Europe vs Occident

Amérique et Europe : une fracture civilisationnelle ?

Le 10 juin 2026, à l'occasion du 250ᵉ anniversaire de la Déclaration d'indépendance américaine, Thibault Mercier, président du Cercle Droit & Liberté, avocat à Paris, formateur et intervenant régulier aux colloques de l'Institut Iliade, a pris la parole au Cercle Royal Gaulois à Bruxelles dans le cadre du débat « America and Europe : A Civilisational Split ? ». Cet événement faisait partie de la conférence « America at 250 : Revolution, Liberty, and the Future of the West » organisée par le MCC Brussels (Mathias Corvinus Collegium). Il y défend une thèse à contre-courant : l'Occident n'existe pas. D'après lui, l'Amérique s'est toujours distinguée de l'Europe. La première est en effet animée par un individualisme débridé, la cassure radicale avec l'Ancien Monde et les aspirations universalistes du libéralisme, tandis que la seconde valorise l'honneur, l’enracinement et la multipolarité. L’« Occident » n'est donc qu'un habillage idéologique au service de l'hégémonie américaine, qui fait de l'Europe son vassal. Celle-ci ne redeviendra elle-même qu'en s'affranchissant de ce cadre.

Amérique et Europe : une fracture civilisationnelle ?

« J’aime les Américains parce qu’ils sont de bons chrétiens, sincèrement chrétiens. Parce qu’ils croient que le Christ est toujours du côté de ceux qui ont raison. Parce qu’ils pensent qu’avoir tort est une faute, qu’il est immoral d’avoir tort. Parce qu’ils se considèrent comme des gentlemen et estiment que tous les peuples d’Europe sont, plus ou moins, malhonnêtes. Parce qu’ils pensent qu’un peuple vaincu est un peuple coupable, que la défaite constitue une condamnation morale, un acte de justice divine. »

Cette citation n’est pas de moi mais de l’auteur italien Curzio Malaparte qui, dans son roman La Peau, décrit la libération de Naples par les Alliés en 1943. Pourtant, après cette « libération », plutôt que d’accéder à l’émancipation, la ville succombe à la peste importée par les libérateurs, une peste corrompant non pas les corps mais les âmes.

Si j’ai choisi d’ouvrir cette intervention avec cette citation, c’est certes par goût de la provocation, mais surtout parce qu’elle me permet de prendre le contre-pied du postulat implicite de cette table ronde.

Avant de continuer, je voudrais remercier le MCC pour son invitation, et je demande par avance aux Américains présents de ne pas voir, dans les critiques qui vont suivre, une attaque contre les Américains eux-mêmes. Il convient toujours de distinguer un peuple, ses dirigeants, ses intérêts et l’image que ses partenaires peuvent en avoir. J’aime du reste beaucoup les États-Unis, où je me rends chaque année depuis plus de dix ans. Comme nous disons parfois en France : « Nous adorons détester les États-Unis, mais nous détestons tout autant les aimer. » D’ailleurs, rappelons tout de même que l’histoire de la France et celle de la nation américaine sont étroitement imbriquées. De l’autre côté de l’Atlantique, les Américains n’ont jamais oublié le rôle décisif joué par le royaume de France dans la lutte pour leur indépendance, incarné notamment par la figure du marquis de Lafayette. L’influence politique et culturelle de la République américaine sur la France est, elle aussi, indéniable. Cette proximité historique et culturelle suffit-elle pour autant à faire de l’Europe, de la France et des États-Unis les composantes d’une même civilisation ?

Le postulat de cette table ronde est qu’il existe, ou qu’il a existé, une civilisation occidentale dont l’unité serait aujourd’hui menacée. Je pense pour ma part que ce postulat est faux.

Oui, il est manifeste que des convergences s’affirment des deux côtés de l’Atlantique entre des populations attachées à leurs racines européennes ; et oui, il est éminemment souhaitable que ces convergences se prolongent en une action commune pour défendre une identité bafouée par l’idéologie dominante, tant aux États-Unis qu’en Europe.

Pour autant, l’Occident, au sens civilisationnel du terme, n’a jamais réellement existé. Dès la fondation des États-Unis, des divergences marquées de vision du monde, de culture politique et d’intérêts géopolitiques se sont manifestées entre l’Europe et l’Amérique.

Les États-Unis, un bloc à part

Pour comprendre cette divergence, il faut revenir à la naissance même de la République américaine. Parce que les États-Unis ne sont pas simplement une extension de l’Europe outre-Atlantique. Ils se sont construits comme un projet distinct, parfois même en opposition explicite avec l’Europe dont ils étaient issus. Un projet qui a cherché, dès l’origine, à s’émanciper de la tutelle de l’ancienne métropole pour poursuivre légitimement ses intérêts propres.

