Noël, la plus européenne des fêtes

Noël, la plus européenne des fêtes

Noël, la plus européenne des fêtes

Si les recueils de contes de Noël sont nombreux et variés, il n’existait pas jusqu’à présent de véritable anthologie rassemblant les récits, poèmes et contes de Noël de toutes époques et de tous pays. Ce vide est aujourd’hui comblé avec la parution aux éditions Robert Laffont du Bouquin de Noël, magistrale somme rassemblée par Jérémie Benoit, conservateur des châteaux de Trianon à Versailles, historien d’art de la Révolution et de l’Empire, mais aussi auteur de plusieurs essais sur les cultures indo-européennes.

Le Bouquin de Noël, par Jérémie Benoit

Le Bou­quin de Noël, par Jéré­mie Benoit

Davan­tage qu’une simple com­pi­la­tion de textes, ce gros pavé de mille pages revient aux sources de la tra­di­tion. Jéré­mie Benoit, dans sa pré­face joli­ment inti­tu­lée « Le Noël des écri­vains », constate que si le sens de cette fête s’est aujourd’hui per­du, réduit à une unique soi­rée « fes­tive », pré­texte à agapes fami­liales et à débauche mer­can­ti­liste, c’est auprès des écri­vains que l’on peut retrou­ver sa signi­fi­ca­tion per­due, chré­tienne ou non, « tous ayant sau­ve­gar­dé l’esprit de Jul, le Noël scan­di­nave qui, bien que depuis long­temps enfouis sous des dehors chré­tiens, avait per­du­ré ».

Les écrivains, passeurs de mémoire

Ce livre s’adresse tout autant à ceux qui s’intéressent à l’anthropologie qu’à la lit­té­ra­ture. À tra­vers les textes pré­sen­tés, le lec­teur pour­ra consta­ter com­ment la per­cep­tion de cette période sacrée entre toutes évo­lue selon les contrées et à tra­vers les âges. C’est ain­si dans les récits de l’Europe sep­ten­trio­nale que l’esprit archaïque de Noël est le mieux conser­vé tan­dis qu’en Europe du Sud, France com­prise, c’est la Nati­vi­té qui donne sens. De même, alors que chez les écri­vains fran­çais, les récits de Noël sont essen­tiel­le­ment consa­crés à la nuit du 24 décembre, en Bel­gique, Alle­magne, Rus­sie, Suède, c’est tout le temps de l’Avent jusqu’à la saint Syl­vestre qui est mis en valeur. Repre­nant cette vision, Jéré­mie Benoit fait com­men­cer le cycle depuis la Samain/Toussaint, puis à tra­vers le mois de l’Avent jusqu’au jour de l’an et à l’Epiphanie. L’ordre des textes pré­sen­tés suit cette chro­no­lo­gie. Ils sont clas­sés non pas en fonc­tion des auteurs mais selon les fêtes qui rythment la période sym­bo­li­sant l’entrée dans l’âge sombre de l’année.

L’enchaînement des récits et contes nous fait ain­si voya­ger dans le temps et l’espace. Du plus pro­fond des âges, les mythes anté­rieurs à la chris­tia­ni­sa­tion sont encore bien visibles dans les textes médié­vaux comme à tra­vers la légende fla­mande d’Halewyn, le récit de la Chasse sau­vage par le Nor­mand Orde­ric Vital ou bien encore dans Gau­vain et le che­va­lier vert, énig­ma­tique récit du cycle arthu­rien. L’esprit de Noël, c’est aus­si bien sûr la Nati­vi­té du Christ, sub­sti­tut chré­tien du retour de la lumière. C’est encore et sur­tout la pré­sence enfan­tine lorsque sont évo­qués le sapin, les jouets, les lumières comme dans Le grillon du foyer de Charles Dickens, Le Noël de Trott de Lich­ten­ber­ger, Le casse-noi­sette d’Hoffmann, Le livre de Noël de Lagerlöf. Nombre d’écrivains de Noël cités dans cet ouvrage entrent éga­le­ment dans la caté­go­rie des auteurs régio­na­listes, comme Le Braz pour la Bre­tagne, Dau­det pour la Pro­vence, La Varende pour la Nor­man­die ou Erck­mann-Cha­trian pour l’Alsace.

Le lec­teur aver­ti consta­te­ra qu’entre la Renais­sance et la Révo­lu­tion les textes consa­crés à Noël dis­pa­raissent. Jéré­mie Benoit attri­bue cette paren­thèse au triomphe du chris­tia­nisme de la Contre-réforme, par­ti­cu­liè­re­ment méfiant vis-à-vis des cultures pay­sannes tra­di­tion­nelles.

La plus européenne des fêtes

C’est avec l’éveil du roman­tisme au XIXe siècle que la lit­té­ra­ture retrouve le che­min de Noël, notam­ment en terres ger­ma­niques, res­ti­tuant l’esprit ancien des étranges nuits de Noël. Cer­tains récits sont aujourd’hui deve­nus célèbres, comme Le Chant de Noël de Dickens ou Les Trois Messes basses de Dau­det. D’autres, oubliés, méri­taient d’être redé­cou­verts. Sou­vent émou­vants, ils évoquent des Noëls ennei­gés, des mondes silen­cieux, l’âtre rou­geoyant, les joies simples et enfan­tines. La mélan­co­lie et la tris­tesse sont aus­si pré­sentes car la mort est là qui rôde tou­jours en ces nuits sombres, comme dans La Petite Fille aux allu­mettes d’Andersen ou le mécon­nu Fleur de Blé de Camille Lemon­nier.

À tra­vers cette antho­lo­gie, les textes ras­sem­blés nous démontrent que, par-delà la por­tée uni­ver­selle du mes­sage de la Nati­vi­té, Noël repré­sente la plus euro­péenne des fêtes. En ces nuits étranges ouvrant le pas­sage vers la nou­velle année et célé­brant le cycle éter­nel de la vie, un véri­table syn­cré­tisme s’est ins­tau­ré autour de Noël, pui­sant aux sources latines, nor­diques, ger­ma­niques, slaves puis chré­tiennes. Der­rière ces figures et ces fes­ti­vi­tés se dis­si­mulent des croyances qui révèlent par­fai­te­ment la reli­gion ori­gi­nelle de l’Europe, nous rap­pe­lant qui nous sommes. C’est pour­quoi il est impor­tant de lire, de s’imprégner et de trans­mettre ces récits à l’heure où cer­tains, au nom d’un laï­cisme dévoyé, vou­drait désa­cra­li­ser Noël en inter­di­sant crèches et sapins afin de ne pas déplaire aux adeptes d’une reli­gion pro­fon­dé­ment étran­gère à notre monde.

Pierre Dom­naiche

Le Bou­quin de Noël, par Jéré­mie Benoit, édi­tions Robert Laf­font, col­lec­tion « Bou­quins », novembre 2016, 1024 pages, 30 euros.

Pho­to : Albert Che­val­lier Tay­ler, The Christ­mas Tree (détail). Huile sur toile, 1911. Via Wiki­me­dia (cc)