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Enrico Mattei, artisan d’une politique énergétique moderne

Dans cet entretien accordé au dernier numéro des Écrits de Rome (numéro 27, janvier 2026), Filippo Burla revient sur la trajectoire d’un patriote pragmatique, Enrico Mattei, capable de « forcer la main » aux équilibres internationaux pour ouvrir à son pays de nouveaux espaces d’autonomie.

Enrico Mattei, artisan d’une politique énergétique moderne

Figure clé de la reconstruction italienne, Enrico Mattei transforma une agence publique héritée du fascisme en un instrument stratégique de souveraineté énergétique. Entrepreneur de génie et homme d’État, il incarne une souveraineté active, pensée comme une conquête lucide plutôt qu’un slogan partisan. Dans cet entretien accordé aux Écrits de Rome, Filippo Burla montre comment Mattei, patriote visionnaire mais profondément pragmatique, sut parfois « forcer la main » aux rapports de force internationaux afin d’ouvrir à l’Italie de nouveaux espaces d’indépendance. Ce texte prolonge la réflexion développée dans son ouvrage Enrico Mattei. Architecte d’une souveraineté énergétique moderne (La Nouvelle Librairie, 2025).

Après la Seconde Guerre mondiale, Mattei fut chargé de liquider l’AGIP, une agence publique créée par le régime mussolinien. Au lieu de cela, il décida de la développer et de la réorganiser en une entreprise nationale : l’ENI. Pourquoi ce choix ?

Je pense que la première raison tient à la curiosité qui animait l’homme avant le politicien. Enrico Mattei est né et a grandi dans la pauvreté et s’est frayé un chemin dans le monde grâce à des compétences marquées et innées qui lui ont permis, dès les années 1930, de lancer une activité florissante. Il n’est pas un simple administrateur : « Je ne ferme pas les entreprises », phrase peut-être apocryphe qui lui est attribuée, dénote pleinement son esprit d’entreprise à tous les niveaux. Lorsqu’on lui confie la tâche de s’occuper de l’AGIP, avant de mettre un terme à son destin, il préfère donc s’entretenir avec les dirigeants de l’entreprise afin de comprendre ce qu’ils lui ont confié. Il découvre ainsi que plusieurs gisements de gaz ont été identifiés dans la plaine du Pô, mais qu’ils ont été tenus secrets en raison de la guerre. C’est là qu’intervient la deuxième motivation et qu’apparaît le patriote Mattei, qui comprend que l’Italie aura besoin d’énergie si elle veut reconstruire un tissu industriel dévasté par les bombardements anglo-américains. Pouvoir le faire avec des ressources nationales devenait ainsi la clé de voûte : l’histoire des années qui suivirent, avec le « miracle économique » italien qui est encore étudié aujourd’hui, lui donnera pleinement raison. D’autant plus dans l’intuition géniale d’exploiter un fossile, le gaz naturel, qui était jusqu’alors considéré comme un produit presque résiduel par rapport au pétrole plus connu, mais qui est devenu et reste encore aujourd’hui un pilier incontournable des politiques énergétiques au niveau mondial.

En peu de temps, l’ENI est devenue un véritable « État dans l’État », capable de rivaliser avec les « sept sœurs », c’est-à-dire les sept grands groupes pétroliers anglo-saxons de l’époque. Quelle a donc été sa stratégie pour obtenir de tels résultats ?

L’humilité consistant à se présenter aux nations productrices d’égal à égal. Mattei avait compris et anticipé, avant beaucoup d’autres, l’agitation politique qui a suivi la Seconde Guerre mondiale et qui a ensuite débouché sur le long processus de décolonisation. Fort également de la position de l’Italie, qui avait certes connu une expérience coloniale, mais très particulière et très différente du colonialisme d’exploitation typiquement anglo-saxon, il pouvait jouer la carte d’être le représentant d’une nation sortie vaincue des événements de la guerre et désireuse de s’associer, sans les dominer, aux intérêts légitimes des producteurs de pétrole et de gaz naturel. C’est ainsi qu’est né le système qui prévoyait que l’ENI conserve 25% des revenus, alors que jusqu’alors, la répartition était, dans le meilleur des cas, de 50/50. Un changement de paradigme remarquable, presque une révolution capable de renverser les schémas établis et de reconnaître pleinement la valeur des producteurs.

