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Il y a 50 ans, l’Europe sur la Lune

Derrière la propagande américaine et au-delà du contexte de la guerre froide, un utile rappel du rôle des Européens dans la conquête spatiale, par nos amis de Politique Magazine. L’excellence comme but !

Il y a 50 ans, l’Europe sur la Lune

Le 21 juillet 1969, des Américains alunissaient sur le satellite de la Terre, puis retransmettaient en direct des images du sol lunaire. Un exploit rendu possible grâce à des ingénieurs allemands, des astronautes d’ascendance suédoise, des politiciens venus d’Irlande… Depuis, la course à l’espace a quelque peu marqué le pas.

On peine encore aujourd’hui à y croire. Davan­tage même, à mesure que le temps s’éloigne. Et pour­tant, les évé­ne­ments ont bien eu lieu. Il y a 50 ans, des hommes alu­nis­saient après un voyage spa­tial de 380 000 kilo­mètres.

Par­tis le 16 juillet de Cap Cana­ve­ral en Flo­ride à bord de la Saturne V, la fusée la plus puis­sante jamais construite, les 3 astro­nautes de la mis­sion Apol­lo 11 devaient ensuite tour­ner autour de la Terre pour prendre de la vitesse, puis s’arracher à la gra­vi­té ter­restre en direc­tion de la Lune. Cette pre­mière par­tie de la mis­sion n’était pas nou­velle. En 1968, un équi­page amé­ri­cain avait péné­tré pour la pre­mière fois dans la zone d’attraction d’un autre corps céleste que la Terre ; la mis­sion Apol­lo 8 les avait emme­nés à une cen­taine de kilo­mètres de la sur­face lunaire, d’où ils prirent des pho­tos sen­sa­tion­nelles de levers de Terre. Reve­nus sains et saufs sur notre pla­nète, l’un de ses membres, William Anders, expli­quait alors : « J’ai tou­jours res­sen­ti l’attrait de l’exploration et l’appel de la fron­tière. Les Appa­laches, l’immense Mis­sou­ri, l’Antarctique… (…) Et main­te­nant, l’espace est une nou­velle fron­tière, et je me trou­vais dans la voi­ture de tête ».

« J’ai toujours ressenti l’attrait de l’exploration »

Désor­mais, c’était au tour de trois autres astro­nautes, tous pilotes d’avions d’essai au début de leur car­rière. Edwin Aldrin, 38 ans, « che­veux blonds, yeux bleus, 1m78, 75 kilos », comme le décri­vait Life maga­zine, qui avait pas­sé plu­sieurs années aupa­ra­vant un contrat d’exclusivité avec les astro­nautes amé­ri­cains pour leurs récits et ceux de leurs proches. De nature intro­ver­tie et émo­tive, le major Aldrin avait rédi­gé en 1961 un mémoire très en avance sur son temps – sur les ren­dez-vous en orbite – qui fut uti­li­sé par la Nasa à par­tir de 1965. Aldrin (dit Buzz) savait de qui tenir : son père, fils d’immigrants sué­dois, fut une figure majeure des débuts de l’aviation aux Etats-Unis.

Le deuxième astro­naute était Mike Col­lins, « Che­veux châ­tains, yeux mar­rons, 1m81, 75 kilos (…) ; Par sa mère, il était anglo-écos­sais (…). Le père de Mike, lui, état un pur Irlan­dais du com­té de Cork ». Né à Rome, le facé­tieux Mike Col­lins avait pas­sé le début de sa vie d’adulte en France, où il s’était fami­lia­ri­sé avec la cui­sine locale. Cela valu des échanges crous­tillants avec l’équipe au sol basée à Hous­ton, avec laquelle l’équipage était en contact radio. Tel celui-ci, lors d’un repas sur le che­min de la Lune : « –Col­lins : Mes com­pli­ments au chef, cette salade de sau­mon [en véri­té, des briques lyo­phi­li­sées] est de pre­mier ordre. – Hous­ton : Roger. La salade de sau­mon, n’est-ce pas ? – Col­lins : Quelque chose dans ce genre, le sau­mon en salade… ».

Enfin, der­nier membre de l’équipage, celui qui le pre­mier pose­ra pied sur la Lune, Neil Arm­strong « che­veux blonds, yeux bleus, 1,80 m, 75 kilos) (…), avait le pilo­tage dans le sang. Il s’y connais­sait en avions : il construi­sait des modèles réduits depuis l’âge de neuf ans ». Du côté mater­nel, il tenait de lignées alle­mandes, pré­ci­sait Life maga­zine, tan­dis que la lignée pater­nelle était issue de l’immigration écos­saise et irlan­daise, tous arri­vés aux Etats-Unis dans le cou­rant du 19e siècle.

