Vivre en Européen ou disparaître
Discours prononcé par Romain Petitjean au colloque Europa Domani de l’Istituto Eneide, Rome, 24 octobre 2026.
« Tout confort se paie. La condition d’animal domestique entraîne celle de bête de boucherie », nous rappelle Ernst Jünger.
Les Occidentaux sont devenus de grosses pintades nourries d’idées peu ragoûtantes, engluées dans une société malade dont les symptômes sont connus et documentés : dysgénisme, baisse du quotient intellectuel, chute de la fertilité, obésité, indifférenciation sexuelle, disparition du désir d’enfant, artificialisation des modes de vie, hyperspécialisation, surprotection des enfants, fragilité émotionnelle, féminité dégradée, virilité moquée, peur de la peine et de la douleur, soumission à un État maternant et aux injonctions du marché et des publicitaires, dépendance aux psychotropes, rupture avec l’héritage culturel commun.
Le dernier homme est là. Et il sautille sur sa chaise !
Ce bilan assez catastrophique de notre condition collective risque de s’aggraver avec l’émergence de nouvelles technologies. Ces technologies, les Européens en sont souvent les concepteurs. Pourtant, ils ne les comprennent pas. Ils ne les maîtrisent pas.
Résultat : les techniques d’ingénierie sociale et de contrôle de la population se multiplient. Et elles se multiplient d’autant plus facilement que les hommes collaborent activement à leur propre perte d’autonomie et de responsabilité, au profit de toujours plus de confort et d’insouciance. La sûreté des programmes plutôt que la force souveraine. La jouissance des stimuli quantifiables plutôt que la joie et l’ardeur de la culture vive.
Face aux mutations anthropologiques et technologiques en cours, dans un contexte de submersion migratoire afro-asiatique, nous confions notre sécurité à des systèmes qui nous dépassent, car notre seul horizon est celui du confort et du bonheur à la petite semaine.
L’intelligence artificielle ou le futur revenu universel nous font donc sortir peu à peu de notre état de civilisation. Du moins celui des Européens. Un état caractérisé par le goût du risque et de la découverte, des institutions culturelles et politiques pérennes au service du bien commun et une sensibilité forte, notamment pour la nature. Tout cela s’est très fortement dégradé.
Nous sommes face à un danger. Mais « là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve », nous disait Hölderlin.
Face à cet assaut, face à ces changements que nous avons déjà connus par le passé, lors du passage de l’âge de pierre à l’âge des métaux, puis de la sédentarisation des chasseurs-cueilleurs ou encore de la révolution néolithique, il est possible de réagir. Et nous nous devons de le faire en Européens.
Nous n’arrêterons pas la révolution technologique en cours. Nous ne mettrons pas fin à la blockchain, au développement des supercalculateurs, à la fission de l’atome, à l’exploitation de l’hydrogène, ni aux biotechnologies. D’un côté, nous en sommes les créateurs : nous devons en garantir une utilisation vertueuse. De l’autre : ce sont des leviers de puissance. Il est hors de question de les laisser à des cliques hors sol ou à des peuples aux intérêts contraires aux nôtres.
C’est avec notre éthique d’Européens que nous devons avancer. Une éthique toujours sur la ligne de crête, entre la tension faustienne, prométhéenne, et la tension orphique, sensible, spirituelle. C’est ainsi que nous maîtriserons ces nouveaux outils.
Quelle est cette éthique ? Quel est cet être au monde qui nous permet de rester ce que nous sommes, de vivre en Européens dans un monde qui subit des changements radicaux ?
Ces questions, l’Institut Iliade les a mises au cœur de son projet il y a douze ans. Aujourd’hui, tout est slogan, pulsion et moraline. Alors la question, le doute raisonné, l’exploration, la transmission d’un héritage pour créer des choses nouvelles : voilà, plus que jamais, la réponse européenne.
Il s’agit de traverser le Zeitgeist sans plier sous les pressions et les injonctions de nos ennemis. Tenons-nous droits et déterminés.
D’abord, il faut nous ressourcer à la source pérenne. Nous sommes du côté de la Tradition. Nous mettons toute notre énergie à permettre au grand fleuve de l’aventure européenne de retrouver son lit. Aujourd’hui, la source ne coule plus que comme un timide petit filet d’eau. À nous de le faire grandir.
Ensuite, refusons d’être des esclaves. En particulier, les esclaves de notre propre vie. La verticalité et l’effort seront nos guides. Chaque jour : se dresser. Se redresser, face à l’avachissement généralisé. Repousser ce qui dégrade, ce qui avilit, ce qui affaiblit. Être à soi-même sa propre norme par fidélité à une norme supérieure, comme nous l’enseignait Dominique Venner.
Enfin, respectons la loi des ancêtres : le mos majorum. C’est en perpétuant le meilleur de l’héritage reçu, et en consacrant notre vie à créer des choses nouvelles, dignes d’être léguées à nos propres héritiers, que nous pourrons nous regarder dans la glace.
Nous ne sommes pas des gardiens de musée. Nous sommes des conquérants du monde à venir. Nous y parviendrons par l’action collective, c’est-à-dire par la politique. Et c’est pourquoi l’orientation de notre combat n’est pas la définition d’une société idéale, ni une idéologie programmatique, ni une eschatologie. C’est la défense de notre héritage civilisationnel. Un héritage qui nous est particulier. Celui des Européens.
Dominique Venner, à l’origine de l’Institut Iliade, nous a livré une maxime qui me semble être une boussole parfaite en ces temps troublés : la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon.
La confrontation à la nature et au monde sauvage sera d’ailleurs au cœur de notre prochain colloque. Il réunit près de 1 500 personnes chaque année. Son thème : L’animal et nous. Renouer avec l’ordre du vivant.
Car nos grosses pintades nourries d’idées peu ragoûtantes sont aussi gavées d’aliments en plastique produits à la chaîne. Elles ne font plus d’enfants. Et elles consacrent le peu d’argent qu’elles ont à leur animal domestique.
Or le rapport au monde sauvage, à la nature, au Vivant, est fondamental.
Nos contemporains ne connaissent de la sexualité que les images dégradées de la pornographie, et de la mort que les simulacres des jeux vidéo. On ne peut pas vivre dans la dignité sans être confronté à la beauté, à la violence et aux mystères de la nature. Sans vision intérieure, sans conflit, sans goût du beau, nous ne sommes pas vivants. Nous ne sommes rien !
« Le début et la fin sont une seule et même chose, et là où nous nous dressons est le tournant des temps. »
Hugo von Hofmannsthal
Dans un monde où tout va, tout revient éternellement. Seules l’action et le regard sensible nous permettent d’ordonner le monde.
Alors, à nous de choisir. Serons-nous de grosses pintades autodomestiquées, farcies d’idées peu ragoûtantes et de produits chimiques frelatés ? Ou des Européens, debout dans le IIIe millénaire ?