Les systèmes familiaux : une structure pérenne de l’identité des peuples
Pourquoi les peuples pensent-ils différemment ? L'anthropologue Emmanuel Todd répond par une hypothèse radicale : la structure familiale. Exogamie, monogamie, statut de la femme, répartition de l'héritage : ces permanences anthropologiques conditionnent encore nos valeurs politiques, nos réflexes culturels et nos rapports à l'autre. Cet article présente ses travaux et leurs implications pour l'identité européenne, ainsi qu’en creux, les limites structurelles de l'intégration. Un sujet que Todd lui-même évite soigneusement.
Le présent article a pour objectif de présenter succinctement le travail d’Emmanuel Todd au sujet des systèmes familiaux, et l’intérêt que ce thème représente pour notre école de pensée.
Emmanuel Todd (né en 1951) est un anthropologue et démographe français. Docteur en histoire de l’université de Cambridge, ses recherches s’articulent principalement autour de l’étude des systèmes familiaux caractérisant les peuples dans la longue durée et leurs implications politiques, sociales et économiques face à l’avènement de la modernité. Disciple d’Emmanuel Le Roy Ladurie, il s’est notamment fait connaître au début de sa carrière pour un essai prévoyant la chute de l’URSS, La Chute finale (1976).
Il a défendu précocement des positions minoritaires dans le débat médiatique français, notamment contre l’Union européenne et la monnaie unique. Il a par ailleurs plus récemment soutenu l’idée que l’émancipation des femmes en Occident était achevée (Où en sont-elles ?, 2022), mais aussi que l’Occident était en sérieuse perte de vitesse (La Défaite de l’Occident, 2024).
L’étude des systèmes familiaux
Initialement, Todd reprend les travaux de Frédéric Le Play – un des initiateurs français de la sociologie au XIXᵉ siècle. Le Play a mis en évidence des permanences au fil des générations, qui varient significativement d’une région à une autre, s’intéressant plus particulièrement à deux aspects majeurs de la structure familiale. D’un côté, la répartition de l’héritage au sein de la fratrie qui le reçoit, qui s’avère être corrélée au caractère plus ou moins égalitaire d’un système familial ; d’un autre côté, la présence plus ou moins fréquente d’adultes mariés sous le même toit que leurs parents, signe du caractère plus ou moins autoritaire d’un système. Dès lors apparaît schématiquement une sorte de matrice comprenant des systèmes familiaux plus ou moins égalitaires d’une part, et plus ou moins autoritaires d’autre part.
Le constat posé par Le Play et repris par Todd permet de définir quatre grands types de systèmes familiaux :
La famille souche est marquée par une répartition inégale de l’héritage – qui se concentre généralement sur un seul enfant au détriment de tous les autres – combinée au fait qu’il reste dans le foyer de ses parents même après s’être marié lui-même. Ce système est porteur de valeurs autoritaires et inégalitaires. Il est majoritaire en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Irlande, en Corée du Sud, au Japon, mais aussi dans le sud de la France et le nord de l’Espagne.
La famille communautaire est définie par une répartition égale de l’héritage entre les enfants et le maintien des fils avec leurs épouses au sein du foyer de leur père. Ce système est porteur de valeurs autoritaires et égalitaires. C’est le système familial typique de la Russie, de la Chine, du Vietnam, de la Serbie, de la Bulgarie, mais il est également présent au centre de la France (Limousin, Allier), en Italie (Émilie-Romagne et Toscane) et dans l’est de la Finlande, par exemple.
Au sein de la famille nucléaire absolue, on constate que les enfants quittent tôt le foyer parental, contrairement aux deux cas précédents. Par ailleurs, concernant l’héritage, on observe une tolérance substantielle à l’inégalité de répartition entre les enfants. Ce système est porteur de valeurs de liberté et d’inégalité. Il est notamment présent en Angleterre, aux Pays-Bas, au Danemark, au sud de la Norvège et dans l’est de la Bretagne.
