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Exposition ­Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande

Jusqu’au 22 février, le Petit Palais prolonge son exploration de la peinture finlandaise avec une rétrospective dédiée à Pekka Halonen.

Exposition ­Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande

Les bras maigres, la cage thoracique saillante, le menton levé, elle nous regarde. Nue et droite, l’adolescente a déjà la gravité d’une femme (Nu féminin, 1891, coll. part. Gösta Becker). La Finlande de Pekka Halonen : jeune, fière, réduite à l’essentiel.

Ce face-à-face ouvre l’exposition Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande, organisée en collaboration avec l’Ateneum Art Museum d’Helsinki. En réunissant près de 130 œuvres, le Petit Palais propose moins une redécouverte qu’une immersion dans la peinture de Pekka Halonen (1865-1933), qui participe activement à l’élaboration d’une identité finlandaise à l’orée du xxᵉ siècle. Longtemps liée au royaume de Suède, encore soumise à l’Empire russe, la Finlande n’accède à l’indépendance qu’en 1917 : cette tension historique irrigue silencieusement l’œuvre.

Pekka Halonen, moderne par enracinement

Les premiers portraits, ni mondains ni idéalisés, incarnent une Finlande déjà née mais pas encore nommée. Après l’adolescente nue, Le Violoniste (1900, Helsinki, Ateneum Art Museum, inv. A III 2071), d’une blondeur presque mythologique, devient l’archétype de l’Européen ancien : concentré sur son instrument, tendu vers une musique issue d’une tradition immémoriale.

Né dans une famille mélomane, époux de la pianiste Maija Mäkinen, père de huit enfants, Pekka Halonen vit au rythme du kantele carélien et de la musique de son ami Jean Sibelius (1865-1957), regard d’acier, moustache et veste en tweed dans la troisième salle (Eero Järnefelt, 1892, coll. part.). La symphonie Finlandia, op. 26 (1899-1900), diffusée au début du parcours, agit comme une toile sonore : peinture et musique participent du même mouvement de reconnaissance de soi.

La modernité au service de la mémoire

Formé à Paris, Halonen assimile symbolisme, japonisme, fauvisme et réalisme académique avant de rejoindre le romantisme national aux côtés du sculpteur Emil Wikström (1864-1942) et des peintres Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) et Eero Järnefelt (1863-1937). En 1900, ce dernier l’invite à contribuer au pavillon finlandais de l’Exposition universelle à Paris, dont les principes volumétriques sont aujourd’hui évoqués au cœur du Petit Palais.

Reléguée sous l’intitulé humiliant de « section russe », la Finlande use de la seule force de la forme pour affirmer son identité. Les forêts boréales (Pekka Halonen, Le chasseur de lynx, 1900, Helsinki, Ateneum Art Museum, inv. A II 782 :12) répondent aux rivages lumineux de la Baltique (Venny Soldan-Brofeldt, Vue sur l’Archipel, 1900, Helsinki, Ateneum Art Museum, inv. A II 782:13). Un même souffle les traverse : celui du Kalevala (1835), l’épopée fondatrice recueillie par Elias Lönnrot (1802-1884) dans les campagnes caréliennes. Cet acte de mémoire rend sa voix à un peuple nié par l’occupant slave. Modernité enracinée plutôt que folklore figé, le carélianisme qui en découle est une revendication culturelle féconde. Motifs ancestraux, chants, instruments et artisanat traditionnels s’y rencontrent pour célébrer une Finlande qui se pense comme peuple avant de devenir État.

La verticalité sacrée des hommes et des forêts

Dans les grands paysages, le peuple semble taillé dans le bois même des forêts qui l’abritent. Les pionniers en Carélie (1900, Helsinki, Ateneum Art Museum, inv. A II 782:8) confondent hommes et bouleaux : même verticalité, même endurance.

Dans La Forêt du royaume des morts (1902, Helsinki, Ateneum Art Museum, inv. A II 782:7), les lignes de force architecturées fuient dans une clairière que l’on perçoit autant que l’on devine : nature réelle, mais aussi seuil mythique.

Halonen peint sur le motif, chevalet planté dans la poudreuse. L’épreuve physique du froid transforme la peinture elle-même : matière plus dense, gestes visibles, empâtements vibrants. Pas d’impressionnisme ici, mais une contemplation active : le theáomai grec. Corps, esprit et pinceau s’accordent devant un étang silencieux (L’Étang dans la forêt, 1925, coll. part.) ou un pin millénaire (Grand pin de Kotavuori, 1916, inv. A II 1711). Le chasseur marche dans la neige, la paysanne lave son linge sur la glace (La Lessive sur la glace, 1900, inv. A II 782:11) : trois gestes simples, trois figures d’un peuple façonné par son environnement. Le réalisme du travail humain dialogue sans cesse avec une nature presque mystique, sans jamais verser dans l’idéalisation.

Halosenniemi : le foyer et l’horizon

Au cœur de ce paysage fantastique, un refuge : Halosenniemi, maison-atelier construite au bord d’un lac carélien. L’atelier se niche au centre du foyer, lui-même ouvert sur la forêt. Portraits et natures mortes illustrent une félicité familiale presque bucolique : une chemise sur une chaise, des carnets ouverts, sa fille adolescente au bord de l’eau (L’Heure du bain, 1910, coll. part.). Parmi les objets ayant appartenu à l’artiste : une palette et des skis. Autoportrait.

« J’ai souvent pensé que j’avais le Louvre ou les plus grands trésors du monde à ma porte », confiait Halonen en 1932. À la fois muse, armure et nourrice, la forêt de Halosenniemi lui suffit. Séduits, Sibelius, Järnefelt et d’autres l’y rejoignent. Une petite communauté façon bohême septentrionale se forme, unie par les mêmes idéaux de simplicité, d’authenticité et d’autosuffisance.

Le « peintre de la neige »

Pekka Halonen a peint plus de mille tableaux de neige. Blanc, mais pas que : bleuté, rosé, vert parfois. La dernière salle en décline toutes les nuances, et tous les noms. Parmi les quelques quatre-vingts termes finnois qui existent pour désigner la neige, une vingtaine scande les murs bleu profond du Petit Palais. Est-ce la nature qui façonne la langue ou la langue qui devient paysage ?

On frôle le monochrome sans jamais l’atteindre. Sujet trop organique pour l’abstraction, la neige demeure matière et lumière. Les aplats et formats trahissent l’héritage pictural étranger ; les titres, eux, cartographient une Finlande intime. À bien y regarder, toute l’identité de Pekka Halonen, ses convictions, ses affinités électives et son parcours colorent ces étendues blanches qui clôturent fidèlement cette rétrospective évènement : sans emphase, entièrement tournée vers la nature.

Une modernité habitée

Toute sa vie, Pekka Halonen a célébré sa patrie, à la fois comme Cité, au sens grec — communauté, culture — et foyer, au sens romain — feu, famille, continuité. La Finlande qu’il peint existait avant les hommes, mais se révèle à travers leurs gestes, leurs chants, leurs regards.

On sort du Petit Palais comme après un grand bol d’air : rasséréné, l’esprit clair. Avec la conviction qu’une modernité véritable ne naît pas de la rupture seule, mais de ce qui accepte, patiemment, de s’enraciner pour durer.

Gabrielle Fouquet – Promotion XII Homère

Informations pratiques

Pekka Halonen. Un hymne à la Finlande
Du 4 novembre 2025 au 22 février 2026
Petit Palais – Musée des beaux-arts de la Ville de Paris
Avenue Winston Churchill, 75008 Paris

Photo : Pekka Halonen, Le chasseur de lynx, 1900 (détail). Domaine public.