C’était à ces trois hommes qu’incombait la pre­mière ten­ta­tive d’alunissage. Si elle échouait, d’autres mis­sions étaient pré­vues dans le pro­gramme Apol­lo pour ten­ter l’exploit. Mais que réser­vait la Lune ? Per­sonne ne le savait. Des sondes russes et amé­ri­caines avaient bien atter­ri à sa sur­face quelques années aupa­ra­vant, mais un homme, jamais. Le brillant concep­teur de la fusée Saturn V, l’ingénieur alle­mand Werh­ner von Braun, qui avait déve­lop­pé avec ses com­pa­triotes la pre­mière véri­table fusée de l’histoire (le V2) durant les années 30 et 40, prô­nait cette décou­verte de l’inconnu. « L’exploration de l’espace est le défi de notre époque. Si nous conti­nuons à mettre notre foi en elle et à la pour­suivre, elle nous en récom­pen­se­ra géné­reu­se­ment ».

Les ancêtres européens avaient ouvert la voie

Le pro­gramme avait conscien­cieu­se­ment pré­vu le tra­jet jusqu’à la minute près, même si le plan de vol pou­vait subir des chan­ge­ments de cir­cons­tance. Les hommes avaient un objec­tif : gar­der suf­fi­sam­ment de car­bu­rant pour reve­nir sur Terre. La méca­nique céleste était bien connue. Dès les années 20, alors que l’aviation venait à peine de pas­ser un cap à la suite de la Grande Guerre et que le voyage spa­tial rele­vait encore de science-fic­tion, des génies euro­péens mécon­nus étaient déjà par­ve­nus, cha­cun de leur côté, à des conclu­sions sur les voyages spa­tiaux qui esquis­saient les for­mules fon­da­men­tales de la mis­sion Apol­lo 11 : le Russe Kons­tan­tine Tsiol­kovs­ky, l’Américain d’origine bri­tan­nique Robert God­dart, et un Alle­mand né en Tran­syl­va­nie, Her­mann Oberth. Eux-mêmes s’étaient basés sur les conclu­sions des extra­or­di­naires obser­va­tions astro­no­miques effec­tuées en Europe depuis le 16ème siècle. « Ce vol a pu être effec­tué en pre­mier lieu grâce à l’histoire, grâce aux géants de la science qui ont pré­cé­dé cette réa­li­sa­tion », dira Edwin Aldrin sur le che­min du retour. Les ancêtres euro­péens avaient ouvert la voie.

Réécou­tons ces échanges et ces dis­cours des hommes d’équipage. On y trouve d’abord une immense curio­si­té et une grande sen­si­bi­li­té. « Nous venons d’avoir une vue sen­sa­tion­nelle de la Lune. Elle emplit envi­ron les trois-quarts de la fenêtre (…). Ce spec­tacle à lui seul vaut le voyage », dira le com­man­dant Arm­strong durant la route aller.

Génie technique et prise de risque

Deux jours plus tard, il devait poser pied sur l’astre. Tan­dis que le vais­seau Colum­bia (en hom­mage à l’engin décrit par Jules Verne dans son De la terre à la lune) res­tait en orbite autour de la Lune, un petit engin spa­tial dédié – le LM – se sépa­ra du vais­seau-mère et réus­sit à alu­nir. Le com­man­dant de bord Neil Arm­strong avait effec­tué l’atterrissage en pilo­tage semi-manuel. Le LM se posa à plu­sieurs kilo­mètres de la zone pré­vue au plan de vol. Après un long pré­pa­ra­tif, Neil Arm­strong, puis Edwin Aldrin, mirent pied sur le sol lunaire. Ils se fil­mèrent pour bien assu­rer le monde de leur exploit. Les vidéos furent retrans­mises dans le monde entier, y com­pris en Union sovié­tique, dont les cos­mo­nautes feront plus tard un triomphe à leurs homo­logues amé­ri­cains. Les hommes à bord, mais aus­si le pré­sident amé­ri­cain, pro­non­cèrent alors des dis­cours radi­ca­le­ment altruistes, d’un uni­ver­sa­lisme dont les Euro­péens ont déci­dé­ment bien du mal à se défaire. On connait le mot du com­man­dant Neil Arm­strong, avant de fou­ler le sol de la Lune (« C’est un petit pas pour un homme, mais un grand pas pour l’humanité »). On connait moins cet échange en direct avec le pré­sident des Etats-Unis.

« Richard Nixon : Je suis cer­tain que les peuples du monde entier se joignent aux Amé­ri­cains pour saluer cet immense évé­ne­ment. (…) Lorsque vous nous par­lez de la mer de la Tran­quilli­té, cela nous incite à redou­bler d’efforts pour ame­ner la paix et la tran­quilli­té sur Terre. Pen­dant un ines­ti­mable moment de l’histoire de l’humanité, tous les habi­tants de cette terre sont réel­le­ment unis – unis dans leur fier­té de ce que vous avez fait.

