Néoréaction et Lumières sombres : les réponses de l’Institut Iliade au Figaro
Les idées néoréactionnaires suscitent aujourd'hui de nombreux débats. Interrogé par Le Figaro sur ce phénomène intellectuel, l'Institut Iliade publie ici l'intégralité de ses réponses.
Le Figaro a récemment consacré une enquête à la diffusion en France des idées dites « néo-réactionnaires » ou « Lumières sombres » sous la plume de Martin Bernier. L’Institut Iliade a été interrogé sur sa connaissance des auteurs cités et de leurs idées, sur les éventuels points de convergence ou de divergence d’avec leur pensée, ainsi que sur la place qu’ils occupent dans nos travaux. Comme il est d’usage dans un article de presse, seules quelques citations issues de nos réponses ont été retenues afin de nourrir l’analyse du journaliste. C’est pourquoi nous les publions ci-dessous dans leur intégralité, afin que chacun puisse prendre connaissance de notre position dans toute sa précision.
À l’Institut Iliade, êtes-vous familier des idées des penseurs néoréactionnaires américains (Curtis Yarvin, Nick Land, Peter Thiel, BAP entre autres) ?
Oui, en particulier des idées de Curtis Yarvin, de Nick Land et de Spandrell. Peter Thiel est plutôt une figure d’influence du monde post-libertarien américain, qui gravite dans la nébuleuse NRx sans en faire résolument partie. Quant à Bronze Age Pervert, il relève à notre sens davantage d’une droite vitaliste que de la néoréaction au sens strict.
Appréciez-vous en particulier certains de ces penseurs ? Pensez-vous que la droite française devrait s’en inspirer ? (Si non, pourquoi ?)
Sur le plan critique, certains de ces penseurs sont très stimulants. On peut penser à la critique du gauchisme et du « bioléninisme » chez Spandrell, ou à la critique de la cléricature journalistique et universitaire chez Yarvin, à travers le concept de « Cathédrale ». Sans être fondamentalement neuves pour nous, ces critiques ont le mérite de renouveler, dans un langage propre au XXIᵉ siècle, des thèmes déjà traités depuis longtemps dans la tradition intellectuelle de droite, ce qui permet de toucher un autre public.
De façon plus neutre, le phénomène a un réel intérêt en ceci qu’il témoigne d’une importante crise de confiance d’une partie des élites technologiques américaines envers le progressisme, la démocratie libérale et les formes classiques du conservatisme anglo-saxon. On peut ainsi saluer la volonté d’en finir avec le politiquement correct et le consensus mou pour proposer une réflexion radicale et innovante qui permette de rouvrir certaines questions que le débat public libéral-progressiste tendait à disqualifier d’emblée.
Néanmoins, de sérieuses limites empêchent que l’on puisse présenter ces auteurs comme une inspiration au sens fort. Leur vision repose en effet, pour la plupart, sur une anthropologie résolument individualiste, voire libertarienne, en contradiction avec les positions fondamentales de notre institut que vous pouvez retrouver dans notre Manifeste.
Voyez-vous des ponts entre les idées de certains auteurs de la nouvelle droite française et les néoréactionnaires américains ? Ou considérez-vous qu’ils appartiennent à deux courants de pensée imperméables ?
Les ponts les plus évidents existent plutôt entre la néoréaction américaine et la tradition proprement « réactionnaire » européenne sur la nature du pouvoir. Curtis Yarvin a proposé une relecture moderne d’auteurs comme Robert Filmer, Edmund Burke, Carlyle ou Joseph de Maistre ; exercice que nous pratiquons également, par exemple avec notre livre sur Maistre qui vise à faire ressortir toute la pérennité de sa critique des droits de l’homme abstrait.
