La morsure des dieux : païen et chrétien

La morsure des dieux : païen et chrétien

La morsure des dieux : païen et chrétien

Un film par an sans subvention d’Etat, sur les sujets les plus difficiles. Une telle fécondité est exceptionnelle. Une telle habileté pour se contenter de budgets microscopiques et faire au mieux avec, cela relève du miracle. Quel miracle ? Celui d’une volonté en acte, qui se sait mystérieusement plus forte que tous les obstacles. Voilà Cheyenne-Marie Carron, une réalisatrice atypique, qui nous offre un monde dans chaque film, avec une générosité sans cesse renouvelée, une sorte de jubilation créatrice, qui dépasse les scénarios attendus et nous propose hardiment une vérité cachée, une vérité à laquelle nous n’avions pas osé penser. C’est l’Apôtre, ce musulman qui se convertit au christianisme parce qu’il a compris la Paternité de Dieu. C’est Patries, avec ce jeune Camerounais qui ayant appris beaucoup de choses en France, ne se satisfait pas de la vie médiocre qu’offre la Banlieue et envisage de revenir au Pays comme entrepreneur. C’est La chute des hommes, dans lequel Cheyenne montre des djihadistes au désert, qui exécutent des otages et se battent entre eux pour la gloire d’Allah ; et puis l’un d’eux qui, devant l’horreur, retrouve sa foi chrétienne, au milieu des cadavres, non pas malgré ce qu’il a fait mais à cause de la brutalité d’un engagement, qu’il finira par renier.

Et voi­ci en 2017 La mor­sure des dieux. Nous ne sommes plus au Désert, mais en plein Pays Basque, cette terre de carac­tère, dans laquelle les dieux des morts conti­nuent leur sara­bande à l’insu de la plu­part des vivants, qui ne veulent rien entendre. Il y a bien – on les aper­çoit dans le film – quelques hommes-bre­bis qui conti­nuent à dan­ser, mais ces démons­tra­tions relè­ve­rait du pur folk­lore si cer­tains êtres ne conti­nuaient pas à vibrer à l’intime d’eux-mêmes pour le vieux Pays, qui per­siste dans sa vie cachée tant que cer­tains de ses reje­tons per­çoivent sa musique, et mettent leur musique inté­rieure au dia­pa­son des Tra­di­tion du monde dont ils sont issus.

En regar­dant ce film, j’ai pen­sé au très beau roman d’Eugène Green, La bataille de Ron­ce­vaux, qui met en scène, lui aus­si, ce pays qui refuse de mou­rir. Pour ten­ter de décou­vrir l’énigme qui consti­tue le Pays basque, Eugène Green a écrit une sorte de roman poli­cier. Ne s’agit-il pas d’un secret à trou­ver ? Le genre « poli­cier » semble émi­nem­ment adap­té pour poser cette énigme. Cheyenne Car­ron a fait l’option inverse. Rien à voir avec un roman poli­cier ! Cette énigme est déjà don­née, comme l’énigme antique pro­po­sée par la Sphinge de Thèbes, la solu­tion est dans la ques­tion qu’il suf­fit de bien lire, de bien voir. Elle est à por­tée de main ? Disons à por­tée d’objectif. Ce que pro­pose la réa­li­sa­trice, à l’inverse d’Eugène Green, ce n’est pas un secret caché. Il suf­fit de per­cer la magie des images : que nous accep­tions de voir ce que l’on ne sait que regar­der… La beau­té des images, dans ce film, invite avant tout à aban­don­ner le Moi, pour une véri­té hors de moi, une véri­té qui n’est pas cachée mais trop appa­rente, trop offerte pour être vue, véri­té dans laquelle Sébas­tien s’est cher­ché et croit s’être trou­vé ; véri­té dans laquelle Juliette est déjà de plain-pied, véri­té cos­mique, essen­tiel­le­ment fémi­nine, véri­té qu’il ne faut pas cher­cher si l’on veut la trou­ver, car elle est tou­jours déjà là.