Mattei affirmait clairement : « Je suis contre l’OTAN. » Son intention était de se libérer du joug américain grâce à des accords bilatéraux avec les pays méditerranéens. Peut-on dire que son projet avait une dimension politique ?

Si l’on y réfléchit bien, le schéma de répartition des revenus que j’ai mentionné précédemment avait déjà une dimension politique, dans la mesure où nous entendons par ce terme la gestion de la Polis, c’est-à-dire, en termes plus généraux, des affaires publiques. Je ne saurais dire dans quelle mesure Mattei avait, à long terme, l’audace d’imaginer l’affranchissement complet de l’Italie d’un destin en partie déjà écrit à la suite de l’issue de la guerre. Patriote et visionnaire, certes, mais c’était aussi un homme extrêmement pragmatique et conscient des limites découlant de l’ordre international d’après-guerre. Cela ne l’empêchait toutefois pas – et ne l’empêcherait toujours pas, je pense – de tenter dans certaines situations de « forcer la main » pour récupérer des espaces de souveraineté. Sa célèbre remarque : « Il m’a fallu sept ans pour amener le gouvernement italien à s’ouvrir à la gauche. Et je peux dire qu’il me faudra moins de sept ans pour faire sortir l’Italie de l’OTAN et la placer à la tête des pays neutres », doit être comprise dans cette optique.

Dans le même ordre d’idées, nous pouvons considérer comme fonctionnelle la position de Mattei vis-à-vis de la politique dite « néo-atlantiste » menée par son parti de référence, la Démocratie chrétienne, pour laquelle il fut également député lors de la première législature de la République italienne, et plus précisément par son brillant représentant Amintore Fanfani, qui entretenait une relation historique avec Mattei. Malgré son nom peut-être trompeur, cette politique postulait la fidélité au pacte atlantique, mais en même temps la possibilité pour l’Italie d’explorer des voies alternatives qui la placeraient comme un pont entre l’Occident et l’Orient sans exclure aucune option, y compris des accords (perfectionnés par l’ENI elle-même) avec l’Union soviétique. Compte tenu du climat de l’époque, il s’agissait d’un projet résolument visionnaire, qui a d’ailleurs été en partie couronné de succès.

La thèse qui vous semble la plus probable concernant son assassinat, qui reste un mystère, est celle d’une intervention de l’État hébreu. Pour quelle raison ?

Les enquêtes, menées à l’époque avec des méthodes approximatives et de nombreuses lacunes – il suffit de penser que ce n’est que des décennies plus tard qu’il a été prouvé que l’avion dans lequel voyageait Enrico Mattei ne s’était pas écrasé mais avait explosé en vol – n’ont permis d’identifier ni les auteurs matériels, ni, a fortiori, les commanditaires de l’assassinat, de sorte qu’il n’est possible que de reconstruire des théories et de les tester à l’aide des (rares) faits dont nous disposons. J’ai tendance à ne pas croire à l’origine anglo-américaine de l’attentat, étant donné que les relations entre l’ENI et les États-Unis et l’Angleterre tendaient à l’époque vers une certaine forme de « normalisation ». Une fois cette piste écartée, on ne peut procéder que par exclusion, même s’il n’est pas facile de s’y retrouver dans la multitude d’acteurs, dont les intérêts divergeaient souvent, qui voyaient en Mattei un danger à éliminer d’une manière ou d’une autre. En ce sens, l’hypothèse d’une intervention israélienne est tout à fait plausible : la contribution, parfois décisive, de Mattei à l’autodétermination de plusieurs populations arabes, ainsi que les relations de collaboration fructueuses qu’il entretenait avec elles pour des raisons liées à l’exploitation des ressources pétrolières, pouvaient sans aucun doute représenter un élément gênant pour les intérêts de l’État hébreu.

Propos recueillis par Louis Furiet

*Écrits de Rome est une revue d’idées mensuelle « civilisationnelle, européenne, chrétienne ». Son numéro 27 (janvier 2026) est disponible au prix de 10 euros. Pour en savoir plus : ecritsderome.fr