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Une révolution culturelle pour renouer avec le fil de l’aventure européenne

Un entretien avec Philippe Conrad, président de l'Institut ILIADE, par la gazette Le Rouge & le Noir.

#ColloqueILIADE : entretien de Philippe Conrad au site Le Rouge et le Noir. « Une révolution culturelle pour renouer avec le fil de l’aventure européenne »

Philippe Conrad est historien et rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d’Histoire. À l’approche du colloque de l’institut Iliade, le 9 avril à Paris (Maison de la Chimie), il a bien voulu répondre aux questions de la gazette Le Rouge & le Noir.

Le Rouge & le Noir : Vous diri­gez l’Institut Iliade, qui œuvre contre le “grand effa­ce­ment de la mémoire euro­péenne”. La mémoire est un enjeu pro­fon­dé­ment poli­tique, à tra­vers les lois mémo­rielles notam­ment. Ne fau­drait-il pas dis­so­cier His­toire et Mémoire ?

Phi­lippe Conrad : Il faut, bien sûr, dis­tin­guer l’Histoire savante, indis­pen­sable à une connais­sance com­plète et cri­tique du pas­sé, et la mémoire qui consti­tue le capi­tal com­mun d’un peuple ou d’une nation pour affir­mer son iden­ti­té par­ti­cu­lière, fon­dée sur les réa­li­tés eth­niques, la langue, l’imaginaire ter­ri­to­rial, un capi­tal com­mun de sou­ve­nirs et d’images, et les repré­sen­ta­tions qui font que l’on se dis­tingue des voi­sins du fait d’une appré­hen­sion du monde qui peut s’avérer dif­fé­rente en cer­tains domaines. Des com­mu­nau­tés par­ti­cu­lières, eth­niques, régio­nales natio­nales qui n’excluent pas un sen­ti­ment d’appartenance à un ensemble civi­li­sa­tion­nel plus vaste.
L’importance de la réa­li­té natio­nale fait que, tout natu­rel­le­ment, c’est ce cadre que pri­vi­lé­gie l’Histoire pour abor­der le pas­sé et le « récit » natio­nal revêt de fait une impor­tance majeure, même si les tenants du Grand Tout Uni­ver­sel veulent le dis­qua­li­fier eu uti­li­sant le terme de « roman » natio­nal.
La mémoire est évi­dem­ment l’enjeu de com­bats de pré­sen­ta­tion et d’interprétation des évé­ne­ments et il y a là un front d’importance majeure dans le com­bat pour le main­tien et la trans­mis­sion de la conscience iden­ti­taire. Les tenants d’une Huma­ni­té rêvée ont mis en œuvre sur ce ter­rain une vaste entre­prise de décons­truc­tion mais la réac­tion s’amplifie et, à l’évidence, Fran­çais et Euro­péens retrouvent les voies de leurs racines et de leurs mémoires res­pec­tives dans un monde où, pour conti­nuer à exis­ter, il fau­dra d’abord savoir qui l’on est et d ’où l’on vient…

Le Rouge & le Noir : ” Mettre l’Histoire à l’endroit ” est la devise de la Nou­velle Revue d’Histoire. Cela signi­fie-t-il que la rai­son d’être de la NRH est de com­battre les idéo­lo­gies empoi­son­nant l’enseignement et la dif­fu­sion de l’Histoire ?

Phi­lippe Conrad : Il s’agit, bien sûr, de lut­ter contre les lec­tures par­tiales, biai­sées et idéo­lo­gi­que­ment orien­tées de l’Histoire qui pré­valent aujourd’hui. Contre les men­songes ou, sur­tout, les oublis qui amputent le savoir his­to­rique tel que nous le conce­vons. Il est bien sûr néces­saire de mener ce com­bat mais il ne s’agit pas seule­ment d’être « contre » les idéo­lo­gies mor­ti­fères qui sont aujourd’hui à l’œuvre mais d’affirmer, à tra­vers la connais­sance de notre pas­sé, en posant les ques­tions occul­tées ou en révé­lant à nos lec­teurs tout ce qui peut contri­buer à la renais­sance d’un ima­gi­naire fran­çais et euro­péen propre à accom­pa­gner le réveil iden­ti­taire qui est en cours et dont la pour­suite consti­tue une condi­tion néces­saire au retour de l’Europe sur la scène du monde.

Le Rouge & le Noir : Le der­nier numé­ro de la NRH est consa­cré à l’Irlande rebelle. L’exemple irlan­dais, celui d’une recon­quête cultu­relle pré­cé­dant la vic­toire poli­tique, doit-elle ins­pi­rer les Euro­péens d’aujourd’hui ?