Enfin la famille nucléaire égalitaire voit également les enfants partir tôt du foyer de leurs parents, mais elle connaît en revanche une répartition très égalitaire de l’héritage. Ce système est porteur de valeurs de liberté et d’égalité. On le retrouve principalement dans la moitié nord de la France, la moitié sud de l’Espagne et de l’Italie, ainsi qu’en Pologne.
| Égalitaire | Inégalitaire | Indifférente à l’égalité | |
|---|---|---|---|
| Autoritaire | Communautaire | Souche | |
| Peu Autoritaire | Nucléaire égalitaire | Nucléaire absolue |
Todd reconnaît tout à fait dans son premier ouvrage sur l’anthropologie familiale, La Troisième Planète (1983), que les travaux de Le Play sont à la base de sa réflexion sur les systèmes familiaux. Dans le même temps, il prend ses distances avec les positions politiques de cet auteur conservateur, inscrit dans la filiation de Louis de Bonald et inspirateur du catholicisme social.
En partant de ces travaux, l’observation initiale la plus féconde de Todd est de constater une superposition quasi systématique à travers le monde entre les pays ayant un système familial autoritaire et égalitaire (système qu’il qualifiera de « communautaire ») et la présence, à l’époque de la guerre froide, d’un pouvoir communiste. C’est le cas notamment en Russie, en Serbie, en Chine et au Vietnam. De même, lorsque ce système familial communautaire est présent à l’échelle régionale, il est corrélé à un fort vote pour le parti communiste (Finlande, Toscane, Limousin).
Fort de ce constat, Todd entreprend d’étendre l’analyse des systèmes familiaux à l’ensemble des grandes aires culturelles du monde et met en évidence de vastes zones dominées par certains types d’organisations.
Définition de la famille européenne
Du point de vue des systèmes familiaux, l’Europe est une mosaïque, mais ses habitants partagent plusieurs points communs constitutifs de leur définition de la famille : la famille y est exogame (mariage avec un partenaire à l’extérieur de son cercle familial), monogame, et accorde un statut élevé à la femme.

Carte réalisée par le contributeur Wikipédia Bertrand-p60. Licence : CC BY-SA 4.0
Si on regarde les grands ensembles sur la carte ci-dessus, c’est plutôt une dominante de systèmes souches et nucléaires égalitaires qui forme le cœur de l’Europe continentale, avec quelques zones nucléaires absolues en bordure de la mer du Nord (Angleterre, Pays-Bas, Danemark), et un flanc « communautaire » à l’est avec la Russie et les Balkans. Les « permanences » ainsi constatées ne sont pas immuables, mais elles s’inscrivent dans la longue durée. À titre d’exemple, la famille romaine d’il y a 2 000 ans avait le même système nucléaire égalitaire que les Parisiens, les Madrilènes et les Romains d’aujourd’hui. Surtout, on observe au cours de l’histoire une certaine souplesse dans l’organisation des systèmes familiaux des Européens, mais cela se fait toujours au sein d’un cadre exogame, monogame et préservant un statut élevé de la femme. Les Québécois, par exemple, sont originaires du nord-ouest de la France (Normandie, Île-de-France, Poitou, Charente, Aunis, Saintonge) et donc de zones de familles nucléaires égalitaires, alors qu’ils ont adopté un système souche en s’installant outre-Atlantique. À l’inverse, les Grecs du Péloponnèse antique connaissaient un système relevant tendanciellement de la famille souche et suivent aujourd’hui principalement un système nucléaire. De même les Russes connaissaient dans l’antiquité un système nucléaire, comme les autres Slaves, et ils ont adopté le système communautaire petit à petit à partir du Moyen Âge.
Comparaison de l’Europe aux autres grandes aires culturelles du monde
Du point de vue de l’anthropologie familiale, la continuité entre l’Europe et le monde occidental est une réalité durable. En effet, les colonies de peuplement fondées par des colons britanniques sont, à l’image de leur métropole, dominées par le système nucléaire absolu, et celles fondées par les Portugais ou les Espagnols sont principalement nucléaires égalitaires.
Plus spécifiquement en Amérique latine, le brassage génétique semble, lorsqu’il a eu lieu, s’être accompagné d’un métissage culturel entre les systèmes européen et indigène. Ainsi l’œuvre littéraire majeure de cette aire culturelle, Cent ans de solitude (1967) de Gabriel García Márquez, est-elle marquée à trois reprises par le sujet de l’inceste et de sa transgression – illustration d’un mélange entre les pratiques strictement exogames des Européens et celles plus tolérantes envers l’inceste des populations précolombiennes. Emmanuel Todd considère que certaines zones fortement marquées par le métissage, comme dans les Andes ou les Caraïbes, sont dominées par un système familial “anomique” avec une matrifocalité fréquente (la mère est le pivot du foyer, la présence du père est moins stable) et des règles instables en matière d’héritage.