Neil Arm­strong : Mer­ci, mon­sieur le Pré­sident. C’est un grand hon­neur et un grand pri­vi­lège pour nous de repré­sen­ter ici non seule­ment les Etats-Unis mais les hommes paci­fiques de toutes les nations – des hommes pleins de curio­si­té, des hommes au regard tour­né vers l’avenir ». Oui, c’est bien l’âme euro­péenne qui par­lait à ce moment-là sur la Lune.

« C’est amusant, non ? »

Dans l’aventure Apol­lo, on ne sait ce qui étonne le plus, du génie tech­nique qui a per­mis de façon­ner des machines inédites, du tra­vail achar­né et pas­sion­né, ou de la prise de risque. A moins que ce ne soit plu­tôt l’émerveillement de ceux qui ont per­mis cette aven­ture, et une cer­taine forme de légè­re­té dans un contexte émi­nem­ment dan­ge­reux.

Avant d’embarquer pour ce voyage poten­tiel­le­ment sans retour, le capi­taine Mike Col­lins expli­qua à la presse : « L’homme a tou­jours été un explo­ra­teur. Effec­tuer une per­cée dans l’inconnue est pour moi une chose fas­ci­nante. C’est comme lorsqu’on va voir ce qu’il y a de l’autre côté d’une porte, sim­ple­ment parce que cette porte existe ». Cette curio­si­té et cette capa­ci­té d’étonnement peuvent s’appliquer aux moments qui sem­ble­raient les plus banaux. Lors du voyage aller vers la Lune, dans le vais­seau, Aldrin confia ses sen­sa­tions : « C’est comme des vacances de se retrou­ver dans le LM [le module lunaire, atta­ché au module de com­mande pen­dant ce tra­jet]. Du fond du LM jusqu’à la cloi­son arrière du module de com­mande, il doit y avoir envi­ron 5 à 6 mètres. On n’est pas vrai­ment déso­rien­té, mais c’est pas­sion­nant de pen­ser qu’en se pous­sant à tra­vers le tun­nel de com­mu­ni­ca­tion, on bon­dit d’un véhi­cule à l’autre ».

Quand ils posèrent leur petit vais­seau sur la Lune, après une période de ten­sion extrême, Aldrin s’émerveilla très vite du pay­sage qu’il pou­vait voir à tra­vers le hublot : « Nous pas­se­rons aux détails par la suite, mais autour de nous, il y a une varié­té extra­or­di­naire de formes, d’angles, de matières, un nombre fou de roches dif­fé­rentes. Les cou­leurs varient beau­coup selon l’angle de vision. Je ne vois guère d’unité de cou­leur ». Beau­coup plus tard, Neil Arm­strong pré­ci­sa avec une pointe d’humour : « Le ciel est très sombre vous savez. Noir. Mais quand-même, cela res­semble davan­tage à la lumière du jour qu’à l’obscurité de la nuit. Chose curieuse, la sur­face me parut chaude et attrayante, comme un lieu pro­pice à un bain de soleil. On aurait aimé sor­tir en maillot de bain pour se faire dorer ».

Le triomphe de l’émerveillement et de la curiosité

Neil Arm­strong avait été le pre­mier humain à mettre le pied sur la Lune. Il fit part en direct de ses remarques à son co-équi­pier res­té dans le module lunaire. Là encore, c’est la beau­té et la capa­ci­té d’étonnement qui pré­do­mi­naient dans les cœurs :

Armstrong : Très intéressant cela : dans l’ensemble, la surface est meuble, mais ici et là, lorsque je tape avec ma pelle à échantillonner, je tombe sur des endroits très durs… Je vais essayer de prendre une pierre ici…

Aldrin : Ça parait très beau, vu d’ici.

Armstrong : C’est d’une beauté très particulière, à la fois vigoureuse et sévère. On dirait certains plateaux désertiques des Etats-Unis. Ce n’est pas vraiment la même chose, bien-sûr, mais c’est très beau.

Puis Aldrin rejoi­gnit Arm­strong. « Mer­veilleux ! C’est mer­veilleux ! » s’exclama-t-il. Le fait de se retrou­ver à deux sur la sur­face lunaire chan­geait la donne, le moment deve­nait plus fort. Après quelques secondes de silence, Arm­strong dit : « Extra­or­di­naire, hein ? La vue est splen­dide ». « Une splen­dide déso­la­tion » répon­dit Aldrin. Tous deux notèrent que la cha­leur avait un peu affec­té un mon­tant secon­daire du module lunaire, puis Arm­strong fit remar­quer à Aldrin : « C’est amu­sant, non ? ». Amu­sant… L’âme euro­péenne s’émerveille faci­le­ment, mais elle a aus­si besoin de légè­re­té.

