Institut Iliade

Le prix des libertés politiques

Intervention de Jean-Eudes Gannat, le samedi 11 avril 2026 à La Maison de la Chimie. Jean-Eudes Gannat est entrepreneur, marié et père de 3 enfants. Militant identitaire, fondateur de l’Alvarium et du Mouvement Chouan, élu municipal en Anjou, il est également chroniqueur sur Ligne Droite.

Le prix des libertés politiques

Tout d’abord, j’imagine que ça a déjà été dit et que ça le sera encore durant ce colloque, mais on ne le répétera jamais assez : en politique, la Liberté avec un grand L n’existe pas. La liberté est une valeur individuelle qui se décline à différents niveaux, et l’unique liberté à laquelle, je crois, tout homme peut accéder, quelle que soit sa condition, sa race, sa culture, et le régime sous lequel il vit, est la liberté intérieure. Encore faut-il pour cela, comme s’en inquiétait Bernanos, que soit conservée la possibilité de vie intérieure, mais c’est une autre histoire.

Je me suis mis à la place d’un macroniste lambda pour imaginer ce qu’il penserait du thème de cet exposé : n’est-il pas étonnant, au XXIᵉ siècle, de s’interroger sur les libertés politiques des Européens ? Insérés – pour le meilleur et surtout pour le pire – à la fois politiquement et de plus en plus culturellement dans un monde occidental qui va de l’Europe aux États-Unis en passant par l’Australie, les Européens du XXIᵉ siècle ne sont-ils pas les hommes et les femmes les plus libres que l’Humanité ait connus ?

Lily Philipps, influenceuse britannique, ne peut-elle pas gagner des milliers d’euros sur OnlyFans, affirmer son pouvoir sur les hommes par le biais de la pornographie, ou se filmer à coucher avec 100 d’entre eux en une seule journée ? N’a-t-on pas le droit de se marier avec qui l’on veut ? De divorcer si on le souhaite ? Ne sommes-nous pas devenus libres de tous les choix avec nos corps, de l’habillement au changement de sexe ?

Dégagés de toute emprise religieuse, bientôt totalement libérés, nous dit-on, de la servitude des métiers pénibles par les travailleurs immigrés et la technologie, jouissant de passeports leur permettant de voyager dans 80 à 90% des pays du monde sans visa, disposant à profusion de biens matériels (nourriture, technologie, vêtements) venus du monde entier, les Européens n’ont en apparence jamais été aussi libres, au sens où jamais en tant qu’individus ils n’ont pu poser autant de choix personnels, faire autant de choses, disposer d’autant de biens.

Mais qu’en est-il de nos libertés politiques ? De nos droits et capacités d’organisation en tant que communautés villageoises, régionales, familiales, nationales, professionnelles ?

Bref historique des libertés politiques des Européens et de leur prix

Le droit conditionnant le fonctionnement des sociétés, c’est lui qui fixe, limite ou protège les libertés politiques.

De tout temps ce droit a connu chez nous une forme de séparation entre le temporel et le domaine spirituel, même quand il était influencé ou respectueux de ce dernier. Les Européens ont une tradition d’attachement à leurs libertés. Il n’y a jamais eu chez nous de réelle théocratie : certes, Grecs et Romains rendaient hommage aux dieux mais ils avaient à leur égard une forme de liberté renforcée par l’exemple des dieux eux-mêmes, en proie à des passions, capables de vengeances, de trahisons et de mensonges.

Le culte impérial romain lui-même, fortement influencé par l’Orient, n’a pas de commune mesure avec les pouvoirs des pharaons, et les lois grecques et romaines, même respectueuses du cadre religieux, ne sont pas d’essence divine.

Ce sont les hommes qui créent les lois et y réfléchissent, dans le cadre d’institutions dont se sont dotés les citoyens et auxquelles les citoyens sont admis et même appelés à participer. La boulè athénienne, par le tirage au sort, va jusqu’à corriger les inégalités sociales en appelant au hasard les citoyens quels que soient leur milieu d’origine. Le droit romain est voté et débattu par des hommes libres : gravé dans le marbre, il donne à tous les citoyens du monde romain les mêmes droits et devoirs.

Les libertés germaniques qui ont tant influencé l’Europe médiévale sont encore plus proches, en un sens, de l’idéal démocratique : orales et décentralisées, elles sont décidées et débattues localement et à petite échelle, conférant à tous les hommes libres une forte influence dans le choix politique.À cette rencontre entre le droit romain et la conception germanique des libertés, tous deux réservés aux hommes libres, il faut ajouter dans l’Europe médiévale l’influence du christianisme qui accroît, sinon les libertés politiques dans un premier temps, au moins la conscience de la liberté et de la dignité humaine qui en sont de bonnes prémices à condition qu’on ne les dévoie pas.