Toujours du point de vue des structures familiales, c’est l’Extrême-Orient qui est le plus similaire à l’Europe (hors colonies occidentales). Cette zone est également exogame et monogame, même si le statut de la femme y est moins élevé qu’en Europe. Par ailleurs, elle est constituée quasi exclusivement de systèmes autoritaires : famille communautaire en Chine et au Vietnam, et famille souche en Corée et au Japon. Enfin le système familial des Russes est également communautaire, ce qui les rapproche de l’Asie ; mais le statut de la femme y est élevé, ce qui les rapproche de l’Europe.
L’opposition avec le système européen est beaucoup plus marquée avec le monde africain subsaharien, caractérisé par la surreprésentation de la polygamie. La “ceinture de la polygamie” s’étend schématiquement du Sénégal à la Tanzanie[1]. Cette zone est marquée par des taux d’unions polygyniques (un homme marié à plusieurs femmes) généralement supérieurs à 10 %, avec des sommets atteints au Burkina Faso (36 %), au Mali (34 %) ou encore au Nigéria (28 %) [2].

Selon Todd, la polygamie suscite plusieurs sous-ensembles constitués d’une mère et de ses enfants au sein d’un même foyer, tandis que le père partage son attention auprès de plusieurs femmes et de leurs enfants respectifs. Par ailleurs, dans les systèmes fortement polygames, le fils aîné hérite des femmes de son père à la mort de ce dernier, et le cadet, des femmes de son grand frère. Le lien paternel est donc ici bien différent de celui de la plupart des autres systèmes familiaux. Todd développe l’idée (La Troisième Planète) selon laquelle cette absence relative du père est à l’origine de la faiblesse de l’autorité de l’État en Afrique. Notons que Feliks Koneczny avait déjà eu avant lui l’intuition d’une corrélation entre la polygamie d’une part et le faible développement de l’État d’autre part[3].
Par ailleurs, la structure polygame semble avoir encore de l’influence outre-atlantique : on constate toujours aujourd’hui aux États-Unis une surreprésentation de femmes afro-américaines qui élèvent leurs enfants seules, en comparaison des femmes d’autres communautés. Les enfants afro-américains sont 63 %[4] à vivre dans un foyer monoparental, contre 23 %[5] pour ceux d’ascendance européenne. Ils seraient également environ 60 %[6] à Sainte-Lucie et plus de 40 %[7] dans les autres pays caribéens à forte population afrodescendante.
Finalement, une des oppositions les plus radicales est celle qui nous sépare de la zone s’étendant du Maroc au Bangladesh, zone qui comprend la majorité du monde musulman. Nous sommes caractérisés par l’exogamie et le statut de la femme le plus élevé au monde, tandis que cet espace l’est par l’endogamie et le statut de la femme le plus bas. Concrètement, les mariages entre cousins germains représentent plus de 20 % des unions au Maghreb[8], et plus de la moitié au Pakistan[9]. Il faut noter que, d’après Todd, ce système familial serait avant tout issu de l’organisation tribale des conquérants arabes, et pas particulièrement de l’islam. De fait, les Bosniaques et les Indonésiens ont adopté l’islam il y a plusieurs siècles mais ont conservé des systèmes familiaux semblables à ceux de leurs voisins non musulmans.
Par ailleurs, le fait que la polygamie soit légale en islam ne semble pas changer fondamentalement la structure des systèmes familiaux des pays musulmans. Dans la plupart d’entre eux (Égypte, Algérie, Pakistan, Bangladesh, Iran), le taux de polygamie est inférieur à 1 %[10], tandis que les pays musulmans où son incidence est significative sont tous en Afrique subsaharienne.
Cette forte tendance à l’endogamie du monde arabo-musulman aboutit, selon Todd dans La Troisième planète, à des liens de solidarité très forts entre frères et entre cousins. En effet, lorsque vous savez que votre fils a de fortes chances d’épouser la fille de votre frère, les relations au sein de la fratrie s’en trouvent renforcées. En revanche, cette solidarité particulière nuit au développement d’un État efficace en favorisant la corruption, les individus tendant à faire passer leur famille élargie avant les lois civiles. C’est ce que l’on retrouve par exemple dans la kleptocratie algérienne actuelle qui voit quelques généraux et leur réseau familial étendu contrôler l’ensemble de l’économie[11] [12]. C’est aussi l’une des clefs d’explication de l’instabilité de pays comme la Libye, le Soudan ou la Syrie, ravagés par des guerres tribales. Même au sein de l’armée saoudienne, on retrouve l’impact néfaste de ce modèle endogame[13]. En effet les tribus fidèles à la dynastie régnante exigent de voir certains de leurs membres nommés officiers, et cela au détriment du mérite, et donc de l’efficacité de l’ensemble. Cela crée des problèmes de favoritisme, de manque de professionnalisme et de commandement fragmenté.
