­toire des Euro­péens témoigne d’éclipses et de renais­sances constantes sous des appa­rences nou­velles. Depuis Homère, le goût de l’autonomie per­son­nelle asso­cié à l’esprit de res­pon­sa­bi­li­té, l’amour de la vie et le mépris de la mort, la per­cep­tion de ce qui est bien par ce qui est beau, la bien­veillance sans la sen­si­ble­rie, la cer­ti­tude que la sagesse passe par la connais­sance, le sen­ti­ment que toute déme­sure est un dan­ger, ce sont là des par­ti­cu­la­ri­tés qui n’ont pas ces­sé de dis­tin­guer les meilleurs Euro­péens, au même titre que le res­pect de la femme et que la figure du che­va­lier, asso­cia­tion du cou­rage et la géné­ro­si­té. Achille n’est pas gran­di par sa colère, pré­texte pour­tant de l’Iliade. Il ne devient réel­le­ment un preux qu’à la fin du poème, après avoir renon­cé à sa folle ven­geance, accé­dant aux prières du vieux Priam et lui res­ti­tuant le corps de son fils, Hec­tor. Homère nous a légué nos modèles et nos prin­cipes de vie : la nature comme socle, l’excellence comme but, la beau­té comme hori­zon, dans le res­pect mutuel du fémi­nin et du mas­cu­lin. Il nous rap­pelle que nous ne sommes pas nés d’hier. Il nous res­ti­tue les assises de notre iden­ti­té, l’expression pri­mor­diale de notre patri­moine éthique et esthé­tique, qu’il tenait lui-même en héri­tage. Et les prin­cipes qu’il a fait vivre par ses modèles n’ont pas ces­sé de renaître jusqu’à nous. Même quand nous ne le savons pas, nous res­tons les fils et les filles d’Ulysse et de Péné­lope, comme d’autres sont les fils d’Abraham ou de Boud­dha. Mais on se porte mieux en le sachant, en étant conscients de ce que nous sommes.

Q. D’où vient la per­ma­nence de notre tra­di­tion ?

DV. Si la tra­di­tion tra­verse le temps c’est qu’elle a cer­tai­ne­ment pour assise les dis­po­si­tions héré­di­taires de peuples frères, mais aus­si un héri­tage spi­ri­tuel, dont l’origine plonge dans la Pré­his­toire, au cours de la longue et mys­té­rieuse matu­ra­tion qui vit émer­ger les peuples indo-euro­péens. C’est pour­quoi j’ai sous-titré mon livre « 30 000 ans d’identité euro­péenne ». Cela fait allu­sion à l’impressionnante culture des grottes ornées, pré­sente des Pyré­nées à l’Oural et nulle part ailleurs dans le monde. Cette culture nous touche par sa per­fec­tion esthé­tique. S’y mani­feste déjà l’esprit de notre esprit. Elle sup­pose une reli­gio­si­té cos­mique, le sens d’une har­mo­nie entre les hommes et la nature, que l’on retrouve dans la mytho­lo­gie et la phi­lo­so­phie grecques, la sta­tuaire médié­vale, le cycle arthu­rien, la poé­sie roman­tique et jusque dans nos aspi­ra­tions éco­lo­giques actuelles.

Homère nous a légué nos modèles et nos principes de vie : la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon, dans le respect mutuel du féminin et du masculin. Il nous rappelle que nous ne sommes pas nés d’hier. Il nous restitue les assises de notre identité, l’expression primordiale de notre patrimoine éthique et esthétique, qu’il tenait lui-même en héritage.

Q. Dans votre livre, abor­dez-vous les ques­tions poli­tiques ?

DV. Je l’ai fait ailleurs, notam­ment dans Le Siècle de 1914. La poli­tique a son rôle. Il peut être déci­sif, pour le meilleur et pour le pire, nous l’avons bien vu au XXe siècle. Seule­ment, dans la période que nous vivons, nous n’avons pas affaire à une crise poli­tique, mais à une rup­ture de civi­li­sa­tion, ce qui requiert d’autres remèdes que ceux du poli­tique.

Q. Pour résu­mer, que pro­po­sez-vous ?

DV. Face à tout ce qui menace notre iden­ti­té et notre sur­vie en tant qu’Européens, nous ne dis­po­sons pas du secours d’une reli­gion iden­ti­taire. A cela, nous ne pou­vons rien. En revanche, nous pos­sé­dons une mémoire iden­ti­taire. Cela dépend de nous de la retrou­ver, de la culti­ver, d’en faire une méta­phy­sique de la mémoire. En repre­nant la fameuse for­mu­la­tion du Manuel d’Epictète, mais dans un esprit dif­fé­rent, qu’est-ce qui dépend de nous ? Chan­ger la socié­té du jour au len­de­main ne dépend pas de nous. Mais chan­ger notre vie et lui don­ner un sens, cela dépend de nous.

Source : dominiquevenner.fr

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