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Le déclin du courage, c’est le début du déclin : la leçon de Soljenitsyne

Entretien avec François Bousquet, rédacteur en chef de la revue Eléments, directeur de La Nouvelle Librairie.

Le déclin du courage, c’est le début du déclin : la leçon de Soljenitsyne

La Nouvelle Librairie vous convie à la deuxième édition des « Jeudis de l’Iliade » jeudi 4 juillet 2019 à 19 heures. Causerie littéraire autour de Soljenitsyne et de son ouvrage Le Déclin du courage. Présentation par François Bousquet, discussions, pot de l’amitié.

Elé­ments : Pour­quoi lire Alexandre Sol­je­nit­syne aujourd’hui ?

Fran­çois Bous­quet : « Toute ma vie, j’ai cou­ru comme dans un mara­thon », disait-il. C’était un ath­lète et un mou­jik. Ses livres ont été comme un coup de ton­nerre. Ils ont pro­duit une onde de choc plus grande encore que le rap­port Khroucht­chev. Si on devait résu­mer le XXe siècle russe, deux noms se déga­ge­raient comme la thèse et l’antithèse, le jour et la nuit : le sien et celui de Sta­line. Celui qui envoyait à la mort et celui qui en est reve­nu. À eux deux, ils offrent ce mélange sans pareil d’anarchie et d’autocratie, de foi et de nihi­lisme, de bien et de mal, de malé­dic­tion et de mes­sia­nisme, qui carac­té­rise ce pays-conti­nent – un sixième des terres émer­gées. Tout était sur­di­men­sion­né chez Sol­je­nit­syne. Les livres, la sta­ture, le far­deau, la rus­si­té, le public, tout, sauf une chose : le refus qu’il a adres­sé au men­songe. Car cette dis­si­dence est com­mune à tous les hommes. Elle se trouve en dépôt en cha­cun de nous. Comme une graine. À charge pour les uns et les autres de la culti­ver. C’est « le grain tom­bé entre les meules », pour reprendre le titre du second volet de ses mémoires (1998). Tout broyé qu’il fût, il regrai­ne­ra ; tout esseu­lé, il sera pol­li­ni­sé ; tout pié­ti­né, il ger­me­ra de nou­veau. Ce grain, c’est celui du cou­rage.

Cela rejoint son fameux dis­cours pro­non­cé à Har­vard, en 1978, devant l’élite uni­ver­si­taire amé­ri­caine : « le déclin du cou­rage »…

FB. Le déclin de l’Occident, assène-t-il, dans une annexion ful­gu­rante de Spen­gler, c’est d’abord le déclin du cou­rage, « peut-être le trait le plus saillant de l’Ouest aujourd’hui » dans lequel il lisait « le signe avant-cou­reur de la fin ». Dit autre­ment, le déclin du cou­rage, c’est le début du déclin. Le cou­rage civique a déser­té les sphères diri­geantes. Or, qu’est-ce qu’un pou­voir sans cou­rage ? Un pou­voir faible avec les forts et dur avec les faibles, un pou­voir com­plai­sant avec l’Ennemi et dur avec l’Ami, un pou­voir anor­ma­le­ment ami­cal avec l’Autre et indif­fé­rent au Même.

Le cou­rage, c’était la grande ver­tu des Anciens…

FB. Le cou­rage est la clef, il n’y en a pas d’autre, lui seul est sus­cep­tible de nous ouvrir les portes de l’avenir. Le secret des portes, c’est qu’elles s’ouvrent toutes seules : il suf­fit d’avoir le cou­rage de les pous­ser. Sans lui, pas d’avenir. Sans lui, notre sort est scel­lé d’avance aus­si sûre­ment qu’une pierre tom­bale. Don­nez-moi un levier et je sou­lè­ve­rai le monde. Ce levier est en nous, c’est le cou­rage. Il n’attend qu’un signe de nous pour être action­né, pour nous faire pas­ser de l’inerte au dyna­mique, de l’impossible au pos­sible. Il ne demande qu’à chan­ger la nature même de l’être par ses seules pro­prié­tés irra­diantes. C’est le point d’appui qui nous manque, la pou­lie qui nous sou­lève, l’arc qui nous pro­pulse, les bottes de sept lieux qui nous font mar­cher à pas de géants. Le cou­rage est un accé­lé­ra­teur, c’est lui qui pro­duit la vitesse de libé­ra­tion, lui qui nous arrache des orbites de la médio­cri­té, des états sta­tion­naires et végé­ta­tifs où nous crou­pis­sons, des défaites pro­gram­mées où nous nous mor­fon­dons…

L’autre leçon, c’est le refus de vivre dans le men­songe…

FB. C’est l’autre grande leçon. La liber­té se gagne toute seule, à par­tir d’une révo­lu­tion inté­rieure : la réso­lu­tion de ne plus se men­tir à soi-même. Sol­je­nit­syne a appe­lé cette réso­lu­tion, dans un texte bref et sans appel : « Ne pas vivre dans le men­songe ». Ce texte tient en un mot et ce mot en une syl­labe : « Non ! » Non, le men­songe ne pas­se­ra pas par moi. De tous les nœuds, c’est le plus simple à défaire. De tous les gestes, le plus dévas­ta­teur. C’est le bat­te­ment d’ailes du papillon gros de toutes les tem­pêtes à venir. La clef de notre libé­ra­tion est là, mar­tèle-t-il, majus­cules à l’appui. « LE REFUS DE PARTICIPER PERSONNELLEMENT AU MENSONGE ! Qu’importe si le men­songe recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intrai­tables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas PAR MOI ! » Ain­si une brèche s’ouvre-t-elle « dans le cercle ima­gi­naire de notre inac­tion ».

« Les Jeu­dis de l’Iliade », pro­chain ren­dez-vous le jeu­di 4 juillet 2019 à 19 heures. Alexandre Sol­je­nit­syne et son ouvrage Le Déclin du cou­rage. Pré­sen­ta­tion par Fran­çois Bous­quet, rédac­teur en chef de la revue Elé­ments, direc­teur de La Nou­velle Librai­rie.
La Nou­velle Librai­rie, 11 rue de Médi­cis 75006 Paris.

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