Par ailleurs, le fait que la désignation de l’épouse soit le fruit d’une tradition plutôt que d’un choix (comme c’est le cas dans les systèmes exogames) dépossède le père de son autorité d’accepter ou de refuser son gendre. En outre, il enlève aux futurs mariés leur liberté de choix. Todd y voit un rapport avec une certaine « passivité historique » du monde arabo-islamique. De fait, un des piliers fondamentaux de la croyance islamique est le « destin » (Mektoub – littéralement « ce qui est écrit ») et la question de l’existence même du libre arbitre divise les théologiens musulmans. Du Maroc au Pakistan, plus de 90 % de la population croit au destin comme un article de la foi musulmane[14]. Notons que cette croyance est bien moins répandue chez les musulmans des Balkans, descendant même jusqu’à 44 %[15] chez les Albanais, dont le système familial est communautaire et donc exogame.
En conclusion, si la génétique nous a appris ces dernières années qu’un Espagnol est génétiquement plus proche d’un Suédois que d’un Marocain, l’étude des systèmes familiaux nous apprend que ce même Espagnol est plus proche du point de vue de sa structure familiale d’un Vietnamien que d’un Marocain.
Contradictions de Todd sur l’intégration des populations immigrées en Europe
Todd ayant une préférence personnelle assumée en faveur de l’intégration des populations immigrées (tout en voyant dans « l’immigrationnisme sans fin […] un anti-humanisme », Atlantico, 3 juillet 2016), il met en avant, notamment dans Qui est Charlie ? (2015), deux éléments pour tenter de démontrer que l’immigration s’intègre bien en France : les valeurs égalitaires familiales et les mariages mixtes.
Tout d’abord, le point commun égalitaire entre le système familial dominant en France (nucléaire égalitaire) et le maghrébin (communautaire endogame) est mis en avant par Todd pour essayer d’établir un rapprochement entre les immigrés d’origine maghrébine et les Français autochtones. Il met ici de côté l’essentiel de ses propres constats établis dans La Troisième Planète, qui définit pourtant l’Europe comme une zone exogame, monogame et avec un haut statut de la femme. De plus, le caractère égalitaire des systèmes familiaux européens peut évoluer comme nous le montrent les cas grec et québécois évoqués plus haut, mais toujours au sein d’un cadre exogame. En outre, l’Europe n’est pas le bassin parisien, et nombre d’endroits en France et sur notre continent ne partagent pas dans leur système familial les valeurs égalitaires que l’auteur choisit de souligner.
Le nombre significatif de mariages mixtes en France est ensuite mis en lumière. Todd part du principe que ces mariages aboutissent nécessairement à l’abandon des valeurs extra-européennes et à l’adoption d’un système de valeurs français. Or, si c’est probablement le cas au sein de certains mariages mixtes, d’autres aboutissent vraisemblablement à la perpétuation de valeurs exogènes, notamment s’ils se produisent dans des zones où les populations d’origine immigrée sont surreprésentées.
Plusieurs éléments avancés dans L’Archipel français (2019) par Jérôme Fourquet montrent que les descendants d’immigrés d’origine musulmane ne se dirigent pas, en moyenne, vers une plus grande intégration – mais au contraire vers un repli identitaire croissant. À titre d’exemple, l’adhésion à l’opinion « une femme doit rester vierge jusqu’au mariage » prévaut chez 5 % des plus de 50 ans et chez 9 % des 18-24 ans de la population française générale. Parmi les personnes de confession ou de culture musulmane, cette adhésion est en revanche de 55 % chez les plus de 50 ans et de 74 % chez les 18-24 ans.