Après le retour dans le module lunaire, puis une période de repos, les deux hommes prirent le che­min du retour vers le module de com­mande qui tour­nait autour de l’astre (avec l’astronaute Mike Col­lins à son bord). L’unique moteur de mon­tée devait abso­lu­ment fonc­tion­ner. « Aldrin : OK ! Arme­ment. 9, 8, 7, 6, 5, stade avor­te­ment, arme­ment moteur, en route. Que c’est beau ! Mon­tons à 8, à 11 mètres secondes. Retour­ne­ment effec­tué. En dou­ceur… Un vol pas bru­tal du tout… ». Sur Terre, les esprits étaient encore tout stu­pé­faits. « J’ai du mal à croire que c’est vrai », dira la femme d’Armstrong alors que les hommes étaient encore autour de la Lune. « Moi-même, je n’y ai vrai­ment cru que vers le milieu de la sor­tie extra­vé­hi­cu­laire », lui répon­dit Tho­mas Paine, l’un des prin­ci­paux admi­nis­tra­teurs de la NASA.

Le panache du président américain

Plus tard, beau­coup plus tard, lors d’un diner orga­ni­sé par la pré­si­dence amé­ri­caine, l’astronaute Franck Bor­man, qui avait été du pre­mier vol cir­cum­lu­naire en 1968, pro­non­ça un dis­cours : « Mon­sieur le Pré­sident, j’aurais vou­lu dire une chose… Savez-vous que nous avons un poète en la per­sonne de Mike Col­lins ? Sou­ve­nez-vous des adjec­tifs qu’il a uti­li­sés dans l’espace… Il a dit quatre fois « beau » et « fan­tas­tique » en l’espace de trois minutes ». L’âme euro­péenne est déci­dé­ment incor­ri­gible.

Au départ de cette aven­ture for­mi­dable, il y a le génie, les efforts et les prises de risque des deux empires reje­tons de l’Europe, l’URSS et les Etats-Unis. Il y a aus­si et sur­tout, côté amé­ri­cain, le petit grain de folie d’un des­cen­dant d’Irlandais marié à une Fran­çaise, le pré­sident John Fitz­ge­rald Ken­ne­dy. Son dis­cours du 25 mai 1961 est res­té célèbre : « Je pense que cette Nation doit mettre toutes ses forces en œuvre pour, avant la fin de la décen­nie, envoyer un homme sur la Lune et l’en rame­ner sain et sauf ».

Au sein du pou­voir, les dis­cus­sions fai­saient rage depuis plu­sieurs mois. Etait-il seule­ment pos­sible d’envoyer un homme sur un autre astre ? Oui, peut-être. Un tel voyage pour­rait-il être entre­pris dans des condi­tions rai­son­nables de sécu­ri­té ? Sans doute non. Enfin et sur­tout, les dépenses astro­no­miques jus­ti­fiaient-elles une telle aven­ture ? Pour mener ce pro­gramme spa­tial, on annon­çait un coût total de 40 mil­liards de dol­lars de l’époque, soit 8% du Pro­duit natio­nal brut annuel. A titre de com­pa­rai­son, à dol­lar constant, c’est comme si l’on pla­çait dans le seul pro­jet lunaire l’équivalent de dix années du bud­get 2018 de la NASA. « Et nous ne savons même pas si la fichue machine fonc­tion­ne­ra ! pen­sa Ken­ne­dy. Le jeu en vaut-il la chan­delle ? Un but quel qu’il soit jus­ti­fie-t-il un tel pari ? » (John F. Ken­ne­dy Pre­sident, Hugh Sidey, 1963). Pour­tant, le pari fut ten­té. C’est le pre­mier acte gran­diose d’Apollo 11.

A bien y pen­ser, les Amé­ri­cains avaient peut-être un petit quelque chose en plus pour mener la course à l’espace. Pas seule­ment l’argent, ni l’avance dans le maté­riel infor­ma­tique grâce aux ordi­na­teurs d’une firme nom­mée IBM, mais un état d’esprit. Un état d’esprit léger, mal­gré le tra­vail achar­né. Un état d’esprit joyeux, mal­gré la lour­deur des entrai­ne­ments. Un état d’esprit por­té par la curio­si­té, par la sen­si­bi­li­té. Oui, il y a cin­quante ans, c’est bien l’âme euro­péenne qui a mar­ché sur la Lune.

Par L. A.
Source : politiquemagazine.fr

*A lire : Pre­miers sur la Lune (éd. Robert Laf­fon, 1970)

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