Phi­lippe Conrad : Votre ques­tion résume par­fai­te­ment l’esprit qui a com­man­dé la réa­li­sa­tion de ce dos­sier. Comme l‘ont très bien mon­tré Pierre Joan­non, Phi­lippe Maxence et Anne Ber­net, il a fal­lu d’abord « rendre les Irlan­dais à l’Irlande », leur faire redé­cou­vrir leur pas­sé et leur langue, leur redon­ner la fier­té de leurs ori­gines et de leur place dans l’Histoire avant de rendre « l’Irlande aux Irlan­dais ». La révo­lu­tion cultu­relle était indis­pen­sable dans un pre­mier temps avant de se conti­nuer en révo­lu­tion poli­tique, quand le contexte de la pre­mière guerre mon­diale et de ses len­de­mains a pu per­mettre l’avènement de l’indépendance.

Le Rouge & le Noir : Quelle place l’effondrement spi­ri­tuel, et notam­ment la perte de la trans­cen­dance chré­tienne, occupe dans le “grand effa­ce­ment” euro­péen et occi­den­tal ? Et quel rôle le renou­veau spi­ri­tuel et chré­tien doit-il occu­per dans la recon­quête cultu­relle et sociale ?

Phi­lippe Conrad : Le chris­tia­nisme a, dans se forme his­to­rique « catho­lique », joué le rôle que l’on sait dans la for­ma­tion de la civi­li­sa­tion euro­péenne pen­dant plus d’un mil­lé­naire. Il a contri­bué, en s’appuyant pour une part sur l’héritage gré­co-latin, au déve­lop­pe­ment d’une cer­taine vision de l’homme – et de la femme – ain­si qu’à l’instauration d’un ordre moral et intel­lec­tuel, à l’organisation de l’espace poli­tique et à l‘évolution sociale de notre conti­nent.
Le « désen­chan­te­ment du monde » inter­ve­nu à par­tir de l’émergence de l’individualisme libé­ral et du maté­ria­lisme hédo­niste a vu le recul du sen­ti­ment reli­gieux et la perte d’influence des Églises. Alors que celles-ci se réduisent le plus sou­vent à la dimen­sion d’organisations cari­ta­tives ou huma­ni­taires, un puis­sant mou­ve­ment de remise en cause du liber­ta­risme post-soixante-hui­tard se déve­loppe dans toute une par­tie de la jeu­nesse, notam­ment celle qui s’est recon­nue en 2013 dans le mou­ve­ment de La Manif Pour Tous.
Il est encore dif­fi­cile d’évaluer ce que seront les retom­bées dans le long terme de cette réac­tion mais il est clair qu’elle témoigne du renou­veau d’aspirations spi­ri­tuelles qui se recon­naissent dans un cer­tain catho­li­cisme tra­di­tion­nel très vigou­reux à la marge de l’Église offi­cielle, lar­ge­ment acquise au sys­tème domi­nant. Dési­gné comme spé­cia­le­ment « dan­ge­reux » par ses adver­saires, c’est ce catho­li­cisme « iden­ti­taire », encou­ra­gé par le défi que repré­sente la mon­tée de l’islamisme, qui semble avoir le vent en poupe et devrait prendre toute sa place dans la lente et patiente recon­quête des esprits et des âmes qui est aujourd’hui en cours.

Le Rouge & le Noir : Pou­vez-vous pré­sen­ter les enjeux du col­loque de l’Institut Iliade, qui se tient à Paris le same­di 9 avril pro­chain à Paris (Mai­son de la Chi­mie) ?

Phi­lippe Conrad : Nous enten­dons d’abord pré­sen­ter le bilan d’une situa­tion qui est en train de deve­nir explo­sive en Europe, du fait des migra­tions mas­sives qui sont en cours, phé­no­mène face auquel les auto­ri­tés consti­tuées se révèlent, soit par­fai­te­ment inca­pables de toute réac­tion, soit clai­re­ment com­plices au nom d’une idéo­lo­gie uni­ver­sa­liste com­plè­te­ment dévoyée.
Connaître et ana­ly­ser la situa­tion – dont la gra­vi­té a été métho­di­que­ment mas­quée depuis des décen­nies — consti­tue un point de départ indis­pen­sable.
Mais ce que nous vou­lons sur­tout mon­trer, c’est la néces­si­té d’une prise de conscience beau­coup plus pro­fonde. L’Europe ne pour­ra sur­mon­ter une crises de cette ampleur qu’en remet­tant tota­le­ment en cause les idées et les prin­cipes aux­quels elle conti­nue à se réfé­rer aveu­glé­ment, qu’il s’agisse de la pos­ture com­pas­sion­nelle que l’on sait ou d’une idéo­lo­gie des « droits de l’homme » uti­li­sée comme un mythe inca­pa­ci­tant pour inter­dire toute réac­tion poli­tique d’envergure. Il est temps aujourd’hui de bous­cu­ler la table, de chan­ger de para­digme et de ren­ver­ser un sys­tème de valeurs fon­dé sur les uto­pies opti­mistes et pro­gres­sistes issues des Lumières. C’est donc une véri­table révo­lu­tion cultu­relle qu’il faut pré­pa­rer car elle appa­raît comme une condi­tion néces­saire pour que se renoue, dans un ave­nir proche, le fil de l’aventure euro­péenne.

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