Plus encore, en ce qui concerne la question d’accepter l’union de sa fille avec un homme non musulman, la proportion de Français musulmans répondant « je ne l’accepterais en aucun cas » est passée de 20 % à 31 % entre 2011 et 2016. Enfin, la proportion de réponses négatives à cette question varie en fonction du type de quartier dans lequel habitent les répondants. On retrouve ainsi 26 % de refus d’une union entre sa fille et un non-musulman dans les quartiers comprenant moins de 5 % d’habitants d’origine immigrée, alors que cette réponse au sondage monte à 37 % dans les quartiers abritant plus de 30 % d’immigrés.
À rebours des thèses de Todd sur l’immigration, on constate donc bien à la fois un communautarisme croissant des descendants d’immigrés ainsi qu’une influence nette de leur milieu sur leurs opinions.
Leçons pour l’Europe puissance
Malgré des points communs fondamentaux entre les pays qui la composent, l’Europe reste un damier du point de vue des systèmes familiaux. Au sein des frontières d’un même pays, on peut souvent retrouver plus de diversité qu’il n’en existe entre des pays dans d’autres parties du monde.
Cette réalité a été ressentie de façon particulièrement vive dans les régions de France auxquelles le pouvoir central jacobin, en particulier à partir du Bassin parisien, a imposé son système de valeurs issues de l’anthropologie nucléaire égalitaire (c’est-à-dire les valeurs de liberté et d’égalité prônées par la République française). D’ailleurs, les provinces historiques conservent encore aujourd’hui la diversité en question, comme expliqué dans l’introduction de L’invention de la France (Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, 2012) :
« La société industrielle n’a pas anéanti la diversité française. C’est ce que démontre l’analyse cartographique de plusieurs centaines d’indicateurs, allant de la structure des familles au suicide, de la fréquence des naissances d’enfants naturels à celle du divorce, de l’âge moyen au mariage à l’incidence de l’alcoolisme. Chacun des pays de France représente en fait une culture, au sens anthropologique du terme, c’est-à-dire une façon de vivre et de mourir, un ensemble de règles définissant les rapports humains fondamentaux, entre parents et enfants, entre hommes et femmes, entre amis et voisins. Aujourd’hui la persistance d’écarts de fécondité importants entre régions, le maintien de différences étonnantes de mortalité entre départements, indiquent que ni le chemin de fer, ni l’automobile, ni la télévision, ni l’internet n’ont réussi à transformer la France en une masse homogène et indifférenciée. Du point de vue de l’anthropologue, la Bretagne, l’Occitanie, la Normandie, la Lorraine, la Picardie, la Vendée, la Savoie et bien d’autres provinces sont toujours vivantes. »
Une telle diversité peut donner lieu à des incompréhensions majeures entre Français, comme entre Européens qui voudraient construire ensemble un projet politique. Selon Todd (La diversité du monde. Structures familiales et modernité, 1999), tel fut exemplairement le cas pour les socialistes de la Deuxième Internationale :
« La grille de décodage fournie par les systèmes familiaux permet de saisir et de comprendre la coupure qui, depuis l’origine, déchire la IIᵉ Internationale, oppose en un pathétique dialogue de sourds bureaucrates germaniques et libertaires latins. Jusqu’à présent l’interprétation de cette différence, irréductible aux catégories économiques de type marxiste, s’appuyait sur des catégories culturelles insaisissables – germanité, latinité – et était traitée comme un résidu ; comme une regrettable imperfection théorique. »
Ainsi, lors de nos échanges entre Européens, devons-nous anticiper le « dialogue de sourds » qui risque d’advenir entre des individus issus de systèmes familiaux différents, et donc issus de cultures portant des valeurs distinctes ? Si on a pu constater par le passé que les socialistes issus de systèmes nucléaires égalitaires comme les Français ou les Italiens étaient tendanciellement plus libertaires, alors que leurs homologues allemands issus de familles souche, et se référant au même socialisme, en avaient une interprétation beaucoup plus autoritaire, à nous de prendre garde aux incompréhensions mutuelles assez inévitables avec nos homologues européens.
Systèmes familiaux et interactions interculturelles
« L’institut Iliade s’inscrit dans la durée. Y compris dans l’hypothèse du Grand Effondrement où les Européens deviendraient minoritaires sur la terre de leurs ancêtres. Car pour traverser les âges sombres qui peuvent advenir, il nous faut des sanctuaires », suivant Jean-Yves Le Gallou (colloque « La flamme se maintient », 2023).