Vous le savez, le mot liberté nous vient du mot libertas, qui lui-même dérive de liber, « l’homme libre ». Dans le monde romain, l’homme libre, même s’il n’est pas citoyen, est protégé par les lois : il a des droits contrairement aux esclaves. Et dans le monde germanique, l’homme participe à faire la loi, en opposition aux esclaves également. Abolissant progressivement l’esclavage, le christianisme étend les libertés à tous les Européens.

Et l’Europe médiévale permet l’émergence d’une multitude de libertés politiques.

Libertés politiques qu’il ne faut pas comprendre au sens moderne du droit de vote, mais au sens étymologique « politikos » : qui est relatif à la cité.

Durant des siècles, les Européens de l’Occident chrétien ont dans leur vie quotidienne des pouvoirs qui feraient pâlir de jalousie nos anarchistes contemporains. Pourtant sujets de rois ou de seigneurs et ne disposant d’aucune des libertés individuelles progressistes évoquées au début de mon exposé, les gens habitant les cités européennes décident eux-mêmes, au sein des guildes et corporations, à la fois des prix, des méthodes de production, des règles qui fixent la concurrence.

Parallèlement, les seigneurs et leurs clientèles ont un pouvoir important et seront avec les parlements autant de contre-pouvoirs à la centralisation progressive.

Toute l’histoire médiévale de l’Europe de l’Ouest est une lutte entre l’Église, le Saint-Empire romain germanique et les rois de France pour se poser successeurs de l’Empire et – entre autres – de son pouvoir législatif.Et en forçant le trait, toute l’histoire de France et du droit français est une perte progressive des libertés au bénéfice de l’État. D’abord sous la monarchie où les rois s’appuient sur le peuple pour casser les féodalités et leurs abus, pour mieux s’appuyer sur un droit de plus en plus centralisé qui réduisit le pouvoir des coutumes héritées de la conception germanique des libertés.

Il est amusant à cet égard de noter que le mot « féodalité » dérive du mot foedus, du nom de l’accord que Rome pouvait signer avec certains barbares ou cités étrangères, lesquelles acquéraient alors le statut de « fédérés », qui conservent leurs propres lois et coutumes mais payaient leurs impôts à Rome et lui devaient la fidélité militaire.

Symboliquement, la centralisation française et son corpus juridique croissant représentent, à plusieurs siècles d’écart, une forme de reprise en main de Rome – personnifiée par l’État français – sur les foedus que furent les provinces ralliées au domaine capétien au long des siècles.

Le prix des libertés politiques de l’Europe médiévale puis de l’Ancien Régime était celui de l’absence de pouvoir civique : la grande majorité de la population organisait sa vie de manière relativement libre à condition qu’elle ne s’aventurât ni à contester les dogmes, ni à vouloir choisir ses dirigeants. En ce temps, le prix des libertés politiques était celui de l’obéissance à la tradition : quiconque respectait l’Église et le Roi jouissait, au sein de corps constitués (paroisses, corporations, etc.), de nombreuses libertés politiques jalousement protégées par la coutume.

Le changement de paradigme de la nuit du 4 août 1789

Avec la Révolution française et l’abolition des privilèges et des coutumes de la nuit du 4 août 1789, nous assistons à un renversement de perspectives.Officiellement, les sujets devenus citoyens vont pouvoir décider de leurs représentants, et ainsi voter indirectement les lois par le biais de la démocratie représentative. Mais c’est l’État qui désormais va organiser de plus en plus d’aspects de leur existence.

J’ai dit « officiellement » car jusqu’en 1848 et en dépit des grands mots qu’on gravait sur le fronton des bâtiments officiels, le prix des libertés politiques était le suffrage censitaire : 42 francs, soit environ 15 journées de travail pour un ouvrier.

Si le suffrage censitaire est aboli en 1848 et que le Second Empire puis la IIIᵉ République consacrent une libéralisation politique, les libertés politiques que sont la liberté d’association et la liberté syndicale ne sont retrouvées pleinement qu’en 1884 par la loi Waldeck-Rousseau. Et le prix à payer à cette époque est celui du sang : ne peuvent voter que les hommes, et ceux-ci sont tous appelés au service militaire et à la guerre. La bouillonnante vie politique de la IIIᵉ République fut aussi la période où l’on envoya le plus d’hommes se faire tuer pour la Patrie…

Remontons rapidement le XXᵉ siècle pour analyser l’évolution de nos droits politiques et de leur prix.

On l’a vu, pour protéger et encadrer les libertés, les sociétés modernes se dotent d’un corpus juridique. Après la restauration de la liberté d’association et syndicale, la tradition française fut de limiter les libertés politiques au respect de l’ordre public.
Tant que l’on respectait la sécurité, la salubrité et la tranquillité de l’ordre public, on avait une totale liberté politique.

