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Les libertés face à la dépendance aux substances

Les peuples s'enchaînent volontairement. Le trafic de drogues prospère, nourri par une demande intarissable et un État triple profiteur. Marc-Antoine Hennet, de la promotion Ulysse, montre comment l'abrutissement narcotique devient un facteur d'obéissance, et pourquoi nous ne produirons bientôt plus que des humains multi-dépendants.

Les libertés face à la dépendance aux substances

« L’alcool et le tabac ont le droit de tuer, La patente est payée, la mort autorisée »
Matmatah, L’Apologie, album La Ouache, 1998

On ne s’attendrait pas à trouver une réflexion libérale chez Matmatah, groupe breton aux convictions de gauche. La société française, et plus largement le monde entier, est sous le feu nourri du narcotrafic. Malgré des législations extrêmement contraignantes (notamment aux États-Unis, en Thaïlande, aux Philippines et en France), le trafic de drogues prospère, nourri par une demande intarissable. À l’échelle mondiale, la pression citoyenne favorise quant à elle une tolérance toujours plus grande à l’égard des conduites addictives. Pourtant, dès 1931, Aldous Huxley nous présentait dans Le Meilleur des mondes l’utilisation du soma pour maintenir le peuple dans un état stuporeux. Aujourd’hui, les peuples s’enchaînent volontairement. La liberté individuelle entre donc en conflit direct avec les libertés collectives.

Nous analyserons ici l’action sociétale de la narcose, les limites de la légalité et enfin le rôle trouble de l’État, triple profiteur de l’obéissance, des taxes et du commerce parallèle. Le retour de l’Homo gauditus à l’Homo sapiens implique une hygiène de vie plus exigeante qu’une simple répression, inefficace de surcroît (mais pas inutile).

« La capacité qu’a l’homme de rompre l’équilibre écologique de la planète n’a d’égal que sa tendance à polluer son milieu intérieur en succombant à la tentation des substances stupéfiantes. »
Jacques-Yves Cousteau, 1992

Dépendance : le choix de la chaîne

Usage et abus

La « consommation de substances récréatives », nom pudique utilisé pour parler des psychotropes consommés lors des conduites toxicomaniaques, est généralisée dans toutes les sociétés humaines, à tous les temps documentés. Ainsi, 14 000 ans av. J.-C., des pratiques de fermentation précédaient la domestication des céréales. Le brassage de la bière et la panification seraient la cause et non la conséquence du passage des chasseurs-cueilleurs paléolithiques aux agriculteurs-éleveurs du Néolithique. Ces boissons alcoolisées auraient débordé de leur cadre cérémoniel initial jusqu’à se généraliser dans de nombreuses contrées.

Les substances en question sont nombreuses, d’actions diverses, de disponibilité récente ou préhistorique, d’origine naturelle ou synthétique. Mais nous découvrons un invariant : la consommation par banalisation croît lorsque la disponibilité s’accroît. Notre époque, qui permet l’extrême disponibilité des toxiques, se caractérise par leur usage croissant dans toutes les strates de la société. Il convient aussi de relever que la première transgression facilite les suivantes, d’où une progression à la fois dans le type de molécule consommée, le mode d’administration ou la quantité administrée. Cela s’explique tant par des mécanismes pharmacologiques (la tolérance à l’effet, la déstructuration du système de la récompense) que par des effets dits épigénétiques. Autrement dit des modifications d’expression des gènes, sans toucher à la structure de base de l’ADN personnel. Les gènes exprimés permettent l’adaptation à un mode de vie de « consommateur de substances ». Cette fenêtre élargie d’expression génique est transmissible à la descendance.

Pour la philosophe Ayn Rand, l’individu devrait être suffisamment libre pour expérimenter mais également suffisamment instruit des conséquences potentielles de ladite expérimentation ainsi que de son autodestruction pour se réguler seul puis, logiquement, s’abstenir de consommer des drogues. Dans ce cas, décider de poursuivre relèverait de la liberté personnelle d’autrui, une liberté qui, bien que peut-être illégitime, n’entraîne pas la nécessité de l’emploi de la force à son encontre. Une société saine devrait pourtant considérer que l’altération du tissu social, la promotion de comportements violents ou l’abrutissement, notamment de la jeunesse, sont incompatibles avec le maintien de l’harmonie collective. L’emploi de la force publique pour réprimer ces comportements s’en trouve donc légitimé.

« Drogue douce » et « drogue dure » : une distinction inutile

Au sens toxicologique, était appelée « drogue douce » une substance dont la toxicité aiguë n’induit pas ou peu de risque vital en elle-même lors de sa prise. Au contraire de l’apnée pour la morphine ou de l’arrêt cardiaque pour la cocaïne, par exemple. Cependant, cette distinction peine à rendre compte de la gravité des ravages de l’intoxication chronique. De nombreux effets sociétaux découlent des conséquences purement pharmacologiques : accidentogènes, vol, violence, irresponsabilité… auxquels s’ajoute « l’effet cocktail » (la consommation simultanée de plusieurs substances) qui réduit encore la perception du risque par les usagers.