Sébas­tien, ce jeune agri­cul­teur, qui a repris des terres ances­trales pour y éle­ver des chèvres, a com­pris la beau­té de cette quête païenne de l’Origine du monde. Mais c’est un homme, il lui faut intel­lec­tua­li­ser sa recherche. Il s’est donc consti­tué un petit autel, avec Cer­nu­nos, le dieu Cerf et Mari, la déesse mère véné­rée par les Basques. Il connaît le che­min de la source sacrée, qui gué­rit ceux qui y ont recours. Il prie à l’Eglise aus­si, où il retrouve l’ombre de sa mère. Il lui arrive de lire, Hen­ry Mil­ler : il s’identifie à la quête hel­lé­nique de l’auteur du Colosse de Marous­si. Mais sur­tout il milite et tente de consti­tuer, avec les pay­sans, une Amap, qui soit comme un clan des pay­sans et leur per­mette d’échapper aux tarifs léo­nins pra­ti­qués par le Super­mar­ché voi­sin. Si la terre se meurt, il est en quelque sorte payé pour le savoir, c’est avant tout parce qu’elle ne per­met plus aux hommes qui la cultivent d’en vivre, ou plu­tôt parce que le Sys­tème finan­cier, qui broie les hommes faibles, quelque bien­veillants qu’ils soient, ne per­met plus une com­mer­cia­li­sa­tion nor­male de ses produits.

Quant à Juliette, elle a com­pris qu’elle était sa parèdre, que telle était sa place ou son des­tin, que l’Ordre cos­mique ou le Fatum en avait déci­dé ain­si. Sans doute émue par la pure­té de Sébas­tien, de son enthou­siasme et de son enga­ge­ment, elle choi­sit d’être à ses côtés, avec une tran­quille assu­rance, sans se lais­ser impres­sion­ner plus que cela par les rebuf­fades qu’elle subit d’abord, avec, je dirais cette infailli­bi­li­té qui carac­té­rise la femme amou­reuse. La croix qu’elle arbore tran­quille­ment sur sa poi­trine ne laisse aucun doute : elle est chré­tienne. Appa­rem­ment donc, elle vit à des années lumières de Sébas­tien, qui se met en tête de l’initier aux Puis­sances de la nature qu’il révère. Drôle d’entrée en matière ! Elle se laisse faire, sou­riante, mais au fond n’est-ce pas elle, n’est-ce pas son amour si supé­rieur à toutes les amou­rettes de ren­contre, pro­gram­mées sur Inter­net, n’est-ce pas sa séré­ni­té tran­quille qui leur per­met­tra, à tous deux, de com­mu­nier avec le cosmos ?

Sébas­tien est inquiet, men­tal et mili­tant. Au fond il n’a pas trou­vé, parce qu’il n’a pas vu, pas encore, que Juliette est tout ce qu’il cherche, et que son chris­tia­nisme semble la ren­for­cer encore dans son élo­quence muette, en l’ancrant incon­di­tion­nel­le­ment dans l’Amour, comme elle le lui expliquera.

Cette his­toire d’amour entre Juliette et Sébas­tien aurait pu être une pochade. En réa­li­té, c’est une sorte de para­bole, qui per­met de com­prendre les rap­ports entre le paga­nisme et le chris­tia­nisme, rap­ports que d’aucuns dans les années 70 avaient vou­lu rendre conflic­tuels, en les badi­geon­nant d’un nietz­schéisme de bazar, rap­ports que Cheyenne Car­ron pressent comme abso­lu­ment com­plé­men­taires, et je dois dire que sur ce point je ne sau­rais lui don­ner tort. Il y a une étroite sym­biose, mais elle est à redé­cou­vrir aujourd’hui, entre l’arbre de la nature et l’arbre de la grâce, comme parle Péguy. Quand l’arbre de la grâce est raci­né pro­fond » il est plein d’une sève natu­relle, qui le fait vivre. A ce moment, on peut dire avec saint Tho­mas d’Aquin que « la grâce agit selon le mode de la nature ».

Je ne veux pas trans­for­mer cette cri­tique agréable en un article de théo­lo­gie, mais il fau­dra le faire, cet article, et y venir : l’actuelle fai­blesse du chris­tia­nisme en Europe n’a-t-elle pas son ori­gine dans le divorce entre la nature et la grâce, opé­ré fort légè­re­ment par de soi-disant spé­cia­listes de la Pas­to­rale, sou­cieux de faire des petits chré­tiens propres sur eux, comme on fait les cor­ni­chons : en bocaux ? Mar­cel De Corte, Gus­tave Thi­bon, Charles Péguy, Gil­bert Keith Ches­ter­ton l’ont pen­sé très fort… Cheyenne-Marie Car­ron nous le montre en images. Son héros, Sébas­tien, part en moto à tra­vers l’Europe pour digé­rer son échec. Mais il sait bien que son équi­libre, il le retrou­ve­ra, pour l’épouser lui-même, dans ce que j’aimerais appe­ler le catho­li­cisme médié­val de Juliette.

Abbé Guillaume de Tanouärn. Source : ab2t.blogspot.fr