Avant la Seconde Guerre mondiale, les mouvements politiques ouvertement antirégimes sont permis et représentés politiquement, la vie syndicale est bouillonnante, et si l’on excepte les dissolutions post-6 février 34 (immédiatement et ouvertement contournées), le régime est absolument libre politiquement.

Les libertés politiques depuis 1945

Il en est différemment après la Seconde Guerre mondiale, où, comme le démontre brillamment Bertrand Pauvert dans le cahier numéro 3 du Pôle études de l’Institut Iliade, va apparaître l’idée d’un ordre public immatériel (dignité humaine, moralité publique, exigences de la vie en société) et où dans le même temps s’opère une inflation législative.

Progressivement, l’État-providence va protéger de plus en plus les citoyens : allocations, retraites, chômage, pensions, etc. Dans le même temps, il va accroître, du fait de l’évolution des moyens techniques et technologiques, ses capacités répressives. Dans le même temps également, du grand remembrement aux couches administratives et technocratiques, il va déposséder les citoyens de leur pouvoir politique effectif. Dépossession accentuée par la centralisation jacobine et européenne, où les nations elles-mêmes – censées être l’expression politique des citoyens – vont déléguer leurs pouvoirs à des technostructures difficilement contrôlables.

À cela s’est ajouté un bond historique de notre confort matériel : eau courante, eau chaude, téléphone, chauffage, médecine, dispense du service militaire, absence de guerre sur notre sol, etc. Sur ces aspects comme sur d’autres, nous sommes moins proches de nos aïeux Poilus qu’eux-mêmes ne l’étaient du légionnaire romain.Et ce bond de notre confort matériel, cumulé au reste évoqué plus haut, a très naturellement poussé la génération de nos parents et la nôtre à se préoccuper de libertés individuelles plus que de libertés politiques. L’acmé de ce basculement étant bien évidemment Mai-68.

Pour résumer une évidence, il faut faire une distinction entre la Liberté avec un grand L qui n’existe pas en politique, les libertés politiques (capacité à s’organiser et à décider de l’organisation de la société) et les libertés individuelles qui n’ont rien de mauvais en soi mais sont devenues pour nos contemporains l’obsession du libre choix individuel, orienté vers le confort et le plaisir, fût-ce au détriment du bien commun.

Qu’on me permette de citer Isaiah Berlin qui a posé les bases avec sa distinction classique entre liberté négative (ne pas être contraint – liberté individuelle) et liberté positive (pouvoir réellement agir collectivement – liberté politique). Ces deux logiques entrent souvent en collision.

Les libertés individuelles contre les libertés politiques ?

Un an après mai 68, Bardèche écrivit :

« Nos libertés ne sont que des chaînes plus ou moins longues qui nous attachent à la niche. »

Par là, il pressentait que cette conversion sociétale aux passions des libertés individuelles était le symbole de l’abandon progressif de nos libertés politiques. À la suite des auteurs contre-révolutionnaires, il montre que LA Liberté est l’ennemie DES libertés.

Abandon de nos libertés politiques dont on peut résumer l’accélération en quelques moments clefs de l’époque récente : lois Pleven et Gayssot (et celles qui en découlent) muselant la liberté d’expression, contournement du référendum de 2005, dissolutions abusives de mouvements politiques sur la base de « l’incitation à la haine » (notion d’ordre public immatériel), interdiction de colloques, et confinement pour cause d’épidémie de grippe aggravée, en passant par la parité, les entraves à la liberté d’entreprendre, la modification du mode de scrutin dans les petites communes nous empêchant d’ajouter ou de rayer des noms, etc.

La Révolution avait détruit les corporations et le pouvoir de l’Église, mai 68 détruit la famille, la construction européenne se fait aujourd’hui au détriment des Nations : l’individu libéré du pouvoir religieux, de ses attaches familiales et patriotiques allait enfin être libre.

Or le résultat ne fut pas la liberté mais l’atomisation. D’organe attaché au corps social, indispensable à son fonctionnement mais dépendant de lui pour exister, l’individu n’est plus qu’un simple atome.

“Libéré” de ses appartenances, il se retrouve nu face à l’État — et paradoxalement bien plus vulnérable qu’avant. C’est l’argument de Tocqueville sur le despotisme démocratique : une société d’individus égaux et isolés finit par remettre son sort à un pouvoir tutélaire bienveillant qui pense et décide à leur place. À fortiori dans un système sans corps sociaux intermédiaires et dont le mode de scrutin majoritaire favorise le centrisme politique.

Chesterton le formulera avec humour :

« L’homme moderne ne cherche pas la liberté. Il cherche quelqu’un pour lui dire quoi faire, mais gentiment. »

Vers un réveil des peuples européens ?

