Présentation de la Promotion Ulysse
« Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu’il eut renversé la citadelle sacrée de Troiè. Et il vit les cités de peuples nombreux, et il connut leur esprit ; et, dans son cœur, il endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le retour de ses compagnons. »[1]
De toutes les qualités qu’il possède, c’est bien par celle qui est la plus proprement humaine qu’Ulysse se distingue, car s’il ne manque ni de force ni de courage, c’est bien par son intelligence qu’il est « semblable à Zeus ». C’est cette mètis qui lui permet de triompher des puissances hostiles qui se dressent sur sa route. Face au cyclope qui dévore deux de ses compagnons à chaque repas, Ulysse n’emploie aucun moyen extraordinaire. Par la parole, il dupe le monstre, et avec l’aide de ses compagnons, il l’aveugle pour échapper à une mort certaine. Le contraste est net entre le cyclope qui vit seul et se laisse tromper par un jeu de mots trivial, et les hommes qui ne peuvent le vaincre qu’en unissant leurs forces et en déployant des ruses subtiles.
Ulysse sait tirer profit de la raison instrumentale, mais il sait aussi prêter attention aux charmes de la nature. Comment expliquer autrement l’épisode des sirènes ? Ulysse pourrait se boucher les oreilles avec de la cire comme il a ordonné à ses compagnons de le faire, mais, suivant le conseil de Circé, il préfère se laisser attacher au mât du navire pour pouvoir profiter de l’envoûtante mélodie. Ulysse se rend maître de la nature par l’usage de la pensée, mais il ne la désacralise pas. Il est même le héros à travers lequel se manifeste une sensibilité nouvelle pour la splendeur du monde et des êtres.
« C’est la première fois, me semble-t-il, qu’un esprit, un Grec, s’avise de confier au papier ses observations sur la chair même du monde, son éclat, sa fraîcheur, sa saveur. Je ne pense pas que jamais personne n’avait parlé des dames en termes comparables à ceux qui viennent spontanément aux lèvres d’Ulysse lorsqu’il rencontre Nausicaa sur le rivage des Phéaciens. » [3]
Le roi d’Ithaque porte en lui ces deux dimensions essentielles de la culture européenne, il est à la fois l’esprit qui sait calculer pour parvenir à ses fins, et le cœur qui sait s’émouvoir de la beauté du monde. Il n’en est pas pour autant un être parfait et ses aventures sont loin d’être des leçons de morale. Cela tombe bien, nous ne sommes pas parfaits non plus et nous ne recevons que trop de leçons de morale.
« En proie aux passions, enclin aux mensonges, cédant à la colère, vulnérable aux jolies filles, masquant ses erreurs sous le nom d’errances, Ulysse est un Européen de tous les temps. » [4]
S’il peut et doit nous inspirer, c’est dans la mesure où il sait nous dire et surtout nous montrer ce qui compte. L’Odyssée est en effet le récit des terribles malheurs qu’Ulysse endure patiemment parce qu’il désire rentrer chez lui. La nymphe Calypso lui promet l’immortalité, mais il pleure sa femme et sa patrie. Ulysse choisit la vie, c’est-à-dire la finitude, la souffrance et les épreuves, la réalité à laquelle on se cogne et au sein de laquelle des puissances ennemies fomentent notre destruction.
« Vénérable Déesse, ne t’irrite point pour cela contre moi. Je sais en effet que la sage Pènélopéia t’est bien inférieure en beauté et majesté. Elle est mortelle et tu ne connaîtras point la vieillesse ; et, cependant, je veux et je désire tous les jours revoir le moment du retour et regagner ma demeure. Si quelque Dieu m’accable encore de maux sur la sombre mer, je les subirai avec un cœur patient. J’ai déjà beaucoup souffert sur les flots et dans la guerre ; que de nouvelles misères m’arrivent, s’il le faut. » [5]
L’homme d’Homère connaît sa place dans le cosmos, il ne regrette pas d’être un homme et ne recherche pas dans des arrière-mondes un bonheur dont sa condition le prive. Il sait aimer parce qu’il accepte de souffrir. Il ne se réfugie pas dans le divertissement pour éviter l’ennui, mais se décide librement en faveur de l’existence qu’il juge la plus admirable et la plus noble. Loin de s’accrocher à la vie coûte que coûte en fuyant les dangers, il s’efforce d’incarner un idéal éthique et esthétique.
« Chez Homère, la vie, cette petite chose éphémère et si commune, n’a pas de valeur en soi. Elle ne vaut que par son intensité, sa beauté, le souffle de grandeur que chacun — et d’abord à ses propres yeux — peut lui donner. Une conception bien différente de celle véhiculée par tant de ces sagesses de bazar, de ces platitudes qui ont envahi l’esprit des masses occidentales et incitent à désirer une vie la plus longue possible, fût-elle médiocre et larvaire. » [6]
Au même titre que les idéaux qu’il incarne, Ulysse est archaïque dans le double sens du mot grec arkhè, qu’on retrouve dans le latin princeps. Il est à la fois ce qui commande (le prince) et ce qui commence (le principe) de notre civilisation. Il est donc tout à la fois le plus lointain et le plus proche. Entre le geste poétique fondateur et nous, les siècles ne sont pas des obstacles, mais des ponts qui nous transmettent un héritage sans cesse enrichi. Le monde d’Ulysse ressemble au nôtre, non dans la forme éphémère que prennent les choses, mais dans la structure permanente qui caractérise leur essence. Nous y retrouvons les tentations qui hantent notre quotidien et les épreuves qui jalonnent notre route.
Après vingt ans d’exil, de combats et d’errances, le fils de Laërte revient sur une terre qu’il ne reconnaît pas et qui ne le reconnaît pas. Pour y restaurer l’ordre, il doit affronter ceux qui engloutissent ses richesses et préparent le meurtre de son fils. À notre tour, nous devons affronter les Prétendants et résister aux charmes de Calypso. Pour triompher, il nous faudra nous montrer dignes de notre figure tutélaire dans le combat comme dans la ruse, dans la fidélité à la patrie comme dans l’attention à la beauté du monde.
Promotion Ulysse
Notes
- Homère, Odyssée, Pocket, 2018, p. 9 ↑
- « Homère, dieu pluriel, avait œuvré sans ratures, en amont et en aval à la fois, nous donnant à voir l’entier Pays de l’homme et des dieux. » René Char, lettre adressée à Pierre Vidal-Naquet. ↑
- Pierre Bergounioux, Ulysse le raisonnable, France Culture, 27 août 2019. ↑
- Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens, Éditions du Rocher, 2011, p. 86. ↑
- Homère, op. cit., p. 90. ↑
- Dominique Venner, Un samouraï d’Occident, La Nouvelle Librairie, 2022, p. 216. ↑
Photo : copie romaine impériale d’un original de l’école de Pergame daté entre la fin du IIIe et le milieu du IIe siècle av. J.-C. – Musée archéologique national de Venise. Domaine public.