À cet égard, l’exemple de l’alcool est particulièrement éloquent. Si l’alcoolisation promeut certes des comportements dangereux, l’alcoolisme chronique a provoqué l’institution de la prohibition aux États-Unis (1920–1933) avec les conséquences que l’on connaît sur le banditisme. Le système d’Al Capone est le fruit de la prohibition.

Enfin, rappelons que par la dépendance pharmacologique, le client initial devient une proie régulière du marché. Afin d’élargir le marché, l’ensemble de la filière illicite use des méthodes marketing de l’offre et de la demande éprouvées par les autres secteurs :

  • Développement de produits « innovants »
  • Offre de découverte, produits d’appel (ex. joint, cartouche de protoxyde d’azote, buvards de LSD, comprimés, etc.) à des prix abordables
  • Augmentation de la concentration en principe actif
  • Filières d’importation diverses
  • Marketing des dispositifs d’usages (ex. pipes à eau, « e-liquides » aromatisés, cigarettes électroniques, dispositifs de combustion à basse température, etc.)
  • Développement de produits synthétiques (ex. : analogues cannabinoïdes, fentanyloïdes, nitazènes, cathinones, etc.)
  • Recours au lobbyisme (voire à la corruption publique) financé par les larges bénéfices engrangés
  • Banalisation du risque et promotion de l’esprit festif, notamment via les contre-cultures illustrées dans le cinéma et les séries (le rock’n’roll avait ainsi banalisé l’usage du LSD-25 dans les années 1960)
  • Communautarisation des consommateurs par la fréquentation d’un marché noir
  • Utilisation des espaces de libre-échange comme voies de transport à risque minime

En France, la prévention sanitaire a abouti à un paradoxe : la dangerosité du tabac et de l’alcool est de mieux en mieux perçue, tandis que celle des hallucinogènes, du cannabis et de la cocaïne l’est de moins en moins.

La Loi garante de l’ordre social

L’interdiction de l’usage pour les mineurs n’est pas ou mal appliquée pour l’alcool et le tabac. S’agissant des substances illicites, les juges prononcent généralement des sanctions peu dissuasives (obligation de soins des toxicomanes, amendes) plutôt que des peines fermes. Une amende forfaitaire de 200 € est instituée en 2018 pour frapper les consommateurs au porte-monnaie. 1,6 million d’amendes ont ainsi été prononcées depuis 2019, mais toutes n’ont pas été perçues. Aucun registre n’est tenu pour prévenir la récidive hors faits graves (accidents, crimes). Rapportée au nombre de consommateurs, la quantité de sanctions est faible. En comparaison, la sécurité routière relève en 2024 5,7 millions de points enlevés pour des excès de vitesse de moins de 5 km/h et près de 2 millions de conducteurs en infraction ont été sanctionnés. Les pouvoirs publics s’engagent donc davantage pour sanctionner les délits routiers.

Si l’on compare le nombre d’interventions scolaires prévues pour prévenir les risques de toxicomanie à ceux de celles consacrées à l’écologie, la santé sexuelle, la citoyenneté et la sécurité routière, on constate que l’Éducation nationale s’implique peu dans la lutte contre la consommation de substances illicites. Les parents sont mal informés et parfois déjà eux-mêmes dépendants d’un produit. Il n’existe aucune mesure de dépistage dans les médias, l’enseignement, le social ou chez les politiques, ce qui permettrait pourtant de déterminer l’importance et la nature de leurs consommations et d’en déduire leurs loyautés.

Afin de diminuer les conséquences toxicomaniaques, on en réduit les risques. Prenons l’exemple de Vancouver (Colombie-Britannique, Canada). Cette ville a mis en place toutes les stratégies imaginées à ce jour : des seringues, de la méthadone, des salles de consommation à moindre risque et des services d’urgence vitale entraînés et équipés. Résultat ? Le quartier de Downtown Eastside dépense 1 000 000 de dollars canadiens par jour dans les drogues tandis que le nombre de surdoses a augmenté de 150 % entre 2008 et 2024… ! Autrement dit : promouvoir une consommation « plus sûre » n’a fait qu’attirer un plus grand nombre de consommateurs.

Si l’on se fie au taux de consommation de psychotropes médicamenteux (antidépresseurs, anxiolytiques, antipsychotiques), la population française semble particulièrement vulnérable. La France se distingue par une législation particulièrement sévère en matière de trafic comme d’usage de stupéfiants. Néanmoins, les enquêtes successives depuis trente ans relèvent une augmentation constante du « marché » des drogues illicites. Cela fait dire au lobby favorable à la dépénalisation voire à la légalisation que la politique de sanction est inefficace. Le seul cannabis (herbe et tous ses dérivés) aurait été expérimenté par 47 % de la population française (consommation au cours de la vie) et l’usage régulier (au moins une consommation tous les trois jours) est évalué à 3 % de la population adulte, environ 1 500 000 personnes !

À qui profite le crime ?