Or si nous voulons créer des nations, communautés et familles pérennes, il peut être pertinent de prendre en compte le fait que les systèmes familiaux inégalitaires sont moins enclins que les autres à soutenir les ruptures culturelles, le jacobinisme et la dilution des valeurs. De même, le système souche favorise généralement l’apparition d’une fierté identitaire plus prononcée (Irlande, Bretagne, Pays basque, Alsace, Catalogne).
Le système familial dominant d’une culture détermine en grande partie son rapport aux autres cultures. Au cours de leur histoire coloniale, les Britanniques et les Hollandais, par exemple – de système nucléaire absolu –, échangent avec les autochtones tout en restant distants et indifférents à leur sort. Ils ont pu se contenter d’échanges commerciaux privilégiés tout en laissant le pouvoir local en place, comme en Inde ou en Indonésie, et ils ont mis en place des systèmes de ségrégation dans un second temps. La phase actuelle est caractérisée par une poursuite de cette indifférence par la promotion du multiculturalisme à l’anglo-saxonne, accumulation de petites communautés vivant dans les faits séparées les unes des autres.
Les Allemands ont quant à eux assez peu pris part à la colonisation. Mais que constatons-nous dans leurs expériences outre-mer ? Une surreprésentation de petites communautés, très indépendantes et conservant leur langue et leur culture propre sur la longue durée. On retrouve dans ces cas les Amish aux États-Unis, mais également les Mennonites en Amérique du Sud. Il s’agit là de phénomènes typiques de la famille souche qui caractérise la zone de l’Europe dont ils sont issus.
Les cultures coloniales marquées par des systèmes nucléaires égalitaires (moitié nord de la France, moitié sud de l’Espagne et du Portugal) ont eu une approche différente, avec une tendance plus marquée que les précédentes au métissage et à la diffusion d’idéaux universalistes (catholicisme pour les puissances ibériques, philosophie des Lumières pour la République française). Cela donne lieu également à un traitement bien différent de la phase de décolonisation, les Anglo-Saxons laissant plus facilement leurs anciennes colonies accéder à l’indépendance, là où la France garde ses départements d’outre-mer et accorde la nationalité française de plein droit aussi bien à des Antillais qu’à des Tahitiens.
Aujourd’hui, on constate que la République française voit l’étranger comme un Français en devenir qu’il faut assimiler – réflexe culturel et politique incompréhensible pour nos voisins anglo-saxons, et d’ailleurs pour la plupart des Européens. Dans ce système, porté par les valeurs de la famille nucléaire égalitaire, il faut que l’autre devienne comme moi et adhère à mes valeurs (l’idéologie du Même analysée par Alain de Benoist, Nous et les autres, 2006).
Conclusion
Au regard de l’ampleur, du succès et de l’originalité de son travail, Emmanuel Todd est aujourd’hui repris de façon assez marginale par la recherche universitaire internationale.
Les universitaires contemporains, caractérisés par des valeurs universalistes, seraient-ils mal à l’aise avec l’idée que des zones du globe soient distinctes dans leurs valeurs familiales et donc culturelles depuis des millénaires ; ou avec l’idée qu’un individu s’inscrive systématiquement dans une culture spécifique qui conditionne sa façon de penser et d’agir ?
Quoi qu’il en soit, suivons la recommandation de Dominique Venner : « Pratiquer […] en corsaire et sans vergogne le droit de prise. Piller dans l’époque tout ce que l’on peut convertir à sa norme, sans s’arrêter sur les apparences. » Emparons-nous donc du travail de l’anthropologie des systèmes familiaux qui confirme et enrichit notre vision du monde identitaire.
Grégoire Lefay – Promotion Charlemagne
Notes
[1] demographic-research.org
[2] pewresearch.org
[3] La Guerre des civilisations : Introduction à l’œuvre de Feliks Koneczny, Antoine Dresse, La Nouvelle Librairie Édition, 2025
[4] The Annie E. Casey Foundation
[5] Idem
[6] unicef.org
[7] Family Perspective
[8] pmc.ncbi.nlm.nih.gov
[9] pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
[10] pewresearch.org
[11] amadalamazigh.press.ma
[12] washingtoninstitute.org
[13] csis-website-prod.s3.amazonaws.com
[14] pewresearch.org
[15] Idem
Illustration : La Famille Gatteaux, mine de plomb et collages sur papier, 1850, par Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867). Source et Crédit : Wikimedia Commons / Sotheby’s. Document libre de droits (Domaine public).
