Avec Armel Guerne

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Avec Armel Guerne

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« Depuis mon enfance – depuis que je savais vouloir écrire – je demande dans mes prières d’être le dernier d’une lignée de supérieurs, et j’ai toujours tout fait pour ne jamais être le premier d’un bataillon d’inférieurs. » Cette hautaine prière décrit à la perfection son auteur, le poète Armel Guerne (1911–1980), davantage connu pour ses étincelantes traductions de Hölderlin et de Rilke, de Melville et de Kawabata. Un prodige, en effet, qui traduisit sa vie durant les textes les plus difficiles, de l’allemand comme du chinois ou du japonais, et même du tchèque.

Armel Guerne. L’Annonciateur

Armel Guerne. L’Annonciateur

Deux ger­ma­nistes, ses amis, lui rendent un hom­mage appuyé par le tru­che­ment d’un recueil d’études fer­ventes qui font mieux connaître ce contem­po­rain quelque peu occul­té. Né en Suisse, mais édu­qué à Paris, Guerne eut une sco­la­ri­té bous­cu­lée, puisque, mis à la porte par son père qui exi­geait qu’il entre­prît des études com­mer­ciales, il se retrou­va à dix-huit ans, au col­lège de Tar­tous, en Syrie, lec­teur de fran­çais… et pro­fes­seur de gym­nas­tique. Cet immense éru­dit, ce tra­duc­teur génial échoua à son bac et se lan­ça, tout jeune, dans l’édition, la poé­sie et la tra­duc­tion : toute œuvre exal­tant la vie de l’esprit le pas­sion­nait. Sous l’Occupation, il cas­sa sa plume et rejoi­gnit les réseaux du S.O.E. bri­tan­nique, acti­vi­té qui lui valut d’être arrê­té par le SD. Il par­vint à s’évader du train pour Buchen­wald et, via l’Espagne, à rejoindre Londres, où il fit la dou­lou­reuse expé­rience du ter­rible jeu des ser­vices spé­ciaux. Le réseau Pros­per avait-il été livré aux Alle­mands par ses com­man­di­taires dans le cadre d’une opé­ra­tion de dés­in­for­ma­tion ? Quel fut le rôle des ser­vices sovié­tiques et de Phil­by ? Guerne sor­tit bri­sé de la guerre, accu­sé même d’avoir tra­hi – méchant pro­cès dont il sor­tit blan­chi. Le poète fit donc l’expérience totale : la peur, le doute, le men­songe, la tra­hi­son …

Riva­li­sant de fidé­li­té, Charles Le Brun et Jean Mon­ce­lon, les auteurs du recueil, évoquent les mul­tiples pas­sions de leur ami, qu’ils défi­nissent comme un pré­des­ti­né, une sorte de che­va­lier avide de lumière et per­du dans le monde moderne. Par­mi ces pas­sions, Nova­lis et la quête de l’unité per­due, Ner­val et ses fas­ci­nantes visions, l’immense Mel­ville, Para­celse et l’alchimie…

Armel Guerne ? Un Roman­tique au sens le plus noble. Ne com­po­sa-t-il pas ce magni­fique volume, désor­mais clas­sique, Les Roman­tiques alle­mands (1956) ? N’édita-t-il pas un choix d’œuvres de Ner­val ? Ne lui doit-on pas L’Ame insur­gée, essai majeur sur le Roman­tisme ?

Un poète enfin, et non des moindres en ce siècle de bavards et de fai­seurs, pour qui l’écriture était d’essence mys­tique, aux anti­podes de toute futi­li­té comme de tout délire céré­bral – celui-là même que, avec luci­di­té, il repro­chait aux sur­réa­listes. Ami du peintre Mas­son, de Cio­ran et de Ber­na­nos, Armel Guerne consi­dé­rait que l’Apocalypse, loin d’être à nos portes, était « entrée dans nos vies ». Plus anti­mo­derne que cet ermite magni­fique, vous tré­pas­sez, ami lec­teur !

Poète au milieu des ruines, réfrac­taire abso­lu, Armel Guerne compte bien par­mi les éveilleurs de l’Europe secrète. Ecou­tons-le : « Une œuvre (…) on doit se deman­der quel est son acte sur la terre ; et non seule­ment de quel esprit elle pro­cède, mais aus­si et peut-être sur­tout, dans l’angoissante tra­gé­die de nos jours, quels esprits et quels cœurs elle encou­rage ou décou­rage. »

Chris­to­pher Gérard. Source : archaion.hautetfort.com

Charles Le Brun & Jean Mon­ce­lon, Armel Guerne. L’Annonciateur, Edi­tions Pierre-Guillaume de Roux, 194 pages, 20,90 €