L’imaginaire des Pères pèlerins repose en effet sur une idée de rupture : quitter l’Ancien Monde afin de bâtir une société nouvelle, une « cité sur la colline », une « nouvelle Jérusalem » préservée des vices et des corruptions de l’Europe monarchique et aristocratique. Pour les puritains américains, les Européens ne sont-ils pas des sortes de sauvages ?

Cette fondation explique la « destinée manifeste » que les États-Unis n’ont jamais cessé de revendiquer, et qui s’enracine dans une rupture profonde avec la tradition européenne. En d’autres termes, l’Amérique du Nord n’a jamais été pensée par ses fondateurs comme une colonie européenne. Elle porte, depuis lors, une conception du monde qui n’est pas la nôtre.

Pour caricaturer, on pourrait dire que l’Amérique, c’est l’individualisme libéral combiné au capitalisme sans frein. Ce que le philosophe Martin Heidegger nommait la « métaphysique de l’illimité ». Cette conception du monde se reflète aussi dans la conception du droit, qui diffère fortement de celle des Européens, comme l’a montré Soljenitsyne dans son discours de Harvard de 1978. Dans ce discours, adressé il est vrai à « l’Occident », Soljenitsyne critique ce qu’il perçoit comme l’une des dérives fondamentales des sociétés occidentales modernes : la réduction de la morale au droit. Selon lui, l’Occident a construit une société « légaliste », dans laquelle les individus cherchent moins à agir de manière juste qu’à exploiter jusqu’à leurs limites les possibilités offertes par la loi. Cette primauté du droit sur les devoirs ou la vertu conduit, selon lui, à un double affaiblissement : d’une part, l’individu n’est plus guidé par une exigence morale supérieure ; d’autre part, la société devient incapable de se protéger contre les comportements nuisibles dès lors qu’ils demeurent légalement admissibles. La défense absolue des droits individuels finit ainsi par désarmer la collectivité face aux formes de décadence morale, culturelle ou sociale.

Tels sont, brièvement esquissés, les arguments qui montrent, à mes yeux, que les États-Unis portent une conception du monde distincte de la nôtre.

L’Occident, cache-nez du colonialisme inversé des États-Unis

Si les États-Unis constituent une civilisation distincte, une autre question se pose alors : comment est née cette notion d’« Occident » qui prétend réunir Américains et Européens sous une même bannière ?

Ma thèse est que le concept contemporain d’Occident est plus récent que l’on ne l’imagine. Il a largement été reconstruit pendant la guerre froide afin d’organiser autour de Washington un ensemble politique, militaire et idéologique présenté comme le « monde libre ». Depuis la chute du mur de Berlin, il s’agit d’un élément de langage américain, destiné à façonner les esprits afin de justifier le maintien d’un ordre mondial unipolaire.

Le concept de défense de l’Occident est en réalité devenu aujourd’hui, sous des formes multiples et subtiles, le cache-nez de l’impérialisme américain. De manière provocatrice, je ferai un parallèle avec nos anciennes colonies africaines. Anciennes colonies que l’on accuse désormais de nous coloniser physiquement en retour. Il en va de même avec notre ancienne colonie outre-Atlantique. À la différence qu’ici, la colonisation n’est pas physique mais morale. Les États-Unis nous imposeraient donc une sorte de Grand remplacement mental. Finalement, en 1945, les Américains nous ont libérés d’un impérialisme pour nous en imposer un nouveau. Que la bataille de Normandie ait porté le nom d’Overlord (le suzerain) n’est sans doute pas un hasard.

Derrière cet impérialisme, cette Pax Americana, l’Europe se retrouve vassalisée. Elle suit des directives américaines allant à l’encontre de ses intérêts propres (citons par exemple le démantèlement de la Serbie). L’objection selon laquelle les États-Unis ne sauraient être considérés comme un concurrent de l’Europe, puisqu’ils ne sont pas en guerre contre elle, me paraît peu convaincante.

Comme l’écrivait le philosophe français Julien Freund, disciple et contemporain de Carl Schmitt : « Il faut considérer comme sans fondement toutes les doctrines qui voient dans l’âge industriel ou économique le successeur pacifique de l’âge militaire. » La rivalité entre puissances ne disparaît pas avec les canons ; elle se déplace vers l’économie, le droit, la technologie ou la culture. Prenons un exemple concret : sous couvert de lutte contre la corruption ou de respect des embargos, les autorités américaines ont infligé des sanctions colossales à d’éminentes entreprises européennes telles que BNP Paribas, Société Générale, Total ou Technip. Depuis 2010, celles-ci ont versé plusieurs dizaines de milliards de dollars aux États-Unis, à la suite de procédures fondées sur l’application extraterritoriale du droit américain. Il s’agit là d’une illustration éloquente de la guerre économique que se livrent aujourd’hui les puissances dominantes.