En revanche, les liens qui peuvent être établis avec la Nouvelle Droite sont beaucoup plus ténus, en particulier à cause du caractère individualiste de nombre de néoréactionnaires américains. Ceux-ci sont, pour la plupart, des post-libertariens, c’est-à-dire des auteurs qui conservent l’idéal d’une société libertarienne, mais en le corrigeant par une approche plus réaliste du politique (Machiavel, Jouvenel, etc.).
Or, là où la NRx raisonne souvent en termes de cités concurrentielles (le « Patchwork ») et de logique d’entreprise transposée au domaine politique (le « Roi CEO »), notre approche demeure civilisationnelle, européenne, enracinée et institutionnelle. Nous ne pensons pas que la politique puisse être réduite à une ingénierie de la gouvernance.
À la rigueur, on pourrait établir quelques similitudes entre la généalogie de la démocratie et de l’idéologie égalitaire que propose Yarvin et celle qu’a développée la Nouvelle Droite. Là où la Nouvelle Droite, à la suite de Nietzsche, a désigné le christianisme comme la matrice de l’idéologie égalitaire et universaliste, Yarvin impute principalement au calvinisme les erreurs démocratiques modernes qu’il souhaite corriger.
Quelle place accordez-vous à la pensée néoréactionnaire américaine dans vos formations et vos publications ?
Aucune place dans nos formations jusqu’à présent. En ce qui concerne nos publications, en revanche, le troisième cahier du Pôle études consacré à Liberté contient un article d’Antoine Dresse, auditeur de la promotion Tolkien et désormais responsable éditorial de l’Institut Iliade, sur le sujet, intitulé « La néoréaction, ou le royalisme à l’âge de la tech ». À noter que le même Antoine Dresse a réalisé une des meilleures vidéos de science-politique sur le phénomène NRx sur sa chaîne EgoNon.
On peut ajouter que notre revue partenaire Éléments a interrogé RAGE il y a longtemps sur son site, et que par l’intermédiaire de Gabriel Piniés, auditeur de notre promotion Homère et membre de notre Pôle études, a fait la première interview de Yarvin en France en janvier 2025 dans le numéro 212 (« Curtis Yarvin, rencontre avec le père de la néoréaction »), et a recensé « Les Lumières sombres », le dernier livre d’Arnaud Miranda.
Suivez-vous certaines publications (en français, en anglais, ou autres) qui diffusent ces idées ? Êtes-vous familier du magazine RAGE par exemple ?
Plusieurs des contributeurs de notre Pôle études suivent les actualités de ces différents auteurs, même si, paradoxalement, la grande époque de leurs blogs est révolue (Unqualified Reservations de Yarvin, Xenosystems de Nick Land, Bloody Shovel de Spandrell, etc.). Yarvin et BAP sont désormais davantage suivis sur X/Twitter ou sur leurs pages Substack.
Quant au magazine RAGE, nous sommes évidemment familiers de leur travail et Antoine Dresse entretient plutôt de bons rapports avec NIHM, le responsable du site, qui est quelqu’un de très curieux, ce qui facilite le dialogue malgré des positions divergentes sur certains sujets importants.
Précisons néanmoins que si RAGE est effectivement la porte d’entrée française vers la NRx, le webzine n’est pas un pur décalque de la néoréaction américaine, notamment sur les questions géopolitiques. Nick Land, par exemple, est résolument favorable à « l’anglosphère », c’est-à-dire à un détachement complet du monde anglo-saxon (Australie comprise) à l’égard de l’Europe. D’où son soutien au Brexit à l’époque, ainsi que sa volonté d’en finir avec l’OTAN. Je ne pense pas que RAGE partage cette position, défendant plutôt une approche occidentaliste, là encore différente de celle de l’Institut Iliade qui plaide pour une Europe puissance.
Note
- L’article du Figaro est accessible en ligne ici : « Par les temps qui courent, il est difficile de ne pas être néoréactionnaire » : les Lumières sombres trouvent leurs premiers adeptes en France, Martin Bernier, lefigaro.fr, 21/05/2026 (réservé aux abonnés)