Pour autant, il semblerait que nous assistions à un changement progressif.

Ces dernières années, on l’a vu notamment avec les gilets jaunes et la montée électorale de mouvements patriotes à travers l’Europe, les peuples européens semblent se rebeller contre la dictature douce qu’ils subissent de la part des superstructures. Leur dépossession est aggravée par le phénomène d’immigration massive à cause duquel même la sacro-sainte élection ne donne plus l’illusion totale de la libération prochaine, et le Grand Remplacement promet des basculements politiques désastreux dans de nombreuses villes et provinces de notre continent. Ce sentiment de dépossession des libertés et des cultures se traduit par une abstention massive et un rejet du système politique qui donne raison à Nicolás Gómez Dávila qui affirmait :

« Là où la liberté est fictive, là où elle est menacée, le pourcentage d’électeurs tend vers zéro. »

Mais cette prise de conscience de leur dépossession et de leur absence de libertés politiques signifie-t-elle que nos compatriotes aspirent à les retrouver ?

On peut légitimement se demander si leur colère ne tient pas plutôt au fait que ceux qui leur ont confisqué leurs libertés politiques n’ont pas tenu leurs promesses de confort.

À la vérité, si l’immigration ne posait pas de problème de sécurité et si le libre-échange généralisé n’occasionnait pas de chômage, personne ou presque ne songerait à réclamer plus de libertés politiques, et la plupart des gens suivraient le cours d’une existence non libre mais confortable.

Quel modèle de libertés politiques pour demain, et comment ?

Notre mission consiste à faire prendre conscience aux Européens qu’il y a, comme pour leurs aïeux, un prix à payer pour retrouver leurs libertés politiques et économiques, et donc préserver une partie de leur confort matériel tout en en sacrifiant une autre : c’est celui de la responsabilité organique.

Réapprendre à ne plus être seulement des individus irresponsables dépendant de l’État, mais les membres d’une société organique, libres mais ayant des comptes à rendre. Redonner du sens au travail, aux liens communautaires, à la famille, à la patrie, à toutes ces attaches qui sont en réalité les conditions d’une liberté réelle et incarnée, à commencer par celle de transmettre à nos enfants un mode de vie. Préférer l’oikophilia de Scruton – l’amour du chez-soi, l’attachement au lieu, aux mœurs, aux visages familiers – à la poursuite de carrières brillantes à travers le monde et même à travers la France ou l’Europe si elles se font au détriment des liens familiaux et communautaires.

Lutter contre la centralisation, qu’elle soit parisienne ou européenne, et en finir avec le mythe du salut par le haut : faire comprendre à notre génération qu’il vaut mieux avoir du poids dans les programmes scolaires, sur les impôts locaux et dans nos communes que d’espérer influencer la politique internationale.

Mais le plus dur sera sans doute de faire prendre conscience à notre génération qu’elle vit dans un système social obsolète.

Qu’il vaut mieux avoir une famille nombreuse qui en retour s’occupera de nous que d’attendre une pension de retraite de plus en plus hypothétique.
Qu’une nation qui vit à crédit pour payer des prestations sociales est plus soumise à l’étranger et au capital – et donc à la pauvreté et à l’invasion – qu’un pays qui favorise la liberté d’entreprendre et la responsabilité individuelle au détriment d’une politique sociale trop généreuse.

Tout ceci nécessitera sans doute de réfléchir à changer de plans de carrière, à sacrifier certaines relations, à quitter la société de l’abondance (sans finir hamish, je vous rassure), à abandonner une partie de nos libertés individuelles ainsi qu’à retrouver partiellement le carcan protecteur du poids social.

Mais c’est en réalité un moindre mal face à l’échec annoncé du vivre-ensemble et d’un État nounou qui n’a plus pour se maintenir les ressources démographiques et économiques des 30 Glorieuses.

Ce prix à payer pour nos libertés politiques et économiques est élevé, il nécessite que nous changions nos paradigmes moraux et sociaux.

Et j’en finirai par là : le principal prix à payer pour retrouver nos libertés est de sortir du mythe égalitaire qui, lui aussi, loin de nous apporter confort et bien-être, nécessite toujours plus de lois liberticides, toujours plus de charges, toujours plus de coercition. Il n’y a pas de libertés politiques sur un territoire fragmenté ethniquement et culturellement, où un État cherche à faire cohabiter des peuples différents avec les mêmes lois pour tous. Ainsi, le prix du retour des libertés politiques sera non seulement pour les Européens de retrouver le sens communautaire et le lien organique, mais aussi de mettre en place l’inversion des flux migratoires indispensable pour redonner du sens à la citoyenneté et à la vie politique.

Jean-Eudes Gannat