L’économie de la drogue n’est même plus souterraine. Son chiffre d’affaires est intégré au PIB : estimé à 6,8 milliards d’euros en 2023, il aurait triplé depuis 2010. Légalisation et dépénalisation ne sont pas pensées pour la prévention mais pour la taxation qui serait, selon Charles Sannat, animateur du site Le Grenier de l’éco, la preuve de l’indulgence de l’État.

Apparemment, le seul argument qui porte réellement un coup à la passivité de nos institutions en matière de répression est la santé publique. En France, le coût humain des drogues est estimé à 130 000 décès par an, soit environ 20 % de la mortalité nationale toutes causes confondues (comprenant les décès dus à l’alcool et au tabac avec les cancers associés). Voilà le véritable prix du vote des intoxiqués.

Rappelons quelques données épidémiologiques. Aux États-Unis, 107 000 toxicomanes sont décédés de leur consommation en 2024, dont 80 000 du seul fait des opioïdes, tandis que les morts par arme à feu concernent deux fois moins de personnes pour une visibilité bien plus grande (40 000 dont 60 % par suicides). L’abrutissement est bien un facteur d’obéissance, mais au prix d’une baisse de productivité qui préoccupe davantage les élites économiques que la santé des consommateurs. L’estimation du coût social cumulé du tabac (156 milliards d’euros) et de l’alcool (102 milliards d’euros) s’élève à près de 260 milliards d’euros en France. Bien plus que ce que pourrait percevoir l’État par le biais d’une taxation. Tabac et alcool ne sont pas neutres économiquement car leurs conséquences coûtent plus cher que ce que l’État parvient à percevoir. Il faudrait donc axer notre politique sur un objectif de santé publique et non d’efficacité économique. C’est ce qu’illustre partiellement l’exemple russe : depuis 1999, une politique de santé publique volontariste y a permis de réduire la mortalité liée à l’alcoolisme. Ces données restent toutefois difficiles à vérifier.

Les revendications permanentes du lobby permissif entraîneront les légalisations de substances en cascade. Les enquêtes épidémiologiques réalisées dans plusieurs pays (Pays-Bas, Uruguay, Canada, États-Unis : Washington, Oregon, Californie) qui ont légalisé le cannabis confirment à la fois l’augmentation du nombre de consommateurs et le recours de ces mêmes consommateurs à d’autres stupéfiants. Pourtant, cela ne nuit pas au marché noir (attrait de l’interdit, substances à la teneur non contrôlée donc plus élevée). Les déboutés d’un point de deal de cannabis peuvent se reporter sur un autre approvisionnement ou changer de substance.

Le marché noir recule sans tarir complètement l’économie souterraine. À contrario, la concurrence des réseaux résiduels augmente, et les violences aussi. En France, les acteurs de cette économie souterraine sont largement issus d’une immigration non régulée. Développer une filière agricole française ne suffira pas face à une production à teneur plus élevée, notamment marocaine. Libérer la police et les tribunaux des affaires cannabiques (ou amphétaminiques) évite d’instituer une véritable politique de prévention, entérinant de facto la normalité de l’intoxication. L’impuissance de l’État en ce domaine achète la paix sociale dans les cités.

Pour finir sur une note plus positive, les enquêtes ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and other Drugs) et ESCAPAD (Enquête sur la Santé et les Consommations lors de l’Appel de Préparation À la Défense) révèlent tout de même une moindre expérimentation chez les jeunes et confirment la diminution de l’usage régulier du tabac, de l’alcool et du cannabis chez les 15–17 ans en France. L’enquête 2025 de SIMCA (Stratégie Interministérielle de Mobilisation Contre les conduites Addictives) relève même une diminution des Alcoolisations Ponctuelles Importantes (API, soit les épisodes d’ivresse aiguë), y compris chez les mineurs. Bien que timide, la politique de prévention peut donc s’avérer efficace.

Conclusion

Imaginer que chaque individu soit à chaque instant maître de ses passions pour échapper irrévocablement à ses pulsions est une illusion de ligues de vertu. La toxicomanie se distingue par son potentiel néfaste sur le développement humain et par un asservissement qui laisse peu de marge de manœuvre au consommateur. Les pouvoirs publics en profitent en soufflant le chaud et le froid. Drapés dans de nobles idéaux d’hygiène et de santé publique, ils légitiment une politique pénale implacable, mais sans volonté réelle de mise en œuvre afin d’acheter une paix sociale relative. L’électeur reste confus tandis que le milieu marchand prospère en capitalisant sur la captivité de clients hyper-fidélisés.

Notre société actuelle développe l’abrutissement par tous les moyens. Les luttes contre la traite des femmes, la prostitution et les jeux d’argent sont vieilles comme le monde. Le numérique profite de l’omniprésence des réseaux sociaux, des écrans, de la pornographie, tous disponibles 24 h/24, en attendant la nounou I.A. et la « réalité virtuelle ». Si nous n’agissons pas, nous ne produirons plus que des humains multi-dépendants donc domptés.

Marc-Antoine Hennet – Promotion Ulysse