Défendre l’Occident revient-il donc dans les faits à défendre l’Europe ?

Dès lors, une confusion me paraît particulièrement dangereuse : celle qui consiste à croire que les intérêts de l’Europe se confondent naturellement avec ceux de l’Occident.

Certes, il existe des combats communs de part et d’autre de l’Atlantique. Mais je suis frappé par une certaine conception occidentaliste qui tend à réduire l’Europe à un simple « monde blanc » et à réintroduire la race comme principal critère d’analyse politique. Confondre l’Europe et l’Occident sur un tel fondement constitue à mes yeux une double erreur : historique et idéologique. Le concept d’Occident réduit la complexité des peuples et des civilisations à quelques catégories abstraites fondées sur l’origine, la religion ou la couleur de peau. Plus encore, il tend à légitimer une logique de choc des civilisations contraire aux intérêts européens. Je pense notamment aux tensions avec l’Iran ou à la guerre en Ukraine, à propos desquelles l’on peut légitimement s’interroger sur la parfaite convergence des intérêts américains et européens.

L’Occident, tel qu’il est aujourd’hui invoqué par les tenants de l’universalisme libéral, me paraît finalement moins constituer une solution qu’un problème : une idéologie d’origine européenne dont l’Europe devra peut-être un jour se libérer pour retrouver sa propre « Grande Santé ».

Pourquoi ne sommes-nous pas américains ?

Mais critiquer l’Occident ne suffit pas. Encore faut-il être capable de dire ce que l’on entend défendre à sa place. Quelle Europe voulons-nous ?

Certains affirment que l’Europe est partout où vivent des populations d’origine européenne : les Argentins, les Brésiliens ou les Américains seraient ainsi des Européens éloignés de leur continent d’origine. Je ne partage pas cette conviction. Un Européen n’est pas seulement l’héritier d’une origine ; il est aussi l’héritier d’une culture, d’une histoire et d’un enracinement. En quittant leur terre, ces populations ont développé de nouvelles identités historiques et sont devenues autre chose qu’européennes.

Ce propos n’est évidemment pas fondé sur le rejet des peuples américains, auxquels nous unissent des liens étroits. Il repose plutôt sur l’affirmation du génie propre des peuples européens et de leur droit à poursuivre souverainement leur existence historique sur leur terre. L’Europe a façonné un idéal humain fondé notamment sur l’honneur, la fidélité, le courage, le respect de la parole donnée et la recherche du beau.

À l’inverse, le dissident russe Édouard Limonov observait, non sans provocation, dans son Grand Hospice occidental, que « l’admiration et la sympathie des Américains vont aux hommes voués à l’enrichissement rapide », avant de citer Hugh Hefner, le fondateur de Playboy, en exemple… Derrière la formule, Limonov soulignait une différence de hiérarchie des valeurs. Pourtant, aucune civilisation ne prospère durablement si l’intérêt économique devient l’unique horizon de l’existence. L’Europe a également été, au moins en partie, une troisième voie entre le communisme et le libéralisme.

Elle demeure surtout porteuse d’une certaine idée du monde : celle de la multipolarité.

Carl Schmitt, dans Le Nomos de la Terre, expliquait que chaque grande civilisation doit pouvoir déployer librement son propre projet historique au sein d’un espace qui lui est propre. Une telle conception implique le respect des frontières, la non-ingérence et le refus des prétentions universalistes. L’Europe accepte l’imperfection du monde. Elle comprend que toutes les sociétés ne sont pas destinées à suivre le même chemin politique, ni obligées de converger vers un modèle identique. En cela, elle demeure fondamentalement étrangère aux différentes formes d’universalisme.

Je ne crois donc pas que l’Amérique et l’Europe soient aujourd’hui en train de se séparer. Je crois qu’elles suivent depuis longtemps des trajectoires distinctes. La véritable question est de savoir si l’Europe est encore capable d’assumer pleinement sa personnalité historique, politique et civilisationnelle, sans se définir en permanence par rapport à d’autres puissances. Parce qu’il serait trop facile de faire des États-Unis les responsables de nos propres renoncements. La première responsabilité des Européens est de redevenir eux-mêmes.

Photo : © MCC

Soutenir l'Institut Iliade

Notre indépendance repose sur vous

Faire un don défiscalisé
Voir aussi

À lire sur le même sujet

Colloque 2024 : De l’héritage à l’engagement, l’Europe de nos enfants

Europe ou Occident ?

6 avril 2024

© 2026 Institut Iliade – tous droits réservés